La nouvelle


   Katia vit le petit jour et, de l'autre côté du canal, les lumières égarées d'un jaune malade. Puis elle se leva, serrant contre sa peau la douceur d'un paréo. Il faisait un peu froid, la vitre était glacée. Elle remarqua aussitôt la péniche qui attendait, arrimée à la berge. C'était incroyable ! Il n'y avait jamais eu de péniche sur l'Ourthe, jamais de ce côté, mais lui avait réussi ! Il avait bravé toutes les interdictions, les consignes de sécurité, pour venir jusqu'à elle.
   « Grand fou ! Je t'adore ! » s'exclama-t-elle.
   Elle colla son visage à la vitre, essuya la buée, impatiente de voir s'il était là. On ne distinguait rien ! Katia s'empara des jumelles que Franck avait posées sur une étagère. La péniche était grande et belle. Blanche et bleue. Sur son flanc, elle distingua des lettres peintes au pochoir et dut accommoder la vision.
   « Janbé dlo », lut-elle enfin. Puis elle chercha encore la longue silhouette de son amant.
   Grr ! Je t'aime, Yann. Où te caches-tu ? Caresse-moi. Je t'aime, tu m'aimes, nos peaux se touchent déjà. Bientôt tes bras, bientôt ton corps…
   Le verre des jumelles s'embuait à son tour. Tout ici s'embuait, s'opacifiait. Il était temps de partir ! Elle tira sur son paréo, dénudant du même coup son épaule et son sein gauche.
   Il est là, je le sens ! Va-t-il venir sonner à la porte ou attendre que je le rejoigne ?
   Elle distinguait enfin ce qui ressemblait à une chaise longue. Un homme blond y dormait, visiblement épuisé, comme apaisé d'avoir atteint son but. Ses bras pendaient le long de son corps. Katia ne put voir son visage, mais elle savait que c'était lui. Elle jeta pêle-mêle ses affaires dans un sac, déposa un rapide baiser sur le front de Franck et s'enfuit... Il était temps de vivre !

   Katia est dehors. Le canal, la péniche, le ciel un peu plus clair. Elle se précipite, semble tomber, se relève. L'homme dans la chaise longue se lève. Franck s'est réveillé, il ramasse les jumelles abandonnées sur le sol et se dirige lentement vers la fenêtre.

   Je l'ai vue courir sur la berge. Elle était belle, si belle ! Son paréo flottait autour d'elle. Katia a franchi souplement la passerelle, m'a sauté dans les bras. Son corps, sa peau noire et ses cheveux tressés, la douceur de ses lèvres... J'étais enfin heureux ! Elle pressait mes mains contre ses seins, embrassait mes lèvres, caressait mon sexe qui s'embrasait. J'étais au paradis ! Nos corps se découvraient enfin, s'épousaient. Elle riait.
   Je lui saisis la main.
   « Viens, chuchotai-je, allons dans le carré... »
   J'avais remarqué un homme, penché à une fenêtre, qui nous matait dans des jumelles...

