Antonio Bellomi
Né à Milan, en 1945, Antonio Bellomi œuvre depuis plus de quarante ans dans tous les domaines de la SF, comme écrivain, traducteur, anthologiste, responsable de collections. Il a collaboré à toutes les revues italiennes les plus importantes dans ce domaine, mais aussi dans d'autres genres. Nombreux sont ses textes de SF qui ont paru à l’étranger. Il est l’auteur de plus de 300 récits.

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Chaud et Froid
(Il diavolo e l'alchimista)

Antonio Bellomi



   Manlio Locatelli n’aimait pas du tout cet endroit. En fait, il n’aimait pas du tout la chaleur. Il avait toujours passé ses vacances dans des localités agréables, peuplées de pins et de torrents rugissants ; une seule fois, suivant une blonde incendiaire, il avait osé fréquenter les plages calabraises de Tropea. Mais, ensuite, la blonde s’était révélée décevante, et la chaleur du sud meurtrière.
   Et donc, l’endroit où il se trouvait maintenant, ne lui plaisait absolument pas. Déjà qu’en soi l’Enfer est un sale endroit où atterrir, mais le cercle de flammes, pour quelqu’un qui se plaît dans les pinèdes, n’est pas exactement le comble du bonheur.
   De très mauvaise humeur, Manlio Locatelli méditait sur ce fichu dérapage qui avait précipité le coupé au fond d’un ravin, ce qui avait eu pour conséquence son transfert immédiat aux Enfers, quand, devant lui, parut la silhouette difforme du Patron en personne.
   « Satan ! », s’écria Manlio Locatelli tandis qu’une flamme lui léchait le talon droit et qu’une goutte de sueur dégoulinait le long de son nez.
   « Ah ! Voici mon nouveau », ricana le grand Satan moqueur qui brandit son trident. Il portait un bouc apparemment soigné, et Manlio se demanda à quel point le propriétaire était vaniteux.
   « L’hospitalité te convient ? », lui demanda le diable, avec une cordialité empressée. « Ou as-tu à te plaindre de la gestion ? La cuisine est à ton goût ? Les boissons sont buvables ? »
   Manlio Locatelli sautillait d’un pied sur l’autre pour échapper aux flammes qui essayaient de l’agresser, même dans cet endroit moins exposé qu’il avait fini par dénicher.
   « D’après moi, l’air conditionné ne fonctionne pas bien », fit-il avec le ton insolent qui lui était coutumier et auquel, malgré l’Enfer, il n’avait pas encore renoncé. Et il ajouta, sans réfléchir aux conséquences possibles de sa réclamation : « Il fait toujours trop chaud. »
   La queue du démon voltigea dans l’air et frappa violemment ses jambes nues, lui laissant une belle ampoule rouge. « De l’esprit ! » rugit Satan, « Tu m’es sympathique. Je pourrais aussi te faire une faveur, si tu me rends un service. »
   « Un service ? », demande Manlio. « De quel genre ? »
   Le démon caressa les poils de son bouc et un éclat indéfinissable brilla dans ses yeux : « Je me trompe, ou bien tu es ce rigolo qui allait sur la terre en prétendant savoir transmuer le plomb en or ? »
   Manlio le regarda, stupéfait de cette question.
   « Tu devrais le savoir, mon cher Satan, je suis un véritable alchimiste. Un alchimiste des temps modernes qui a trouvé la pierre philosophale que tous cherchent et que personne n’a vue. Et tu te rappelleras que je finis ici parce j’ai passé avec toi un pacte faustien.
   « Ah ! Ah ! ah ! Maintenant je me souviens », ricana le diable. « Tu es le type qui se croyait plus malin que moi. Tu t’es fait donner par le soussigné la formule pour arriver à la pierre philosophale et, en échange, tu t’es déclaré prêt à me donner ton âme… à la fin de ton itinéraire, comme tu disais sans réfléchir et avec une certaine légèreté. Tu as toujours aimé les mots compliqués pour impressionner les naïfs. »
   Manlio Locatelli fit la grimace. « Bon, mais deux jours plus tard, tu m’as fait dégringoler dans un ravin avec le coupé... »
   Le diable se mit à rire si fort que ses épaules en tressautaient. « Oui, c’était ton itinéraire de vacances… tu te baladais dans les Dolomites, si je me souviens bien. »
   Feu le docteur en chimie Manlio Locatelli, ex brillant professeur de chimie à l’université de Milan, prit un air maussade. « Tu m’as parlé d’une faveur, si je ne m’abuse. »
