La nouvelle


   Marc Lorrain est chez lui. Simplement vêtu d’une robe de chambre à carreaux rouges et noirs enfilée à la diable, il semble plongé dans une tâche mystérieuse. Factures, graphiques, traités de commerce et d’économie sont étalés sur son bureau. On sent l’homme d’affaires, le financier scrupuleux. La pièce est vaste et feutrée, meublée style ancien. Du solide, du cossu, du confortable. Tapis chinois, canapés, fauteuils, bibliothèques. Tableaux de maîtres et panoplie d’armes blanches de collection. Un soleil d’août pénètre à flot à travers deux larges baies vitrées dans ce salon orienté plein sud.
   Des coups sont frappés à la porte, d’abord discrets, puis violemment autoritaires. Lorrain se lève avec lenteur et va ouvrir, non sans avoir jeté un vague coup d’œil au judas. Entre aussitôt un homme en complet noir-cravate, genre fonctionnaire bon teint, avec à la main l’attaché-case de circonstance. Il est suivi de près par deux ouvriers en bleus de travail transportant un matériel hétéroclite : l’un pousse une brouette grinçante contenant des briques, du sable et des truelles ; l’autre peine sous le poids d’un lourd sac de ciment jeté sur ses épaules.
   Lorrain, ahuri : « Mais, que... »
   Complet noir-cravate : « Nous sommes là pour murer vos fenêtres. »
   Les ouvriers retournent la brouette sur les tapis sans hésiter une seconde puis, juchés sur de fragiles guéridons, entreprennent de décrocher les lourdes tentures violines.
   — C’est grotesque, s’insurge Lorrain, je n’ai rien à me reprocher, et...
   — Désolé, Monsieur Lorrain, coupe l’autre, mais l’ordre vient d’en haut.
   — Madame Ursula de Gravas ? s’étonne Lorrain. Mais c’est une délicieuse voisine ! Nous sommes en excellents termes, et...
   Sourire indulgent de Complet noir-cravate. D’une voix volontairement condescendante :
   — Ne vous méprenez pas, cher Monsieur, l’ordre nous vient de très haut.
   — La Préfecture ? Le Sénat ? Les Renseignements Généraux ? La Présidence ? énumère Lorrain. Un coup de fil à donner, et...
   — Tss ! Tss ! De plus haut, Monsieur, de bien plus haut !
   Lorrain est fort contrit. Il fixe stupidement la pointe de ses orteils avant de conclure prudemment en lui-même que l’ordre vient probablement de Dieu.
   Pendant ce temps, les ouvriers se sont mis gentiment au travail. Ils gâchent du ciment et empilent des briques dans les ouvertures des fenêtres. On distingue encore un petit coin de ciel bleu. Lorrain, atterré, s’est laissé tomber dans un fauteuil.
   
   Complet noir-cravate a ouvert son portable et griffonne des chiffres sur un formulaire à en-tête. Les ouvriers rangent leurs outils et lui font signe qu’ils ont terminé.
   C.n.C présente la feuille à Lorrain :
   — Je vous saurais gré, cher Monsieur, de me remettre la somme indiquée là, en règlement de ces menus travaux. Bien entendu, c’est entièrement déductible de vos impôts.
   — C’est un peu fort ! s’exclame Lorrain.
   — Je vous demande pardon ?
   Les deux maçons s’approchent discrètement.
   Pris de court, Lorrain bredouille :
   — Euh... Je veux dire que je vais être contraint d’éclairer jour et nuit...

   Après le départ de ces gens, Marc Lorrain regarde d’un œil vide le salon dévasté. Les tapis sont jonchés de saletés diverses et de ciment, un fauteuil est renversé, les fenêtres obstruées donnent au champ de bataille une note d’obscénité.
   « C’est incongru, délicieusement surréaliste, mais surtout pas absurde, déclame Lorrain très haut, car rien, non, rien n’est absurde aujourd'hui ! »
   Il se frotte les yeux, se lève péniblement, puis disparaît dans la salle de bains. Il repasse dans le salon un quart d’heure plus tard, fort élégamment vêtu, empoche la facture restée sur une table basse et sort.