   Nous étions toujours embrassés quand la couchette reçut nos corps. Katia avait les yeux grands ouverts. Son visage était jeune, je veux dire que son amour pour moi inondait la plus infime parcelle de ses traits. Je tremblais de briser, par quelque maladresse, le paysage de son corps qui se donnait à mes regards, à mes caresses. Collines et vallons, forêt parfumée... Mais ses doigts s'activaient, arrachant le débardeur de mes épaules. Ses dents mordillaient la pointe de mes seins, une main délicate caressait mon dos. J'acquis alors la certitude qu'il existait quelque part un espace bien plus beau que l'éden, que nous y étions entrés à jamais ! Les mots et les pensées que nous avions échangés, pendant des mois sur Internet, flottaient autour de nos corps. J'aimerais tant être avec toi. rencontrait Je t'embrasse !, frôlait J'aime marcher avec toi., avant de fusionner avec Me rejoindras-tu dans mes rêves ?
   Le corps de Katia n'était pas noir partout. Ma langue découvrit d'intimes et délicats pétales d'une couleur rosée, parfois mauve, qui s'ouvrirent à mes lèvres. Mon corps blanc, qui avait enduré le soleil des Antilles et désiré tant de fois se frotter à une peau plus sombre, trouvait enfin écho, se perdait et exultait ! Katia me regardait toujours. Ses yeux me transperçaient. Des larmes avaient coulé sur ses joues. Je les ai bues. Puis elle m'a invité aux noces, guidant mon sexe au plus profond et je l'ai longtemps chevauchée. Tantôt devant, tantôt par derrière... Sa croupe était ronde, son sexe tendre comme la rosée. Mon cœur battait à tout rompre. Le monde autour de nous échangeait ses couleurs, devenait parfois doré ou argenté. J'entendais toutes sortes de voix et sentais le mouvement de milliers d'êtres autour de nous, comme s'ils se réjouissaient de nous voir ainsi réunis pour toujours...

   « Que va-t-il faire ? » demandai-je.
   L'après-midi commençait à peine. Allongés l'un contre l'autre sur un couchage de fortune, nous retrouvions timidement la conscience.
   — Oh, répondit Katia, il est imprévisible. Je pense qu'il a pleuré pendant une heure ou deux. Maintenant, il doit se triturer les méninges pour savoir s'il n'aurait pas dû m'écouter davantage ou au contraire me virer, il y a trois mois ou trois ans. Peut-être téléphone-t-il à sa nouvelle copine pour prendre conseil...
   — Mais il était penché à la fenêtre... Peut-être est-il tombé ?
   Katia sourit.
   — Ça ne risque pas, dit-elle. Je t'ai dit qu'il était imprévisible. Il est fichu de saisir son sabre. Alors, il commencera par toi, Yann. Puis ce sera mon tour. Il va d'abord nous trancher les mains pour nous empêcher d'écrire... Ensuite, il va nous massacrer, nous détruire. Je le connais. Il va tout faire pour se venger !
   Je déposais un baiser sur ses lèvres.
   « Dis, Capitaine, ajouta-t-elle, tu pourrais pas faire tourner le moteur de ton rafiot ? J'ai une envie urgente d'aller voir ailleurs ! »
   L'Ourthe était belle. Les rayons du soleil avaient dissipé la brume qui flottait sur son cours. Un éclat de lumière jaillit des immeubles alentour. Franck nous observait-il encore ?
   « En route vers les Antilles ! m'écriai-je. Le chemin sera long. Nous ne sommes pas arrivés ! »
   Ma belle chérie se serra contre moi. J'étais en train de réaliser mon rêve le plus cher. Quand elle glissa sa main dans la mienne, ce fut comme si nous étions déjà là-bas. Enfin, presque...
   Franck jaillissait de l'immeuble, il brandissait un sabre rutilant. J'essayais de lancer les moteurs. Bordel, pourquoi ça marchait pas ? J'avais pourtant fait le plein ! Et ce salopard qui s'approchait, furieux, prêt à nous massacrer. À cet instant, je sus qu'il finirait par nous retrouver, où que nous allions, qu'il nous tuerait elle et moi. Il y avait dans son regard une telle furie, un tel désir d'en finir... J'enfonçai la manette et le moteur démarra. Ah, quel bonheur ! Katia était collée à moi, je vis le bateau s'arracher de la berge. Il nous restait quelques beaux jours à vivre !

