Résidant actuellement à la Réunion, Joëlle Brethes écrit « sérieusement » depuis 1990. Enseignante au seuil de la retraite, elle espère avoir d’ici peu tout son temps pour assouvir sa passion d’écriture, notamment dans les genres science fictif et fantastique qui sont ceux où elle s’est fait le plus souvent remarquer. (Elle a reçu une soixantaine de premiers prix sur 264 nominations à divers concours d’écriture, tous genres confondus). Elle anime un atelier d’écriture et de diction dans son collège. Inscrite à la fac de lettres de la Réunion où elle a repris des études d’anglais, elle en profite pour participer, avec ses jeunes « copines » aux différents ateliers (théâtre, chorale) proposés aux étudiants. Elle vient aussi de faire sa première expérience cinématographique en étant la « vedette » d’un court métrage d’une quinzaine de minutes. (la photo a été prise lors d’une séance de dérushage en juin 2006).



Ses 5 dernières parutions
* Au-revoir Granmèr Kal (conte), Dicolor livre, août 2001
* Quand le Diable s’en mêle (conte), ARS Terres Créoles, octobre 2002
* Trois coups de folie (Théâtre), Dicolor livre, août 2004
* Le secret de Judith (roman jeunesse), Laféladi, juin 2006
* L’Homme de Larachney (Roman SF), Masque d’Or, septembre 2006


SON SITE

Le site de Joëlle Brethes

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

Mauvais choix

Joëlle Brethes




  « Ça ne peut plus durer ainsi : c'est elle ou moi !... Je te donne vingt quatre heures pour te décider. »
   Il les avait entendues arriver toutes les deux avec plaisir : bruit de moteur familier, martèlement familier des semelles de la bien-aimée... Mais les mots autant que la violence avec laquelle ils lui étaient ainsi jetés à la figure l'embarrassèrent.
   D'habitude, Diane se contentait de petites piques acerbes et il arrivait à désamorcer le conflit. Mais cette fois, elle était livide et ne plaisantait pas. L'alternative était d'ailleurs datée et le délai accordé ridiculement court. Comment pouvait-elle lui faire ça ! Elle savait bien que ce choix était impossible !
   Elle avait déjà quitté la pièce... Il la rejoignit dans le salon de plexiglas fumé, et l'agrippa par la taille. C'est fou ce qu'elle était sexy dans cette combirobe noire qui mettait merveilleusement sa taille fine et ses hanches rebondies en valeur.
   Ne sois pas stupide ! murmura-t-il tendrement. Tu sais bien que je ne peux pas envisager la vie sans toi.
   Je souhaite d'abord savoir si tu peux l'envisager sans elle.
   Mais enfin, Diane, qu'est-ce qui te prend ?
   As-tu une idée précise de la façon dont elle me traite quand tu n'es pas dans les parages ? Non, n'est-ce pas ? Elle n'en fait qu'à sa tête, et refuse tout dialogue... Je n'ai pas pu aller à mon rendez-vous : elle avait décidé d'aller respirer l'air de la périphérie... Et elle m'a entraînée, à presque deux cents kilomètres heure, dans un gymkhana aussi dangereux qu'illégal. »

  Il fronça les sourcils, incrédule. Mythomanie causée par la jalousie ? Simple exagération ? L'autre aussi, se plaignait, discrètement mais régulièrement depuis quelques semaines. Elle accusait Diane de la maltraiter, de lui imposer ses caprices, de la desservir auprès de lui par des mensonges... Du coup, il ne savait plus qui croire. Une confrontation entre les deux parties s'imposait... Mais il était trop lâche pour s'y résoudre : cela le conduirait inévitablement à trancher et à en laisser une sur la touche. Or, il ne pouvait pas vivre sans Diane, ainsi qu'il venait de l'en assurer sans vaine flagornerie, mais il lui était également impos-sible d'imaginer l'avenir sans Evita...

