Alain Emery
a quarante ans et vit en Bretagne.Cet inconditionnel de Faulkner, Giono, Banks, Aymé, Vautrin, nouvelliste
depuis 2002 a eu la chance de remporter quelques concours de nouvelles :
Delarue Mardrus 2002, Fontaine Française 2003, Scribo 2004, Matricule des
anges 2005... A publié dans plusieurs revues : L'Encrier renversé,
Portique, Brèves... Depuis deux ans, ses nouvelles circulent sur le Net :
Rayon du polar, Huggy Home, Pleutil, Bonnes nouvelles... En 2003, il
publie On n'a pas tué tous les affreux aux editions Alna, et récidive cette année avec Canaille et Compagnie, aux éditions de la Tour d'Oysel.

 




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Des chics types

Alain Emery



  
   Une fois de plus, j’ai eu un mal de chien à nouer ma cravate. J’ai fini par y arriver, bien sûr, mais je m’y suis repris à trois fois, parce que, comme un imbécile, j’essayais en même temps de déchiffrer, dans le coin gauche du miroir, le reflet inversé de l’horloge du salon.
   Seulement, pour une fois, j’avais prévu le coup et je m’y étais mis de bonne heure…
   Normal. Je voulais être prêt quand Bill passerait me prendre…


   Il n’est pas descendu de l’auto. Il est resté, les deux mains sur le volant, plus raide qu’un piquet. Il devait avoir une furieuse envie de démarrer sur les chapeaux de roues, de s’enfuir pour ne jamais revenir mais, on ne me la fait pas, je suis sorti avant qu’il ait réussi à se décider…
   La route s’est faite toute seule. Au début, le silence était plutôt pesant, comme si Tobie s’était glissé entre nous et essayait de nous amuser avec ses singeries, et puis à mesure, c’est devenu presque agréable. À un moment, j’ai allumé la radio, Fred Astaire chantait Cheek to cheek, mais Bill, sans dire un mot, sans même me regarder, lui a coupé le sifflet.
   Alors, j’ai repensé à ce temps pas si lointain où nous roulions tous les trois sur ces routes défoncées, j’ai baissé la vitre pour contempler la plaine éternelle, hérissée d’herbes folles jusqu’à l’horizon, et en sentant le vent chaud me gifler le visage, entre mes dents pour ne pas déranger Bill, j’ai remercié Dieu de nous avoir fait naître au Texas…
   Quand j’y repense, Bill, Tobie et moi, nous formions un curieux équipage…
   La sainte trinité. Deux fils de richards, pleins aux as, et une andouille. Même si le mot qui qualifie le mieux Tobie est débile léger. C’est du moins ce qu’on nous répète depuis l’école, depuis que – allez savoir pourquoi – Bill et moi nous sommes entichés de lui. Tobie est un gentil garçon, drôle, attachant, et ces vingt dernières années, il ne nous a pas quittés d’une semelle. Il a été de chacune de nos virées et je dois reconnaître que jamais personne ne s’est moqué de lui sans se prendre une raclée mémorable.
   Sa vieille mère, clouée sur son lit depuis sa naissance, le sait bien. D’ailleurs, personne n’ignore que nous sommes des chics types…

   La fille aussi devait le savoir. Sinon, elle ne serait pas montée dans l’auto, cette fameuse nuit.
   Nous ne l’avons vue qu’au tout dernier moment, dans la lumière des phares, et Bill ne l’a évitée que de justesse. Elle était complètement ivre et totalement débraillée. Nous n’étions pas beaucoup mieux, nous avions passé la soirée à picoler en tirant sur les coyotes. Personne ne sait que nous faisons des choses pareilles. D’ailleurs, soyons honnêtes, personne ne voudrait le croire…
   Et il ne s’en trouverait pas davantage pour admettre que Bill a eu envie de la fille au premier regard. C’est vrai qu’elle était chouette. Brune à la peau cuivrée, dorée sous la lune. Sans doute une sang-mêlé sortie de la réserve pour trouver de la gnole. Elle est montée sans faire d’histoires et nous avons fait un bout de route avec elle, assise entre Bill et moi. Sur la banquette arrière, Tobie était fin saoul et ronflait comme un bienheureux…
   C’est moi, je crois, qui ai eu l’idée de s’arrêter dans la clairière où nous allions griller des cigarettes, quand nous étions gosses. Un coin tranquille. Tobie ne s’est même pas réveillé quand nous avons poussé la fille dehors. Et même quand elle a commencé à crier, il n’a pas ouvert l’œil…