   « Il est là, dit Katia. Je l'ai vu ! »
   La péniche était amarrée à Calais. Nous attendions l'autorisation de partir pour Pointe-à-Pitre.
   — Tu l'as vu où ?
   — Dans un café. Il lisait La Voix du Nord.
   — C'était bien lui, tu es sûre ?
   Katia soupira. Elle portait une robe longue qui lui collait au corps, un truc serré, trop serré, qui me donnait l'envie de tout arracher.
   — Oui, Yann chéri, c'était lui. Tu peux me croire, je le connais tout de même !
   — Il t'a vue ?
   — Non, je ne le pense pas. Écoute, faut se tirer d'ici. J'en ai plus que marre ! Mets en marche ce putain de moteur et partons !
   — Nous n'irions pas très loin, remarquai-je. Tout est réglementé ! Les vedettes de la capitainerie nous ramèneraient ici en vitesse. Mais je peux aussi lui casser sa sale gueule !
   Katia sourit. Cette idée ne semblait pas lui déplaire.
   — Il a probablement réservé une chambre dans un hôtel. J'ignore quelle vengeance il prépare, Yann, mais crois-moi : c'est un instinctif ! S'il est là demain, tu vas devoir récupérer ta chair et tes os sous les meubles. Je ne parle pas de ton sang qui giclera sur les murs. Il va te massacrer, te casser, te détruire ! Ensuite, ce sera mon tour. Il va hacher ma peau avec son sabre, me couper les mains et la langue. Ensuite il enfilera sa lame entre mes cuisses...
   C'était abominable. De telles images me donnaient envie de vomir.
   — Écoute, Katia, s'il est si furieux, c'est à nous de le neutraliser. On se met en chasse, on cherche son hôtel...
   — Et puis quoi ? On se le fait ?
   — Pourquoi pas ?
   Mon bel amour, ma douce amante me regarda. Ses yeux étaient secs.
   — Te rends-tu compte de ce que tu dis ?
   — Oui, répondis-je. C'est lui ou nous. Et je préfère que ce soit lui !

   Franck avait loué une chambre dans un hôtel minable. À partir du café où Katia l'avait vu, nous étions remontés jusque-là. Elle montrait une photo et les gens le reconnaissaient aussitôt. C'est vrai qu'il avait une assez belle gueule. Mais ce salaud voulait notre peau. Nous avons loué une chambre. Katia se collait contre moi, amoureuse. Je sentais la chaleur de sa peau et son parfum. J'ai pensé que cette aventure l'excitait, qu'elle avait peut-être forcé le trait. Après tout, des couples se font et se défont chaque jour dans le monde sans que les gens se massacrent pour autant...

   Franck avait retenu la chambre 18.
   Nous étions dans la chambre 26. La langue de Katia avait tiré de mon gland toute sa substance. Elle s'était endormie. Je me levai, saisis le couteau que j'avais préparé. Je descendis un étage en silence, ouvris la porte et pénétrai dans la chambre. Franck ronflait dans la pénombre. La lame s'enfonça dans sa gorge. Il a poussé un cri. Son sang a giclé sur mes mains. Il était beau dans cette mort suprême. Je lui offrais une fin qu'il n'avait certainement jamais imaginée pour moi. Puis j'effaçai toute trace de mon passage, ouvris la fenêtre. Ce serait un crime banal, un fait divers qui ne retiendrait l'intérêt des lecteurs de quotidiens plus de quelques minutes.

   Nous avions quitté l'hôtel sans précipitation. L'entretien du voilier-péniche était achevé, nous avions fait le plein. Le port de Calais ne tarderait plus à nous donner le feu vert. En attendant le grand départ, nous avions décidé de rester sur le bateau. Il n'était pas encore question de mort. J'imagine que le corps de Franck n'avait pas encore été découvert. C'est seulement le lendemain que les choses se gâtèrent...