   Evita, c'était leur nouvelle voiture : une merveille de la technologie moderne dont il avait obtenu un prototype en récompense d'un projet d'architecture urbain révolutionnaire, sélectionné par un jury international de politiciens et de promoteurs. Il l'avait choisie dans le parc de douze voitures offertes aux douze personnalités européennes les plus remar-quables de cette année 2015 et n'envisageait pas de renoncer à son privilège.
   Un vrai coup de foudre, entre Evita et lui.
   En tout bien tout honneur, bien sûr ! Aurait-il pu en être autrement entre un être de chair et de sang et une mécanique, si sophistiquée fût-elle ?...
   Sa carrosserie turquoise l'avait séduit dès qu'il avait pénétré dans la cour du parlement de Bruxelles. Coup de chance : pour ne pas risquer de froisser les lauréats ou leur pays d'origine, le choix des véhicules s'était opéré par ordre alphabétique. Une aubaine quand on s'appelle Aaron Auguste... Le jeune architecte avait donc choisi Evita et, dans l'habitacle la voix caressante avait achevé de le conquérir. Evita aussi avait apparemment ressenti de l'affection pour son propriétaire. Sa façon de lui ouvrir la portière quand il se présentait, de démarrer ou de s'arrêter avec douceur dépassait le cadre de son professionnalisme pré-programmé. Cela ne l'empêchait pas d'adopter, à l'occasion, les mesures cruelles que les circonstances imposaient : elle prenait ainsi les commandes, d'autorité, et quelles que fussent les protestations d'Auguste, dès qu'elle le sentait sous l'emprise d'une émotion. Il avait beau protester qu'il était en mesure de conduire, elle appliquait strictement la loi.
   Jour après jour, Auguste avait perdu le goût de conduire personnellement. C'était si doux de dire à Evita : « Bonjour, chérie (cela mettait Diane dans une rage folle quand elle l'accompagnait) emmène-moi chez les Calois rue du faubourg Saint Antoine »... Ou : « Conduis-moi donc au bureau, ma chérie, pendant que je revois mon dossier sur le projet X... »
   Tu n'es vraiment pas raisonnable !
   Ah ! Parce qu'en plus, c'est moi qui ne suis pas raisonnable ?... As-tu vraiment abordé le problème avec elle ?
   Auguste eut un air embarrassé. Comment avouer à Diane qu'il avait plusieurs fois tenté de le faire en vain... Qu'Evita protestait, accusait Diane à son tour et, surtout, qu'elle faisait ensuite la tête, ce qu'il ne pouvait supporter.
   Il fallait pourtant débloquer la situation, faute de quoi, l'atmosphère deviendrait bientôt irrespirable dans la maison.
   Bon... Je vais lui parler, décida-t-il brusquement.
   Ce sera déjà quelque chose, mais tu sais bien ce que je veux !...
   Si une simple discussion résout le problème, tu lui laisseras une autre chance ?
   Diane ne répondit pas et se dirigea, maussade, vers " sa pièce ". Elle se délasserait en prenant un bain tonifiant à la suite duquel elle essaierait le dernier vibroshort qu'elle venait de recevoir.

   Auguste s'approcha pensivement d'Evita. Elle ouvrit doucement la portière et fit pivoter le siège pour qu'il puisse se glisser plus commodément dans l'habitacle. Elle ne le faisait jamais pour Diane... Puis elle choisit pour lui La Symphonie du nouveau monde qu'elle savait être son morceau préféré... Ils étaient là, tous deux, dans le vaste garage, silencieux l'un et l'autre, lui ne sachant pas comment débuter la conversation et elle, l'étudiant, presque sûre qu'il rentrerait dans la maison sans avoir osé ouvrir la bouche...
   Evita, il faut que nous parlions.
   Il venait de se décider. Il ne l'avait pas appelée " chérie ", ainsi qu'il avait coutume de le faire. Le turquoise de la carrosserie se fana légèrement tandis que la portière se refermait hargneusement et se loquetait. Auguste fronça les sourcils, fâché par cette initiative. C'est alors qu'Evita lança, d'une voix saccadée et inconnue :
   Tu as raison, il faut que nous parlions : vois-tu, je t'aime, Auguste, et je ne peux plus supporter...

   Son bain terminé, Diane achevait son massage quand elle réalisa qu'Auguste n'était pas revenu. Elle enleva son vibroshort (super, cette invention !), se vêtit d'un kimono d'intérieur, et, après avoir constaté que le garage était vide, elle se laissa tomber dans un fauteuil avec humeur...
   Où étaient-ils passés tous les deux ?
   Où Evita avait-elle entraîné son mari ? Au diable ces mécaniques prétendument au service de l'Homme, mais finalement programmées pour prendre un certain nombre d'initiatives sans son consentement... Qu'un tel véhicule prenne en main la conduite d'un pochard (les ministères en étaient remplis, et elle les côtoyait avec réticence dans ces interminables cocktails qu'elle exécrait !) ou d'un excité aux réflexes altérés, c'était très bien... À condition, toutefois que le seuil émotionnel soit convenablement fixé et que la programmation des engin soit fiable. L'était-elle ? Evita, en tant que prototype n'était sans doute pas exempte de défauts...
   Que ferait-elle si Auguste ne se décidait pas à la restituer au donateur ? Partir, comme elle en avait menacé son mari ? Elle n'y tenait pas du tout. Auguste était si gentil, si drôle... Enfin, il l'était avant Evita... Détruire l'empêcheuse de vivre à deux ? Impossible : Evita avait dans ses circuits toutes les parades au vol ou aux dégradations envisageables.

   Diane rêvait quand le portier électronique lui annonça un visiteur. Elle donna l'autorisation d'ouverture.
   C'était Frank, le collaborateur d'Auguste au bureau d'études. Il était visiblement bouleversé.
   Auguste ?... murmura Diane en sentant une boule grossir au fond de sa gorge.
   Le jeune chercheur opina.
   Il est... parti ?... Il a... laissé un message pour moi ?... Non ?... Vous... vous l'avez vu, n'est-ce pas ?...
   Il la regardait, cherchant des mots inoffensifs pour lui annoncer la nouvelle : comme s'il existait des mots anodins pour dire la mort...
   Evita et Auguste ont percuté un mur... se décida-t-il enfin à lui dire. " Il " n'a pas souffert...
   Mais comment...
   Nous ne le saurons jamais : le véhicule a explosé, il n'en reste rien... Je suis désolé, Diane. »

 



© Joëlle Brethes. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Mauvais choix a reçu le 16 juin 2000 le Prix de la nouvelle à thème organisé par l'association Sol'Air de Nantes.

Nouvelles

L'Extraterrestre...

La Mère

09/06/2000 actualisé 28/08/06