   « En effet. » Satan s’appuya sur son trident et regarda Manlio avec l’air de quelqu’un qui réfléchit : « Je te propose une affaire. Je dois construire un nouveau cercle, celui des politiciens véreux. Maintenant, je ne peux plus les loger dans les autres cercles qui sont archicombles. Et avec toutes ces affaires de pots de vin, il me faut un espace nouveau qui leur soit réservé.
   « Et en quoi ça me concerne ? » demanda Manlio Locatelli.
   « Ça te concerne bel et bien », dit Satan, bonhomme. « Parce que ce qu’il me faut, c’est un beau cercle plein d’or en fusion où faire mijoter ces braves gens. »
   Le visage de l’ex-alchimiste s’illumina. « Et je devrai te procurer l’or nécessaire, exact ? »
   « Exact ! » rugit le diable. « Tu ne voudrais pas que j’aille le chercher à la banque. Avec le taux qu’ils pratiquent pour changer le dollar ! Et avec cette lire qui un jour grimpe et l’autre, dégringole ! »
   L’idée était alléchante, mais il y avait un détail qui ne convainquait pas du tout Manlio Locatelli. « Dis-moi, » fit-il, méfiant, « Tu ne te fiches pas de moi ? Des alchimistes tu dois en avoir des paquets là-dedans. Pourquoi tu t’adresses à moi ? »
   « Des alchimistes, des alchimistes… grogna Satan. « C’est vite dit, ce sont tous des charlatans. Des escrocs qui, dans le passé, ont pu tromper ceux qui étaient plus ignorants qu’eux. Y compris ce type, comment s’appelle-t-il… Caglia… Caglio… »
   « Cagliostro ? » dit Manlio Locatelli, qui prononça le nom avec vénération.
   Satan agita furieusement son trident. « Oui. Lui-même… Cagliostro. Un roublard, pour ceux qui s’y connaissent. Si tu savais le bordel qu’il m’a mis ! Mais je le lui ai fait payer, tu sais, maintenant il est en compagnie de la douce Taïde*. »
   Alors l’ex docteur en chimie se sentit flatté. Même Satan reconnaissait ses compétences. Diantre ! C’était la gloire. « Et si j’accepte ? », se demanda-t-il, le cœur battant. Ah ! Imaginons qu’un jour un nouveau Dante vienne faire un tour dans le cercle des politiciens véreux.
   Satan le regarda droit dans les yeux. « Tu prépares une installation de production d’or à partir de métal vil, quelque chose d’économique qui ne coûte pas trop et, surtout, qui fonctionne à la perfection, et tu pourras jouir de quelques journées de fraîcheur. »
   « Quelques jours, ça ne suffit pas », répliqua fermement Manlio Locatelli qui prit garde de ne pas laisser paraître un sursaut de joie à cette offre. Tout, tout, à condition de passer quelques jours loin des flammes. Ah ! C’est bon !
   « Pas de favoritisme », reprit le diable. « Tu me donnes quelque chose et je te paie. Mais pour un petit boulot qui, pour un génie comme toi, est une rigolade, à quoi prétends-tu ? Au climat des Dolomites, peut-être ? Ne l’oublie pas, ici, c’est l’enfer ! »
   Satan avait l’air vraiment fâché, et, un instant, Locatelli craignit qu’il ne s’en aille, emportant son offre.
   « Je m’en souviens, sois tranquille », dit Manlio, « Mais ne me dis pas qu’il n’y a pas ici des cas particuliers. Tu sais, tu pourrais sans doute me trouver un petit coin plus frais qu’ici. En définitive, je te fais un boulot qui est vital pour la bonne gestion de l’entreprise. »
   « Ah ! » Satan eut une grimace… diabolique et fit tournoyer son trident comme pour transpercer l’impudent.
   Manlio Locatelli fit un bond en arrière. « Eh ! Doucement avec cet engin, sans quoi tu devras renoncer à ton unique alchimiste qui a fait ses preuves. » Les pointes du trident lui effleurèrent la gorge, puis, d’un coup Satan éclata de rire :
   « Bon ! Je te l’ai dit, tu m’es sympathique ! Cinq degrés, ça te va ?
   « Pourquoi pas dix… » avança timidement Manlio, mais Satan fit une autre grimace, et le trident recommença de voltiger dangereusement près de la tête de Manlio Locatelli.
   « Cinq ! À prendre ou à laisser ! », rugit le diable.
   « J’accepte… j’accepte… ». L’ex-alchimiste battit précipitamment en retraite. Après tout, cinq degrés, ça faisait l’affaire, que diantre !