   Une baguette, une brique de lait, quelques pommes et La Voix du Nord. Je ramenais tout ça sur la péniche en sifflotant. Demain loin d'ici, bientôt au soleil.
   « Chérie, tu es debout ? »
   Une réponse étouffée me parvint de la cabine :
   « ...m'attends pas… Grr ! …cheveux ! ». Le bruit de l'eau me confirma que je pouvais entamer le petit déjeuner.
   Nous étions libres enfin, et j'entendais bien que nous savourions ensemble cette liberté. Installé sur le pont de notre première demeure, j'allais croquer dans une pomme bien rouge lorsqu'un mot attira mon regard. La main en l'air, je déchiffrai, sur la tranche du quotidien que j'avais plié sans même le lire, le mot « sanglant ».
   D'un coup, je revis les événements de l'avant-veille : le couteau, le regard effaré de Franck, ses cris, le sang, son dernier spasme enfin, qui l'envoya dans l'autre monde. Katia savait que je l'avais fait, mais nous n'en avions pas parlé. Pas encore. Les mots viendraient plus tard, lorsque nous serions chez nous.
   Je dépliai la feuille locale.
   « Macabre découverte à l'hôtel du port de plaisance :
   Le port de plaisance de Calais a été, une fois de plus, le théâtre d'un fait divers sanglant et violent. Le corps inanimé d'un quadragénaire a été trouvé dans une chambre de l'hôtel Grand-Large. L'homme, un éditeur parisien sans histoire venait à peine de louer la chambre 18 pour une nuit, qui s'avéra la dernière de sa vie. D'après les blessures, il aurait été égorgé dans des circonstances qui restent à élucider. Une enquête a été ouverte par la brigade criminelle pour déterminer les causes de la mort et tenter d'appréhender le ou les coupables.
   En attendant, certains des départs prévus cette semaine pourraient être annulés. Pour plus de renseignements, contacter la capitainerie. »

   — Putain de merde !
   Je me sentis blêmir et poursuivis la lecture. Outre l'interview d'un criminologue et celui d'un historien des faits divers, le papier était truffé de témoignages de clients et de membres du personnel de l'hôtel. Le réceptionniste expliquait :
   « Je venais de récupérer la clef d'un client mécontent. Il n'aimait pas la vue, me disait-il… J'ai trouvé ça bizarre, la 18 étant une de nos meilleures chambres. L'éditeur est arrivé tard dans la nuit, sans réservation. Quand je pense que je lui ai dit qu'il avait de la chance ! »
   Au moment où je laissais tomber mes épaules en même temps que le journal, Katia fit son apparition. Elle avait changé de coiffure.
   — Doudou, ça va ? Tu fais une drôle de tête...
   — Franck a changé de chambre, répondis-je en lui tendant le journal. J'ai tué un autre homme !
   — Ah ! Man cé an bel couyon ! 1
   Je n'aimais pas qu'elle parle ainsi. Je n'aimais que les mots doux dans le créole. Des phrases chantantes comme : Mwen inmin'w Chéri 2, Séré mwen pli fô 3. Tout le reste me semblait bien plus violent qu'en français.
   — C'est à cause de la mer, m'expliqua-t-elle. J'aurais dû y penser. La 18, comme la 26, donne sur la mer. Franck a toujours détesté l'eau en mouvement. Il ne pouvait pas rester dans cette chambre !
   Houlà ! Ça devenait compliqué.
   Katia demanda : « Sa nou ké fè doudou ? Qu'allons nous faire, Chéri ? »
   Je n'en savais rien. Nous étions mal !

———
1- Quelle imbécile je fais !
2- Je t'aime Chéri.
3- Serre-moi plus fort.


