La nouvelle


   C'est dans un vaisseau spatial que je suis né, et certainement qu'un jour j'y mourrai. J'ai visité tous les coins de la Galaxie. Des planètes couvertes d'océans de lave ou de sable. Je me suis battu avec des arbres ambulants ou des êtres intelligents, capables de se téléporter… Mais si l'on me demandait quelle est l'aventure la plus dingue qui me soit jamais arrivée au cours de ma carrière, je n'hésiterais pas à répondre : la planète Bleue.
   Tout le monde la connaît, bien sûr, toutes celles et ceux qui voyagent dans la Galaxie... C'est une réserve. Là-bas, la vie est encore au berceau. Des rumeurs contradictoires circulent… On y réaliserait une expérience secrète. Et ce serait pour cette raison que les êtres sont peints en trois couleurs – blanc, rouge et jaune. Pourquoi ? Dans quel but ? Je n'en sais rien. Je suis un simple employé et n'ai pas le droit de commenter les bruits qui courent.

   Mais revenons à nos moutons – l'aventure. J'étais à bord du dernier modèle du vaisseau spatial KSX. Celui-ci n'est bon à rien… Mais nous l'ignorions encore et l'avions poussé à la vitesse de la lumière. Tout à coup, il se mit à s'ébranler et à cahoter. C'est plus tard, après notre retour, qu'on se rendit compte que le combustible RDQ était de mauvaise qualité – beaucoup de monde fut exilé, mais c'est une autre affaire… Il nous fallait trouver une planète sur laquelle notre vaisseau pouvait se poser. La plus proche était la planète Bleue. Mais comme je te l'ai dit, c'était une réserve dont l'accès était interdit. Nous demandâmes une autorisation – on ne s'empressa pas de nous répondre. On devait demander, attendre… Nous mîmes le vaisseau en orbite. Et du Centre, toujours aucune réponse ! Donc nous devions périr pour ne pas déranger les aborigènes, là-bas…!
   Tout à coup, les moteurs accélérèrent, puis s'éteignirent. Ce fut alors que nous reçûmes la permission de poser notre vaisseau. Mais il y avait mille conditions : les humains ne devaient pas nous apercevoir ; nous ne devions avoir aucun contact avec eux, ne laisser aucune trace de notre activité… Comme si nous avions le choix ? On atterrit enfin. Un dur boulot nous attendait. On filtra le combustible, on vérifia les injecteurs des moteurs. On fut sur le point de se réjouir quand on réalisa que la situation avait empiré. Les ordinateurs avaient été endommagés par le champ magnétique de la planète Bleue. As-tu jamais vu un ordinateur dingue ? Ce n'est pas imaginable. L'ordinateur central se mit à faire la cuisine en suivant les recettes de nos grand-mères, les synchronisateurs partirent à la recherche d'échantillons géologiques, et les ordinateurs de la cuisine se mirent à calculer l'itinéraire… L'ingénieur en chef tenta de se suicider et le capitaine se bourra de tranquillisants. Dieu merci, il y avait quelques jeunes qui avaient laissé femme et enfants. Cela les motivait suffisamment pour s'occuper du réglage des appareils.

   Alors, tu as saisi la situation, n'est-ce pas ? Bien… Quelque chose sur les humains ? Ce sont des êtres étranges à deux jambes et à deux autres membres, à l'aide desquels ils se nourrissent ou se grattent les organes reproductifs. Ils ont encore un organe rond – les livres affirment que là est concentrée leur puissance intellectuelle. Bof, puissance… Mais chaque chose en son temps. Un tel être habitait à deux heures de route du site de notre atterrissage. Le biologiste nous expliqua qu'il était de sexe féminin et qu'il n'était pas loin d'achever son cycle de vie. Il n'était pas dangereux et il y avait peu de chances qu'il vienne nous surprendre. En un mot : tout le monde bossait au réglage des appareils et rêvait au retour.
   Mais… Il y a toujours quelque chose d'imprévu. Et ceci arriva juste au moment où l'on avait terminé le réglage, où les gars qui s'inquiétaient de leurs femmes étaient parvenus à un bon résultat.
   « Prédateur » – 13LSZ. Si tu ne l'as jamais vu, tu en as certainement entendu parler. Il appartient au domaine des zoologistes. Il est programmé pour capturer des échantillons de la faune des planètes récemment découvertes. Jusque-là, il attendait tranquillement en fond de cale. À vrai dire, je ne me souvenais pas de l'avoir jamais utilisé. Mais à un moment donné, l'extraordinaire champ magnétique l'avait mis en action. On le vit qui traçait à travers les broussailles, à l'extérieur du vaisseau.
   Le capitaine s'évanouit.
   — C'est l'exil qui nous attend, c'est sûr, furent ses premiers mots quand il revint à lui.
   Il avait raison – du central poste régulateur on nous ordonna de rester sur place tant qu'on n'aurait pas récupéré « Prédateur » – 13LSZ. C'était un gâchis inimaginable. Le zoologiste Péro se mit à pleurer.
   — C'est impossible qu'on le rattrape, s'il refuse d'obéir, arriva-t-il à dire. Il est construit pour survivre dans des conditions extrêmes.
   — Ça ne m'intéresse pas ! s'emporta le capitaine. C'est toi qui en es responsable. Vas le chercher.
   — Seul ?
   Le regard du chef se posa sur moi.
   — Voilà, Guébo est responsable de la sécurité et ne comprend rien au réglage de la technique. Il t'aidera.

