La nouvelle



   Tournant le dos au chat, le maître beurre son toast. Il crève de peur, mais résiste à l'envie de se retourner, car, de toute façon, il sait qu'il ne risque rien tant qu'il écoute l'animal miauler. D'ailleurs, il ne sait pas, en fait, si la chose va se produire quand il ne voit pas l'animal ou seulement dans l'instant fugace et confus où celui-ci croisera sa vision périphérique. Par conséquent, le présent moment pourrait être le bon, et, s'il se retournait, il risquerait d'aller à l'encontre du but recherché : en effet, pendant ce temps, le chat ne serait pas encore visible, mais, ensuite, pendant une fraction de seconde, le félin se trouverait dans l'intervalle entre la vision du coin de l'œil et la vision de face – alors le maître VERRAIT.
   Pourtant, c'est idiot de prétendre passer toute la journée dans la cuisine, coincé face au palier et le regard fixé sur la machine à laver. Et ça ne sert à rien. À tout moment, le chat pourrait, de sa propre initiative, entrer dans le champ visuel. Mais, après tout, ça vaudrait peut-être mieux, car tant que l'animal est visible, il ne s'agit que d'un minet noir et blanc au long poil, à la queue spongieuse et aux bajoues laineuses. Bien sûr, ce qui se passerait entre temps serait terrible, effrayant, et il lui faudrait alors livrer un affreux combat s'il voulait rester à côté, il lui faudrait lutter pour ne pas s'endormir, ne pas décider de quitter la maison et renoncer à rentrer le plus tard possible. Se résignant à ce que le problème soit insoluble, le maître mord dans la tartine sans appétit et sans plaisir, et c'est alors que la chose se produit.
   Une créature horrible et fascinante à la fois, une chimère à la forme imprécise et aux contours diffus se trouve sur le palier. Ses couleurs sont délirantes, sa symétrie irréelle. Elle a et elle n'a pas de structures et d'organes reconnaissables. Elle se déplace sur les carrelages, gardant, quant à elle, un calme glacial.
   Le maître cligne des yeux. En face de lui, son petit chat blanc et noir tend la patte gauche, comme pour mendier, et miaule lamentablement.
   Il n'y a rien à faire, pense le maître, et il mastique la tartine. Si au moins la bête persistait, il saurait à quoi s'en tenir. Est-ce sa folie à lui, ses hallucinations causées par l'épuisement physique et mental, ou bien son chat est-il un monstre impossible qui, dans des circonstances bizarres, se laisse voir tel qu'il est, pour le torturer par l'incertitude et la peur ? Dans un cas comme dans l'autre, il est seul face au problème : si la chimère existe bien, personne ne va le croire ; s'il s'agit d'un délire, il ne peut pas se donner le luxe d'avouer aux autres qu'il est fou, pas dans ses conditions de vie actuelles. Comment accuser un petit minet aussi gentil d'être une sorte de monstre ?
   Sur le palier de la cuisine, le chat renifle les miettes de beurre parfumées tombées sur les carreaux et sur son pelage. Le maître soupire, garde la tartine dans la bouche, prend l'animal à deux mains et le porte dans le séjour. C'est tout ce qu'il peut faire maintenant.
   Le maître pose sur le sofa le chat dont le ronronnement vibre et place devant son museau ce qui reste de la tartine. Reconnaissant, le chat miaule, puis il prend un peu de pain avec les dents de devant, comme s'il avait peur que le beurre lui tache les babines. Et quand l'animal ferme les yeux, l'homme ferme, lui aussi, les siens, fortement, et quand son petit compagnon commence à mordiller le pain, le maître commence à battre en retraite, en aveugle, vers la chambre à coucher. Il va sans trébucher tellement il connaît le chemin. Aussitôt arrivé, il ferme derrière lui la porte de la chambre, sans bruit et avec beaucoup de soin, toujours sans ouvrir les yeux, puis il s'appuie sur le bois humide de la porte. Il n'attend rien de plus, mais le voilà en sécurité pour la nuit.
   Toutes les fenêtres sont hermétiquement closes, et il n'y a pas d'autre porte. L'homme se jette sur le lit, prend quelques comprimés dans la table de nuit et en avale deux d'un coup. Plus tard, dans le séjour, la chimère ne parvient pas à adapter ses formes anormales à un sofa recouvert d'une matière que sa propre texture non naturelle ne supporte pas. Par chance, la chimère connaît le bon endroit pour dormir. Elle descend du sofa, se dirige vers la chambre, arrive à la cloison qui ne la retient pas et qu'elle traverse comme si elle-même et le mur n'étaient qu'illusions, vapeur, image de fumée dans un esprit fiévreux.
   Dedans, il y a son maître. La chimère monte sur le lit doucement, prudemment. L'homme dort d'un sommeil lourd, et elle peut marcher sur lui, se placer entre la poitrine et le ventre, dans le creux chaud et ferme sous les côtes, s'y installer. Ses couleurs fantastiques bougent et chatoient au rythme des ronrons tandis que ses yeux d'un jaune vert caressent le visage de son maître dans un regard d'absolue, d'infinie adoration.


FIN



© Juan Pablo Noroña. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Cuba) par Pierre Jean Brouillaud. Quimera a paru dans FICCION BREVE, Revista Axxón 149.

 
 

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26/11/12