*

   La police nous avait convoqués. La confrontation avec Franck arrivait à la vitesse d'un T.G.V.
   Yann était assis dans le carré, les coudes sur la table, et la tête dans les mains. Je m'approchai et caressai sa nuque qui frissonna. Il leva vers moi un regard à la fois tendre et triste.
   « Ne sois pas malheureux, chéri, nous sommes ensemble. Rien ni personne ne pourra plus nous séparer. Viens... »
   Il se leva puis, penché sur moi, ses mains retenant doucement mes bras, il m'embrassa. Sa langue douce et chaude caressait la mienne, tendrement, fermement. Elle disait : je te veux, tandis que mon amant se rapprochait, de plus en plus serré, de plus en plus ardent. Je le savais capable de prolonger la durée d'un baiser, bien au-delà de cet instant où le désir devient insupportable, presque douloureux.
   Yann m'embrassait encore et je n'en pouvais plus. Sans lâcher ses lèvres, je m'avançai encore, comme pour abolir tout espace entre nous. Il sentait, je le savais, sous ma robe légère, l'appel insistant de mes tétons durcis, tout comme je percevais son sexe tendu vers moi. Mes jambes ne me portaient plus. S'il continue à me pousser ainsi, me dis-je, nous pataugerons bientôt dans une flaque de désir...
   Comme pour s'en assurer, Yann glissa une main sous ma robe. Fabuleux ! Il remonta du pli du genoux jusqu'aux fesses et tressaillit de plaisir tant sa main ruisselait. Je me sentais défaillir. Comme un seul être, nous reculâmes jusqu'à la cloison qui séparait le carré des cabines.
   Il m'embrassait encore !
   Il m'embrasait le corps.
   Adossée au mur, je le caressais. Son visage, son cou, sa poitrine imberbe. Enflammée, je réussis tout de même à lui ôter sa chemise. Il avait posé ses mains sur mes seins et me massait délicatement, en une houle de volupté. Moi, frénétique, je frôlais, je touchais, pinçant parfois. Je parvins au pantalon, pauvre vêtement prêt à crever.
   Soudain, j'étais couchée. Ma robe gisait plus loin, en boule, avec son pantalon.
   Sa langue était partout. Mais combien était-il ? Il me léchait les seins, il me mangeait le cou, le ventre et les hanches. Ses mains, six au moins, m'attrapaient les fesses et les cuisses et la cambrure du dos...
   « Katia, je t'aime ! Je t'aime tant ! »
   Flux et reflux de sa puissance. Tendre et fort, sucré et piquant, bestial et divin ! Je n'avais jamais connu ça. Mon ravissement hurlait. Yann me parlait de bonheur, mais je n'entendais plus. Au bord du gouffre où la jouissance éclate en une gerbe d'étoiles, je le sentais lui aussi, sur le point d'exploser.
   Son va-et-vient se poursuivait. Les yeux dans les miens, il ne disait plus rien, la face déformée, le regard éperdu.
   Alors tout vacilla...

*

   Le bassin de plaisance du port de Calais vivait des heures d'une grande effervescence. Un seul événement était sur toutes les lèvres : « Le meurtre de la chambre 18 ». L'histoire faisait à l'hôtel Grand-Large une publicité équivoque. Peur ou goût pour le sensationnel, chacun se sentait concerné et les mémoires, habituellement pressées de classer les souvenirs mineurs, exhumaient des instants, des anecdotes ou des indices significatifs…
   L'enquête de la criminelle suivait son cours. Dans un premier temps, il fallait réunir un maximum de dépositions fiables. On ferait ensuite le tri entre ce qui semblerait crédible et ce qui relèverait de l'affabulation. Des recoupements dans les récits permettaient déjà de pousser les recherches.
   Les témoignages mentionnaient un homme à l'allure étrange, qu'on identifia comme le dernier locataire vivant de la chambre funeste. Il ne fut pas difficile de savoir qu'il s'agissait d'un Belge, sans casier judiciaire, et sans lien direct avec Paris ou le monde de l'édition. On le pria tout de même de ne pas quitter la ville.
   Le juge d'instruction Bernier exigeait un dossier sans faille. C'était, selon le commissaire Roussel qui avait hérité de l'affaire, un emmerdeur de première. D'autres interrogatoires devaient être menés. Il avait convoqué pour le matin, un couple dont le bateau attendait depuis une semaine l'autorisation de lever l'ancre en direction de la mer des Caraïbes. Journalistes selon certains, jeunes mariés pour d'autres, ils semblaient avoir marqué durablement les esprits.