*

   — Ça y est, s’exclame Lorrain très théâtral, ils m’ont muré !
   Nous sommes dans un pub très class des Champs-Elysées. Une table dans un coin discret. Lorrain est assis en face d’un homme visiblement plus riche et plus âgé que lui.
   — Ah, vous aussi ! Comme je vous le disais, nous y passerons tous, mon cher. Il est question de murer toutes les fenêtres donnant sur l’avenue Georges Sarre. Nous n’y pouvons rien.
   — Oui, peut-être, admet Lorrain, mais c’est très désagréable. Surtout en cette saison.
   — Oh, vous verrez, affirme son vis-à-vis philosophe, on s’y fait.
   — Mais enfin, bon Dieu, s’insurge Lorrain, pourquoi ? Nom de Dieu, pourquoi ?
   — Je vous reconnais bien là, mon cher Lorrain. Toujours vif et emporté. Dites-vous bien que ceci est dans l’Ordre des Choses. Il faut savoir rester citoyen.
   — Vous en avez de bonnes !
   — Je vis avec mon temps, tout simplement. À l’époque de la réhabilitation des vieux quartiers, souvenez-vous, croyez-vous que ces pauvres bougres comprenaient pourquoi on les mettait dehors ? Après le 10 mai, faut avouer que c’était culotté, non ?
   — Vous avez de ces comparaisons...
   — Pardonnez-moi et ne vous choquez pas. C’est une métaphore. On les déplaçait simplement en banlieue. Tout ceci pour vous dire que leur manque de civisme, d’éducation, de clairvoyance historique, ou simplement de politesse, ne leur permettait pas de saisir l’urgence de la situation. Nos cadres s’impatientaient, que diable !
   — Vous voulez dire qu’on va nous mettre dehors ? demande Lorrain avec inquiétude.
   — Mais non, mais non. Quand je dis qu’il faut vivre avec son temps, cela signifie qu’il faut savoir s’adapter à toutes les situations. Vous verrez ça quand vous aurez atteint ma dimension. C’est une vaste question de fair play historique. Figurez-vous qu’il y a derrière tout cela une volonté supérieure que nous ne sommes pas en mesure de contrarier.
    Lorrain, très pratique :
   — Vous voulez dire qu’il va se passer quelque chose, sur l’avenue Georges Sarre, que nous ne devons pas voir ?
   — Quelque chose de ce genre, oui, qu’il serait malséant de vouloir tenter d’appréhender.
   — C’est étrange, chuchote Lorrain. À vous entendre, j’ai le sentiment que vous en savez plus que moi... Auriez-vous une oreille dans les hautes sphères ?
   — Dans celles de l’après-10 mai, concède l’autre, j’avais plus d’une oreille, comme vous vous en doutez. C’est ce qui m’a permis de... Bon, je ne prétends pas vous enseigner votre métier. Vous connaissez comme moi les finesses du marketing politique. Dans les nouvelles, je n’ai personne. Il est impossible d’en avoir.
   Un silence. Un long silence pendant lequel Marc Lorrain et son vis-à-vis en profitent pour renouveler leurs consommations. Après mûre réflexion, Lorrain revient à sa préoccupation première ; à savoir l’aspect peu engageant de son salon.
   — Je vous en conjure, mon bon, faites comme moi. Prenez la chose avec le sourire. Faites-vous installer un holo-système. Ils en font de très fiables chez IBM-Soyuta, ou encore (sourire entendu) chez Kradok Réal, le champion du popuVidéo. À la place de l’avenue Georges Sarre, vous aurez vue sur Rio, Katmandou ou Palma de Majorque comme si vous y étiez. Je vais vous faire une confidence : c’est mieux qu’avant ! Tenez, s’ils avaient la mauvaise idée de venir me démurer, ça me ferait beaucoup de peine.
   — Tout ceci m’inquiète, confie Lorrain. Cette confiance aveugle que vous semblez leur témoigner...
   — Allons ! Vous êtes jeune dans le monde des affaires, mon cher. Croyez-en mon expérience : nous ne sommes menacés par aucune sorte de gouvernement passé, présent ou à venir; nous sommes des montagnes. Si je vous disais qu’avant le Crash de 1929, mon cher père ressentit une horrible douleur dans la quatrième vertèbre et qu’il m’a légué ce pouvoir avec sa fortune. Ah, que de mauvaises affaires n’ai-je pas évitées grâce à lui. (Il se caresse le dos avec attendrissement.) C’est héréditaire. Et là, je ne sens rien !