   Je n’en reviens toujours pas de ce que nous avons fait. Nous ne l’avons pas violée, non, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. Simplement, dans la bagarre – et Dieu sait qu’elle se débattait comme une diablesse – elle a trébuché et son crâne a heurté l’arête saillante d’un rocher. J’ai entendu un bruit étrange, comme celui que fait un sac en papier gonflé d’air en éclatant et, l’instant d’après, Bill et moi nous pataugions dans le sang poisseux de cette pauvre fille…
   Quand je serai très vieux et qu’on me demandera ce que j’ai fait de bien dans ma vie, ce dont je suis fier, je répondrai qu’une fois j’ai sauvé la vie de Bill. Cette nuit-là, en prenant les choses en main. Et chaque fois que je m’interroge, depuis, chaque fois que je me demande si j’ai choisi la bonne solution, je finis toujours par conclure que c’était la seule chose à faire.
   Et Dieu devait le penser, lui aussi, parce qu’il n’a mis personne sur notre route, pendant que nous transportions le corps derrière la maison de Tobie. Et si Tobie ne s’est pas réveillé avant d’être arrivé à bon port, s’il s’est couché dans son lit sans rien savoir de ce qui s’était passé une heure plus tôt, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’était là un signe du destin…
   Le regard que Bill et moi avons échangé, avant de rentrer chez nous, ce regard-là, dans lequel s’élargissait l’empreinte furieuse et réciproque de la peur, a scellé nos deux existences. La vérité, c’est que nous étions deux chics types, promis à un brillant avenir, et que Tobie, même avec l’aide de Dieu, ne ferait jamais rien d’exceptionnel. Je conçois que ça puisse paraître terrible, mais j’ai sauvé nos deux vies parce qu’elles me semblaient plus prometteuses que la sienne. Et si, dans la prunelle froide de nos yeux, à cet instant où tout se jouait, s’inscrivait l’ombre inquiétante de cette vérité-là, nous savions l’un et l’autre qu’elle se dissiperait et que la vie, celle que nous avions toujours connue, reprendrait ses droits.
   Elle n’a pas tardé à le faire.
   Le lendemain, un charpentier de passage a découvert le corps et la police a fait honneur à sa réputation. En trouvant le coupable dans un temps record. Je dois dire que dans ce rôle, Tobie était très à son avantage. Quand ils lui ont passé les menottes, il ne s’est même pas défendu…

   Nous avons eu bien du mal à dissuader la mère de Tobie de venir avec nous, ce matin. Faire un tel voyage dans son état était impossible. Mais il faut bien l’avouer, la pauvre femme semble avoir totalement perdu la tête. Non seulement elle refuse de croire que son fils est un assassin, mais elle ne veut pas admettre que la requête de l’avocat ait été rejetée.
   C’était pourtant à prévoir… Le gouverneur a toujours été très clair sur ce sujet. Aucune grâce, même pour les simples d’esprits.
   En attendant, le rideau ne devrait plus tarder à s’ouvrir. J’espère que Bill tiendra le coup. Il a l’air d’avoir un serpent à sonnettes lové sur les genoux mais je ne lui en veux pas. C’est la première fois que nous assistons à une injection létale.
   J’ai d’ailleurs hésité longtemps mais je crois que j’ai bien fait de m’asseoir au premier rang. Je n’avais pas très envie de revoir Tobie, c’est vrai, surtout dans ces circonstances, mais n’ai-je pas toujours été un chic type ?...
   Et cette fois, j’ai promis à sa mère de lui faire un petit signe…


FIN


© Alain Emery. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Des chics types a bénéficié d'une diffusion à la RTBF.

Nouvelles

07/03/06