   Ça ne fait aucun doute, pensa Roussel, ils sont mouillés jusqu'au cou. Tout les accusait. Des témoins affirmaient qu'un couple avait recherché le Belge, un certain Franck Vogel, en exhibant une photo. Il imaginait sans peine le scénario : acculés au pire par le mari jaloux, les amants avaient décidé de prendre les devants. Ils avaient loué une chambre dans le même hôtel. Par un heureux concours de circonstance, le Belge avait changé de chambre et l'un des deux amants (lequel ?) avait égorgé l'éditeur. Dans la pénombre, on peut se tromper... Le lendemain matin, ils avaient rejoint leur péniche comme si de rien n'était. Les cons ! se dit Roussel, à croire qu'ils ne vivent que d'amour et d'eau fraîche. Moi, à leur place...
   Lorsqu'ils pénétrèrent dans le bureau, Roussel comprit immédiatement ce qui les rendait inoubliables. D'abord leur allure. Lui, un grand blanc à la peau bronzée, avait un regard fascinant. Un regard bleu, pénétrant, face auquel il se sentit à poil. Il y avait dans ces yeux une droiture et une sagesse qui le scrutaient sans le juger. Toute sa carrière de flic remonta comme la merde d'une cuvette de chiotte bouchée... Il se sentit mal à l'aise et détourna la tête.
   La femme, qui tenait son compagnon par la main, n'était pas moins intéressante. Petite nana à la peau noire, elle offrait un curieux mélange de réserve et d'audace. Elle avait un visage d'enfant timide, mais son décolleté était vertigineux. Sa bouche était un peu pincée et traduisait une certaine inquiétude. Pourtant, sa démarche était volontaire et son regard franc. Le couple, visiblement très amoureux, n'avait pu qu'attirer l'attention des Calaisiens. Roussel se sentit d'emblée plein de sympathie à leur égard.
   « Vous savez, nous sommes assez impatients de rentrer à la Guadeloupe » lança la femme.
   Roussel, absorbé dans la contemplation des personnages en avait oublié son boulot.
   — Euh, oui… Bonjour. Asseyez-vous, ça ne sera pas très long.
   Les amants échangèrent un regard tendre avant de s'installer. Roussel s'excusa des désagréments causés par l'enquête et leur demanda, avec un soupir de fonctionnaire blasé, de confirmer qu'ils n'avaient rien noté de suspect le soir du crime.
   « Que faisiez-vous cette nuit-là ? » demanda-t-il.
   Le même sourire illumina le visage des amants. Très bien. Le commissaire comprit d'emblée. Ils ne devaient pas s'ennuyer, ces deux-là...
   — Écoutez, dit-il, quelque chose m'ennuie. Connaissez-vous un certain Franck Vogel ?
   Katia n'hésita pas une seconde.
   — Oui, dit-elle, j'ai vécu quelque temps avec lui. Mais pourquoi cette question ?
   Roussel se rongea consciencieusement un ongle avant de répondre :
   — Il était dans le même hôtel que vous la nuit du meurtre. Vous le saviez ?
   — Non, répondit Yann. Vous pensez qu'il préparait un mauvais coup contre nous ?
   Le commissaire sourit.
   — C'est possible. En tout cas, je comprends mal pourquoi vous êtes allés dormir une nuit dans cet hôtel. Pourquoi n'êtes-vous pas restés sur le bateau ?
   — Nous aimons bien changer, répondit Yann. Nous sommes bien partout. Vous savez, commissaire, que l'hôtel a du bon ; on peut y prendre des douches, s'offrir le petit déjeuner au lit. Sur un bateau, il y a toujours quelque chose à faire... En tout cas, je n'ai jamais rencontré l'homme dont vous parlez. Peut-être avait-il loué une chambre dans le même hôtel que nous avec l'intention de régler des comptes. Je sais qu'il est jaloux !
   — Oui, fit Roussel, c'est possible. Mais il est arrivé avant vous. Nous avons fait une enquête. Nous savons qu'il a le sang chaud ! Il a changé de chambre en pleine nuit. Plus tard est arrivé l'éditeur parisien...
   — Et alors ? Remarqua Yann avec un sourire faussement méchant. Vous n'avez pas idée du nombre d'écrivailleurs refusés qui ont envie de se payer la peau d'un éditeur parisien...
   Puis il effleura les lèvres de sa compagne. Dans un commissariat, ça faisait un peu désordre.
   — Bon, dit Roussel, suivez-moi.