*

   Le cafard. Marc Lorrain entamait ce soir-là son troisième whisky sec. Ecroulé dans son fauteuil favori, il toisait l’adversaire tel un boxeur groggy entre deux reprises. Les battants vitrés, ouverts en grand, mettaient à nu l’horrible mur et Lorrain ressassait des projets ridicules.
   « Vendre ? se demandait-il à voix haute. À moitié prix, et encore ! Sans lumière, cette pièce est sinistre. » 
    Mercier en avait de bonnes avec ses holo-systèmes ! À croire qu’il avait investi une part de ses capitaux dans l’affaire. Ce serait un bon coup, car combien d’appartements au total sur l’avenue ? Non, la vraie raison était ailleurs.
    « Ce mur est une bavure, décida Marc Lorrain. C’est en quelque sorte la manifestation irrationnelle d’une volonté non-humaine, car jamais les hiatus de l’administration – il y en a eu de gratinés ! – n’ont atteint une telle démesure. Cela tient de l’ordinateur central devenu fou et qui décide un beau jour de murer toutes les ouvertures... »
     Sortir, marcher. Lorrain se sentait prêt à faire n’importe quoi pour tirer un trait sur ses tentatives récentes et dont ce foutu mur ne portait pas la moindre trace. Le plus gros foret, du 30 mm spécial, avait pété comme une allumette contre la brique. En fait de brique, le matériau utilisé semblait à l’épreuve de toute charge explosive. Ses poignets tremblaient encore des coups rageurs qu’il avait donnés ensuite avec marteau et burin. De la folie !
   