   Pendant cinq jours, Manlio Locatelli travailla comme un possédé, entre les cornues, les alambics, les becs Bunsen et les fours à micro-ondes modernes, sans se permettre un moment de répit. Il fallait que le cercle de l’or soit très grand, vu le dynamisme de certains juges, et beaucoup de profiteurs n’étaient plus de première jeunesse ; il n’y avait donc pas de temps à perdre. Malheureusement, il ne pouvait compter sur l’aide de personne. Donc rien d’étonnant à ce qu’il y eut tant à faire. Mais le mirage de la fraîcheur était une puissante incitation, et quand le premier lac d’or en fusion se versa dans le cercle, faisant d’un coup bondir la température à un niveau intolérable, il se présenta illico devant Satan.
   « OK, chef. », lui dit-il avec son habituelle insolence. « J’ai fait ma partie. À toi de faire la tienne, maintenant ! »
   « Vraiment du beau travail », reconnut Satan dans un sourire malin, en contemplant le torrent d’or bouillant. « C’est tout à fait le nid qui convient aux amateurs de magouilles. Hi ! Hi ! Comme ils vont gueuler ! Je te l’ai dit : tu es un champion. »
   « Modeste… » fit Manlio. « Mais maintenant… »
   « Maintenant… voici ta récompense ! » , dit Satan qui fit claquer sa queue, et Manlio Locatelli se sentit pris dans un tourbillon d’air glacé qui le précipita sur une plaque de glace, puis dans un puits sans fin.
   « Eh ! », cria Manlio Locatelli, indigné. « C’est comme ça que les promesses sont tenues ? Tu m’as garanti cinq degrés et ici il en fait bien vingt de moins ! Je proteste ! » Après tout, le chaud chaud était insupportable, mais le froid froid l’était tout autant. À quoi bon tomber de la poêle dans le frigo ?
   En haut du puits sans fin on entendait le rire du diable. « Réclamation irrecevable, mon cher. Satan t’avait promis cinq degrés et ces cinq degrés, tu les as. Satan tient toujours ses promesses. »
   « Ici, il ne fait pas cinq degrés, je te le garantis ! » cria Manlio Locatelli avec le souffle qui lui restait. « Les températures, j’en connais un bout », ajouta-t-il, furieux. « À qui crois-tu avoir affaire ? »
   Venu d’en haut, on entendit encore le rire satanique. « Oh, si, mon cher. Il y a exactement cinq degrés… Cinq degrés Fahrenheit… qui font exactement moins quinze degrés centigrades. Ciao, connard ! »



* Taïde la putain, plongée dans un bassin de merde (Dante, l’ENFER, chant 18).

© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Il diavolo e l'alchimista. Traduit de l’italien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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12/10/06