*

   Nous entrâmes dans une autre pièce qui sentait le tabac froid et la sueur d'hommes bruns.
   Franck était là, effondré sur une chaise. Il ne semblait pas en très bonne forme. J'imagine que les flics l'avaient cuisiné grave. Il jeta un bref regard en direction de Katia. J'y lus une haine ardente, un feu sournois, sans pitié. Elle glissa sa main dans la mienne, posa sa tête contre mon cou. C'était doux...
   — Monsieur Vogel, connaissez-vous ces deux personnes ? » demanda le commissaire.
   Deux jeunes inspecteurs s'activaient, prenaient des notes. Plusieurs écrans d'ordinateurs étaient là pour témoigner que la police de Sarkozy avait les moyens.
   Franck passa une main sur son front.
   — Oui, je les connais, dit-il. Ce salaud m'a pris ma femme ! Je les ai suivis de Belgique jusque Calais. Mais je n'ai bousillé personne ! J'avais juste envie de lui casser sa sale petite gueule !
   — Pourquoi avez-vous demandé une autre chambre ? demanda Roussel.
   — Je n'aime pas la mer, dit Franck, ça me rend malade. J'ai tenu le coup plusieurs jours, puis j'ai préféré changer... Je n'ai tué personne. Cherchez dans la vie de l'éditeur. Vous trouverez certainement quelque chose, une maîtresse, un truc glauque. Vous savez, ce milieu, c'est un panier à crabes... En tout cas, ces deux-là, je ne veux plus les voir, pas même en photo ! »
   Il nous désignait du doigt, visiblement à bout.
   Roussel fit signe à ses collègues d'aller faire un tour, puis se tourna vers nous :
   — Vous savez ce qui se passe ? J'ai un juge d'instruction au cul ! Il s'appelle Bernier. Ce salaud veut savoir ce qui s'est vraiment passé. Il ne me lâchera pas tant que je n'aurai pas bouclé cette putain d'enquête ! Vous êtes les principaux suspects, ça ne fait aucun doute. D'un autre côté, je sais que vous n'avez qu'une idée : vous tirer de ce pays de merde où il pleut toujours ! Si je le pouvais, je vais vous dire, je partirais avec vous ! Je trouverais bien des trucs à faire sur votre bateau... La bouffe, l'électricité, deux ou trois bricoles... Non ? »
   Katia éclata de rire.
   — Commissaire, dit-elle, vous êtes adorable ! Un homme a été égorgé, vous êtes chargé de l'enquête, et vous pensez mettre les voiles...
   — Oui, dit Roussel, j'en ai ma claque de ce commissariat de merde. Savez-vous que je vais toucher une retraite minable. Ma femme m'a plaqué il y a deux ans. Je vivote. Je suis un fan du Paris S.G, je bois de la Kro avec quelques copains, je mets des tee-shirts à la con pour faire djeune... Putain, j'aimerais tellement être cool, et j'ai aussi envie de soleil ! Vous n'avez pas idée de toute la merde que j'ai vue défiler entre ces murs depuis que je suis ici. Putes, truands, pédophiles, infâmes salopards, la totale ! Ça tape sur le système de vivre ici !
   — Et moi, demanda Franck, je fais quoi ?
   — Toi, fit Roussel, tu me les casses ! On a trouvé un sabre dans tes bagages. J'imagine que t'avais des projets pas vraiment sympa. À ta place, je rentrerais en Belgique... Ne viens pas nous faire chier en Guadeloupe, sinon je t'assure que tu auras affaire à nous !
   Franck prit un air excédé :
   — Est-ce que je peux partir ?
   — Oui, tire-toi. Je t'ai assez vu. »
   Quand Franck eut fermé la porte derrière lui, Roussel sortit trois bières d'un petit frigo.
   — C'est ma tournée, dit-il. Vous savez que je vous trouve plutôt sympas ? J'adore les couples mixtes... À deux doigts de la retraite, j'ai envie de me payer un petit extra. Je vais orienter l'enquête sur Saint-Omer et l'affaire classée sans suite de l'égorgeur du nord. Un truc sordide. Vous n'avez jamais entendu parler de ce tueur en série des années 90 ? On ne l'a jamais retrouvé, malgré les profilers envoyés de Paris. Son mode opératoire, c'était de s'introduire la nuit chez les gens et de les égorger dans leur sommeil. Une crapule, rien à voir avec vous...
   Il tamponna rageusement une carte qu'il nous tendit :
   « Avec ça, la Capitainerie vous laissera partir. Je vous souhaite un bon voyage ! »
   Il eut un sourire entendu. J'étais certain de le retrouver sur le port, avec son sac à dos. Putain de flic, il s'était mis dans la tête de faire le voyage avec nous !