    Marc Lorrain descendit dans l’avenue, jeta un coup d’œil écœuré aux façades aveugles. Personne ne réagit plus, songea-t-il, ça ne peut venir que des Invisibles, ces êtres mystérieux que nul n’a jamais vus et qui, patiemment, assurent le bonheur et la prospérité du pays.
    Il erra un moment, le cerveau engourdi par l’alcool. Il faut te secouer, mon gars, se morigéna-t-il, tu vas finir chez les cinglés, faire des affaires minables et prendre le bouillon. Partir en province, se décentraliser, vendre pour une bouchée de pain – pas moins de 150 unités, corrigea-t-il – acheter une de ces dernières fermes à retaper et repartir à zéro ou presque. Tous les matins, le jogging à travers champs pour garder la forme, rien à voir avec la course timide dans les allées du Parc...
   « Le Parc ! Ils ont muré le Parc ! » hurla-t-il.
    Une palissade de la hauteur d’un immeuble de cinq étages cachait les arbres, la verdure, les allées, le chant des oiseaux. Ce n’était plus, à l’infini, que paroi lisse et luisante, verticale froide et roide, un gigantesque couperet tombé des nues dont l’assemblage ne semblait pas achevé. Marc Lorrain avisa une brèche où s’activaient une dizaine d’ouvriers. D’énormes engins hissaient les poutrelles dans un vacarme de fin du monde ; les becs-benzène jetaient des lueurs bleutées sur les masques des soudeurs qui, eux, travaillaient en silence, peuple diabolique né de la nuit. Marc Lorrain se hissa sur la pointe des pieds pour distinguer les arbres. Les avait-on abattus ?
   Il héla une silhouette anonyme penchée sur un appareil de levage : « Eh, vous ! À quoi rime cette plaisanterie ? »
   Une voix cassée s'éleva dans son dos :
   — Ça vous intrigue, pas vrai ?
   Lorrain sursauta comme un enfant qu’on surprend le nez fourré dans des secrets d’adultes et se tourna avec lenteur. L’être était vieux et pitoyable. À première vue, il tenait à la fois du clochard et du bouffon avec son couvre-chef crasseux couvert de badges comiques, sa tenue débraillée, ses chaussures avachies. L’ensemble était inqualifiable. Une sorte de fantôme hirsute et barbu accoutré d’oripeaux arrachés au temps. Pourtant, dans cette face fatiguée, mangée de rides et de pustules, au fond de ces orbites quasi-squelettiques brillait un regard vif, jeune et pur. Oui, de cette pureté rare qui est celle des étoiles dans un ciel d’hiver. Lorrain se raccrocha à leur éclat, oubliant tout le reste pour demander :
   — Vous savez ce qu’ils font ?
   Une voix lointaine lui répondit :
   — Ils ont muré vos fenêtres, n’est-ce pas ?
   Ce diable d’homme répondait-il toujours par une question ?
   — Oui, concéda Lorrain, mais savez-vous pourquoi ?
   Je lui ai dit vous, s’étonna-t-il, et je lui demande la clé d’une énigme que Mercier lui-même ne possède pas, lui qui n’ignore rien de ce qui se trame dans les coulisses et qui peut se payer un député, un ministre, un cabinet au grand complet !
   — Les gens que vous voyez là, répondit le vieux en pointant un doigt douteux en direction des ouvriers, ne sont pas des humains. Ce sont des mécaniques, des robots ou, si vous préférez, des androïdes. Leur programmation est travail-travail, et leur langage est uniquement technique. Vous n’y comprendriez rien.
   — Qui les commande ?
   — Ah ! Vous voulez tout savoir. Venez donc vous asseoir avec moi sur ce banc et ne prenez pas garde à mon aspect physique, ajouta le clochard en guise d’excuse, c’est une enveloppe commode. Je n’en ai pas trouvé de plus... habitable en ce bas monde.
    Marc Lorrain se surprit à le suivre le long de l’avenue à cette heure désertée de la nuit. Son cerveau retrouvait lentement un fonctionnement correct. Le vieux lui offrit une place à ses côtés sur la planche de bois peint, puis se mit à le scruter, comme pour peser s’il était digne de recevoir ses confidences. Visiblement satisfait, il lança perfidement son énième question :
« Vous vous souvenez quand Ils ont débarqué en plein Conseil des ministres ? »
   Lorrain tenta de se remémorer les événements vieux de trois ans. Tout avait évolué très vite, comme dans un film passé en accéléré. Du jour au lendemain, les figures du pouvoir, d’ordinaire tristes, fades et usées, étaient apparues sereines et pleines de joie. Le langage longtemps surfait devenait tout à coup divin. Un second état de grâce qui ne tenait plus de la formule. Comme si tous ces hommes et femmes se trouvaient détenteurs de moyens illimités, comme s’ils avaient signé un pacte avec quelque puissance supra-humaine. “On nous les a changés.” entendait-on partout. Les rumeurs les plus farfelues circulèrent qui parlèrent notamment d’un contact avec une civilisation extra-terrestre.
   — La France, pays de la Liberté, de l’Asile politique, et tout le tra-la-la. Ça devait arriver, non ?
    La voix du vieux ramena Marc Lorrain au présent. Peu à peu, la vérité fut révélée à tous. En exil politique, Ils venaient de la Constellation du Cygne. Après avoir soigneusement dissimulé leur vaisseau de reconnaissance dans la campagne, Ils s’étaient télématérialisés à Matignon.