   On se mit en route. Littéralement, car les gondoles à courte distance étaient bloquées. Je ne m'étais jamais déplacé à pieds si longtemps ! Et j'espère que cela ne m'arrivera jamais plus ! Par ici… par là. Aucune trace de cette bête.
   — Écoute, dis-je à Péro, on se tue à le chercher. Mais imagine qu'on le trouve et qu'il ignore nos commandes vocales. Qu'est-ce qu'on fera alors ?
   Péro tressaillit. Et moi, flairant quelque chose de malsain, je le fixais attentivement.
   — Mon Dieu, s'exclama-t-il. Il nous empaillera.
   — Quoi ?
   — Il est construit pour capturer des échantillons vivants.
   — Et alors ?
   — Il les hypnotise et les entasse dans son « dépôt ».
   — Son « dépôt » ?
   — Mais oui. En soi, « Prédateur » n'est pas très grand. Sa stature imposante est due à la benne dorsale dans laquelle il entasse les échantillons.
   — Vraiment ? J'épongeai la mauvaise sueur qui ruisselait sur mon visage.
   — Ses proies restent sous hypnose pendant 72 heures. Après, il les tue et les empaille.
   — Et si on le croise ?
   — Il ne nous fera rien, c'est totalement exclu de son programme !
   — S'il est normal. Mais s'il est endommagé ?
   Péro avoua d'une voix faible :
   — Il nous attrapera.
   Et il sombra dans un abîme de détresse.
   — Et il nous empaillera ?
   — S'il n'arrive pas à nous reconnaître.
   — C'est vraiment rassurant ! hurlai-je.

   Le mal vient à cheval et s'en retourne à pied. Dans notre cas, il s'avéra que « Prédateur » – 13LSX avait capturé l'être de sexe féminin qui habitait non loin de l'endroit où nous étions.
   — Mon Dieu, hurla le zoologiste, quand il constata que les traces sur le sol conduisaient jusqu'au logement humain.
   Il était complètement affolé… Nous nous sommes rabattus vers le vaisseau, couverts de honte. Le capitaine explosa :
   — Allez-vous en ! Faites ce que vous voulez ! Mais si cette bête tue un être humain, je vous laisserai sur cette planète !
   On se retira. Péro se mit à pleurnicher.
   — Toi, dit-il, il te prendra. Mais moi, il me laissera, j'en suis sûr.
   Je ne pouvais pas compter sur la bonté de notre chef. C'est qu'on choisit toujours des types tenaces pour capitaines.
   — Écoute, dis-je, marcher n'est pas suffisant, il faut réfléchir.
   — Alors ?
   — Existe-t-il de la documentation concernant cette bête ?
   Il y en avait. Péro en remplit trois cartons. J'enlevai les blasters, les couteaux et toutes sortes d'armes que je portais sur moi, je m'allongeai sous une grande plante où l'étoile qui tournait autour de la Terre ne brûlait pas trop fort, et me plongeai dans la lecture. Et ma nouvelle méthode produisit quelques résultats. Premièrement : l'appareil avait un rayon d'action bien défini. La projection sur le terrain démontrait qu'il n'atteindrait pas les endroits où résidaient d'autres humains. Deuxièmement : j'appris qu'une fois son « dépôt » rempli, « Prédateur » – 13LSZ devait entrer en contact avec le vaisseau spatial et demander la permission d'empaillement.
   — Est-ce qu'il l'a rempli ?
`    Péro réfléchit et conclut :
   — Non, il a besoin d'un autre humain.
   — Alors, qu'est-ce qu'il fera ?
   — Il en cherchera un deuxième, tout en portant le premier.
   — S'il est en état normal. Mais s'il est dingue ?
   — Il l'est, soupira Péro.
   — Alors, il dépassera le rayon d'action ?
   — Puisque je te dis qu'il est dingue...
   Je me sentis mal. Si cette bête s'affairait dans une agglomération humaine, le vaisseau spatial partirait sans nous.
   — Écoute, dis-je, nous devons l'aider !
   — Quoi ?
   — On va lui amener un être humain, ici.
   — Tu veux qu'on enlève un être, articula Péro, terrifié.
   — Je ne vois pas d'autre possibilité. (Je haussai les épaules.) On fera sortir du « dépôt » l'être capturé et ensuite, lui et l'appât, tous les deux, on les renverra chez eux. Quant à notre bête, on la fera fondre à coups de blasters. J'espère que les ingénieurs auront réglé les appareils. Ensuite, on s'en va !
   Ma solution l'enthousiasma.