*

   Ma douce Katia sautillait sur place en chantant : « Yeah baby ! Ok Darling ! Cé Cool baby ! Cooool Darling ! »4
   Je ne pouvais qu'enchaîner : « An ni an sab Ki ka koupé, ki ka koupé, ki ka koupé tet' ! »5
   C'est en courant que nous arrivâmes au bateau. J'étais fou de joie et ne savais où donner de la tête. La serrer, l'embrasser, filer sans attendre à la Capitainerie, boire un verre pour fêter ça ? Un trop plein de bonheur, raz-de-marée d'émotions. Rien de tel que la musique. J'enfonçai un bouton au hasard. Le zouk explosa nos tympans :
   « Man di'w wep ! Wep ! Wep ! Wep ! »6
   La danse se prolongea quelques heures. Debouts, couchés, nous dansions sans arrêt.
   « ... Avec toi, rien ne m'étonne
   Fais-moi des choses,
   Vas-y, mets la dose
   Ne changeons pas de pose…
 »7
   C'était trop, Katia me mettait le feu ! La traversée serait longue, mais nous étions ensemble. Je sentais une telle force en moi qu'il me semblait possible d'aller au bout de l'univers. Avec elle !

———
4 - Fuckly, "Sab ki ka coupé byen", album Zooside Baby, 10/03.
5 - J'ai sabre qui coupe, qui coupe, qui coupe les têtes ! d'après la même chanson.
6 - Kassav, "Wép".
7 - Slaï, "Vas-y doucement", 2003.



*

   Roussel était monté à bord. Il avait jeté son sac sur le pont.
   — Je ne veux rien savoir, avait-il dit. Je n'ai qu'une envie : me barrer d'ici vite fait !
   — Pani pwoblem !, j'ai répondu. On largue les voiles. Plus tard, quand on sera dans les eaux internationales, on se fera un ti' punch avec du vrai citron vert ! Qu'est-ce que t'en dis ?
   Katia balança la sono. Elle dansait, ma belle chérie. Elle était heureuse. Son corps tournait.
   Roussel m'a regardé droit dans les yeux.
   — Yann, a-t-il dit, si ta copine a une sœur jumelle, tu pourras me la présenter ?
   — Non, j'ai répondu, elle est unique. C'est ma doudou a mwen ! Mais t'en fais pas, les Caraïbes, c'est tellement vaste...
   Le port s'éloignait. J'envisageais un plan pour balancer cet emmerdeur par-dessus bord...

FIN



© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

Sous la neige

20/06/11