   — Oh, faut dire que ça vous a bien arrangés, commenta le Clochard, dans la mouise – je veux dire, dans le brouillard – où vous étiez ! Ils ont mis leurs belles connaissances au service de vos experts économiques pour commencer. Des champions ! Ils vous ont sortis de la crise en deux ans et ont ainsi pris le pouvoir en douceur. Indispensables dans tous les secteurs et populaires, pensez donc ! Votre pays pouvait briguer partout le premier rang mondial : biotechnologie, médecine, armement... Et puis alors, intraitables, hein ? Pas question d’acheter leurs services. Finie la magouille ! Incorruptibles et ne servant que les intérêts de la communauté. L’utopie, la joie, le bonheur permanent dans l’abondance pour tous...
   — Ce chantier, qu’est-ce que c’est ? demanda Lorrain avec une pointe de lassitude.
   — M’est avis que cette palissade est à la dimension de ce qu’elle va cacher. La plus grande entreprise jamais vue dans le monde. Le top des tops, comme on dit ! Ce sont eux qui fournissent la main-d’œuvre : androïdes constructeurs 24 heures sur 24. Le secret sera bien gardé, vous pouvez me croire !
   — Pourtant, vous semblez très au courant de tout ceci.
   — Eh, oui, admit le vieux. Je sais tout ceci et aussi la raison de tout ceci.
   — Mais... qui êtes-vous ?
    Le clochard planta son regard bleu dans celui de Marc Lorrain. Ses yeux brillaient d’une joie paisible, d’une indulgence sereine.
   — On m’appelle Jack-La-Lanterne*, répondit-il. Je suis le dernier des clochards. La liberté n’a pas de prix, mon ami, et sur moi nul n’a d’emprise, pas même les Mégalocs du Cygne !
   — Ce n’est pas votre vrai nom ?
   — Ah ! Tu aimerais bien le connaître, mon vrai nom, n’est-ce pas ? Tout le monde voudrait le savoir pour pouvoir m’enfermer dans une boite aussitôt. Enfin, tu m’es sympathique, pose-moi une autre question.
   — Qu’y aura-t-il, là, derrière ?
   — Un immense hôpital de deux cent mille lits doté du matériel le plus perfectionné qui soit, une université gratuite ouverte à tous, un capteur d’énergie cosmique qui sera relié à chaque foyer, que sais-je encore... Tout ceci constituant la partie visible de l’iceberg, comme on dit.
    Comme le vieillard semblait vouloir, une fois de plus, ménager ses effets, Marc Lorrain s’impatienta :
   — Ensuite, ensuite ? Dis-moi tout !
   — Sous toutes ces belles choses qui attireront le monde sera Iléa, et Iléa régnera bientôt sur la planète entière. Ils vont l’amener ici quand tout sera en place.
   — Qui est Iléa ?
   — Leur entité femelle, pardi !
   — Leur entité... ?
   — Oui, leur dieu si tu préfères. Leur foutu dieu de merde !
    Le clochard sourit avec roublardise. Il réfléchit un moment avant de poursuivre :
   — Je peux te dire mon nom. Mettons que je sois MOI et que j’aie choisi d’habiter le plus pauvre, le plus moche d’entre vous : Jack-La-Lanterne ; l’ultime représentant de sa noble classe dans le monde d’aujourd’hui où tout baigne dans l’utopie réalisée, le bonheur, la santé, le confort. Je l’ai rencontré un matin d’hiver, transi de froid sur ce banc. Oui, celui sur lequel nous sommes en ce moment assis. Son foie était bouffé par une cirrhose au dernier degré ; son cerveau rendu débile n’enregistrait rien d’autre que le vide, et son corps tout entier était sur le point de se rompre comme le tronc d’un arbre mort. Quand il est tombé, j’ai pris sa place, rallumé le grand feu dans toute sa carcasse et vogue la galère ! Jack-La-Lanterne et MOI ne font plus qu’un. Nous nous sommes juré de mettre Iléa en pièces une bonne fois. Ne t’effraie pas, l’ami, je viens du Cygne moi aussi. Je sais qu’ils vont tenter ici ce qui a échoué là-bas : instaurer le règne de leur Vampire sur la biomasse terrestre. Ensuite, ils s’attaqueront au Firmament. Tu sais ce qu’est le Firmament ? C’est le monde des esprits en attente. Ils vont les geler, immobiliser leurs cycles et leur évolution pour les mettre au service d’Iléa. Ils vont se substituer à Dieu !
    C’était beaucoup trop pour la soirée. Marc Lorrain pensa que le bonhomme était fou à lier ou carrément génial. Il se leva pour prendre congé. Le vieux lui tapa sur l’épaule :
   — J’ai pris beaucoup de plaisir à converser avec vous. Quand tout sera rentré dans l’ordre, écrivez donc un livre, racontez-leur ce que je vous ai dit.
   — Tout va rentrer dans l’ordre ? s’étonna Lorrain.
   — Oui, mon ami. La lutte que je mène contre cette salope d’Iléa remonte aux temps immémoriaux. Il est rare que je perde. Dès demain, plus de Mégalocs, plus d’Iléa, vos fenêtres inondées de soleil à nouveau, le Parc beau comme avant. Ton pays tout petit, et la Crise à nouveau. Pour toi, c’est l’Utopie, non ?
    Marc Lorrain s’éloignait déjà en direction de son immeuble. Il se retourna vers le vieillard :
   — Eh ! Vous ne m’avez pas dit votre vrai nom !
    Le dernier clochard éclata d’un rire tonitruant et répondit :
   — Je suis peut-être DIEU !

FIN



(*) En anglais, Jack-o-Lantern signifie feu follet.


© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Les illustrations sont de Yves-Charles Fercoq.

 
 


23/03/2000 - 15/09/11