   On réussit à faire sortir la première gondole réparée. Et sans y réfléchir trop, on se dirigea vers la première agglomération humaine. Ce que je pourrais dire des primitifs… Ils étaient blancs… Ce qu'on racontait d'eux, c'était qu'ils avaient fait des progrès dans leur développement. Mais quel progrès ?… On rencontra pas mal de problèmes. Premièrement, il y en avait de sexe masculin. Le zoologiste remarqua qu'ils étaient forts et farouches et qu'on pouvait rencontrer des difficultés à tenter de les contrôler. Alors, on se concentra sur ceux de sexe féminin. Il s'avéra qu'il n'y en avait pas un identique à celui que la bête avait capturé – en fin de cycle de vie. Parmi les présents, il y en avait de trois espèces : leur partie ronde, censée produire les pensées, était peinte en jaune, rouge ou rougeâtre.
   — C'est à toi de décider, dis-je à Péro, tu es spécialiste en matière d'animaux.
   Et lui, le grand penseur, en choisit un qui était jaune… Pourquoi ?
   — Ça se voit de loin, dit-il.
   On le captura… ça c'est une autre histoire. On le fit monter dans la gondole en pensant qu'il nous résisterait… Et celui-ci, il nous dévisageait et ce n'était pas difficile de lire sous son jaune ce qu'il pensait.
   Bravo, on m'a enlevé !
   Et après :
   Mais lequel me prendra ?
   Et comme je ne comprenais pas ses intentions, je jetai un coup d'œil sous son jaune. Pendant ce temps-là, le bipède braquait ses yeux sur la troisième jambe de Péro. Il se mit à prier :
   Que ce soit celui-là… C'est qu'il est bien pourvu… Je t'en prie !
   Enfin, j'arrivai à trouver une petite couche de logique et de raison dans ses pensées. Comment arrive-t-il à garder l'équilibre, m'étonnai-je… Puis je m'exclamai :
   — Celui-ci vient de te choisir pour la reproduction, dis-je à Péro. Il prend ta troisième jambe pour un organe reproductif !
   — Qu'il se tienne à l'écart. Je le trouve tout à fait écœurant !
   Il était gâté, ce sacré Péro ! C'était à fond dans son domaine de compétence : entrer en contact et étudier des échantillons vivants issus d'autres planètes… Je "pressai" la petite partie où se cachait avec succès le cerveau de l'aborigène et je lui dis :
   — C'est ici qu'on te laissera.
   — Sur la clairière ? demanda-t-elle, terrifiée.
   — La clairière. Oui, sur la clairière. Tu y feras les cent pas et tu attendras.
   — Quoi ? Les fiançailles ?
   — Les fiançailles, répétai-je. (Je n'arrivai pas à déchiffrer le sens de cette expression.) Une bête arrivera.
   — Un loup, sursauta-t-elle en faisant chavirer la gondole.
   Et elle se mit à pousser des cris très désagréables.
   — Ça doit être un loup, consentis-je, en jugeant cette notion assez proche de « Prédateur » – 13LSZ. N'aie pas peur, nous serons tout près et nous le…
   — Vous êtes des chasseurs ?
   Eh bien, ça, c'était plus difficile à comprendre. C'est quelqu'un comme un zoologiste qui tue les animaux, non par devoir, mais pour son propre plaisir. Pas parce qu'il a faim. Mais finalement il les mange… Un vrai gâchis, je te le dis ! Et si cette planète n'est pas une réserve, mais simplement un lieu destiné aux expériences, c'est qu'on jette l'argent par les fenêtres… Et si c'est une réserve, il faut bien le protéger…
   Finalement, j'admis qu'on était des chasseurs et l'être descendit sur le terrain plat et vert qu'il nommait « une clairière ».
