Mes nouvelles de Gwada




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Jean-Pierre Planque

Le Chat philosophe fait partie de ces lettres aux amis écrites en une soirée et revues le lendemain... C'était en 2003. Il est déjà paru sur le site Le jardin des Zen...

 

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© Patrick Bineau, 2003.

   À certaines heures pâles de la nuit, quand la lune est au plus bas, j'écris. Hommes, femmes et animaux dorment placidement apaisés dans des rêves. Je suis seul et j'écoute le chant de la nuit.
  Les coqs ne dorment pas. On dirait qu'ils profitent de l'humaine absence pour affirmer l'existence de leur communauté. C'est à qui lancera vers les étoiles le plus beau chant. Et lequel de ces mâles pourra se prévaloir de l'organe le plus puissant ? Les chiens se sont tus peu à peu. J'imagine qu'ils rêvent secrètement d'être un jour des coqs avec une foule de jeunes poulettes à l'affût de leur crête, de leurs ergots et de leur chant glorieux...
  Les animaux sont des cons, je vous le dis. Ils n'ont que notre exemple pour tenter de s'élever dans l'échelle de l'évolution. C'est pitoyable. Que pouvons-nous faire pour eux ? J'en ai parlé avec Fred, mon chat, pas plus tard qu'hier soir.
  — Qu'est-ce que t'en penses, toi, m'a-t-il demandé. Ça vaut vraiment le coup d'être un homme ? »
  J'avoue avoir hésité un moment. Cette question m'interrogeait au plus profond.
  — Franchement, ai-je répondu un peu lâchement, je m'en tape ! »
  Fred a passé une de ses pattes sur son oreille.
  — Tu t'en fous vraiment ? m'a-t-il demandé.
  — Non. J'ai souvent rêvé d'être un chat. Vous semblez tellement à l'aise dans votre corps. Pour moi, le chat a toujours été un symbole d'harmonie. Un chat, c'est beau, c'est gracieux, et habile avec ça ! Et puis, vous, au moins, vous n'aboyez pas à longueur de nuit...
  — Hum, dit Fred, je te demande si ça vaut le coup d'être un homme et tu me réponds que tu aimerais être un chat. Est-ce une caractéristique humaine de tout ramener à soi tout en désirant être un autre ? »
  J'avais du mal à suivre, mais il me semblait bien que mon chat était plein de bon sens.
  — Oui, répondis-je, les humains sont pétris de contradictions... C'est peut-être ce qui distingue l'homme de l'animal. En tout cas, des questions, nous ne cessons de nous en poser. Tiens, connais-tu le paradoxe du chat de Schrödinger ?
  — Oui, répondit Fred, j'en ai vaguement entendu parler. Ce type avait imaginé d'enfermer un chat dans une boite et de le bombarder avec un électron. Je crois que mon congénère avait 50% de chances de s'en tirer. N'empêche qu'avant d'ouvrir la boite pour voir si le chat était mort ou vivant, on pouvait dire que, scientifiquement, il était à la fois mort et vivant ! Ce qui était pour le moins paradoxal... Pourquoi me parles-tu de ça ?
  — Parce qu'on se pose trop de questions, merde. J'aurais jamais l'idée de t'enfermer dans une boite et de te bombarder d'électrons...
  — Délicate attention, remarqua Fred, mais tu n'as toujours pas répondu à ma question : ça vaut-il le coup, oui ou non, d'être humain ? »
  Il commençait à me gaver, ce connard de chat. Je l'avais récupéré un soir de pleine lune au bord de la mangrove. Je vous dis pas comme il puait ! Je l'avais ramené ici dans ma 205 Junior, mieux que le SAMU. Je l'avais jeté dans la baignoire, lavé, brossé, séché. À croire que j'avais un vieux compte freudien à régler avec ma troisième femme qui était morte au CHU de Pointe-à-Pitre. La pauvre, quand j'y songe... Elle faisait sous elle en permanence et y'avait personne (en tout cas pas moi) pour nettoyer les selles qui s'épandaient dans sa misérable chambre. Oui, bon, on ne va pas me refaire le coup de la culpabilité. C'est le libéralisme appliqué à la Santé qui fait que la merde des uns rejaillit sur tout le monde... Il était urgent de trouver une réponse.
  — Écoute, Fred, dis-je. Je suis assez heureux d'être ce que je suis. Je peux écrire des histoires drôles (je peux te le prouver ; certaines de mes copines m'ont envoyé leurs strings pissés de rire, tiens, sens celui-là...) tout en étant terriblement sérieux. Le propre de l'homme, c'est de rire, de prendre de la distance, de se foutre de sa propre gueule. »
  Le frigo choisit ce moment-là pour relancer son programme. Bruit parasite dans la cuisine. Demain, ce connard de frigo allait me poser des questions invraisemblables. Y'avait pas photo !
  Un frigo qui m'avait coûté tout juste 150 €, que j'avais nettoyé, dégivré, repeint en vert... Il allait me pourrir la vie !
  Je me suis accordé une minute, le temps de finir mon ti' punch et de fumer une clope. Puis j'ai demandé à Fred :
  — Tu connais le paradoxe du chat philosophe enfermé dans un frigo ? »


© JPP, mai 2003.


© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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