   24 heures passèrent. Et 24 heures, c'est long sur la planète Bleue.
   Rien. Alors Péro eut une idée :
   — Il faut renforcer l'effet du jaune !
   — Comment ? demandais-je.
   — On y mettra du rouge.
   — Alors, dis-je, on aurait dû prendre un bipède rouge.
   Non. Le meilleur était la combinaison rouge et jaune. C'était super excitant. Mais pas le rouge foncé des autres bipèdes. Il nous fallait un rouge écarlate. Et il tira de la gondole la housse d'un siège. Il en couvrit le bipède. Mais de façon à ce qu'on puisse voir le jaune aussi.
   Et cela marcha, Mon Dieu !
   Un instant après, l'appareil insensé « Prédateur » – 13LSZ sortit des broussailles et se mit à se faufiler vers l'équivoque silhouette rouge et jaune. Et celle-ci poussait des sons étranges auxquels son cerveau donnait le sens incompréhensible de « chanson »…
   Encore une erreur – on avait oublié les grands blasters dans la gondole. On n'avait à notre disposition que les petits, ceux à faible portée. Et alors je me mis à me faufiler, puisque ça, c'est mon métier.
   Quand le bipède vit « Prédateur » – 13LSZ, il ne fut pas impressionné. Il se leva et son comportement traduisait plutôt de la curiosité que de la peur. Et ce fut vraiment le gros lot parce que l'appareil, d'après la documentation technique, réagit surtout à la peur.
   — Tu es loup, toi ?
   Notre miracle technique était vraiment en panne, mais cet être lui fit fondre tous les câbles. Et tout en ronflant, il avoua :
   — Loup.
   En effet, « Prédateur » – 13LSZ ne comprend rien. Il ne fait que répéter le son le plus caractéristique.
   — Mais… tes oreilles ne ressemblent pas à celles d'un loup.
   — Ne ressemblent pas.
   — Oh, Mon Dieu ! C'est que tu étais indocile et qu'on te punissait en te tirant les oreilles ! Et les yeux ?
   — Les yeux.
   — C'est qu'ils sont très grands !
   À ce moment-là, le couvercle de son « dépôt » se mit à se lever.
   — C'est maintenant qu'il va l'attraper ! cria Péro.
   Je bondis. Eh bien, je réussis à tirer sur lui. En un mot : happy end. Parce qu'il s'avéra que l'être bipède de sexe féminin qui approchait la fin de son cycle de vie était simplement hypnotisé et pas encore empaillé.
   On a renvoyé les deux humains vers leur communauté, en effaçant de leur mémoire les derniers événements. Ce qui fut plus facile avec l'être jeune qu'avec le vieux…

   On décolla sans problème. Et c'est seulement à dix années-lumière de la Bleue que cet idiot de Péro se rappela avoir oublié la housse de siège sur le jaune bipède. Il était impossible de faire marche arrière. Et surtout de dissimuler ce faux pas.
   La police nous attendait au cosmodrome. Nous passâmes un temps fou à rédiger des rapports et à répondre aux interrogatoires… Nous fûmes sanctionnés. Le capitaine ne monta plus jamais sur un vaisseau spatial destiné aux explorations. Quant à moi, je fus envoyé en service dans le coin le plus éloigné de la Galaxie, à la station intermédiaire de la flotte des marchandises.
   Le plus malheureux fut le zoologiste Péro – on l'envoya sur une planète où les seules créatures vivantes étaient des sortes de lichens sifflants. Les recherches qui lui furent confiées consistaient à déceler, dans les sons émis par ces lichens, la présence éventuelle d'une composante sexuelle. S'il parvenait à résoudre cette énigme, il reviendrait chez lui…
   Le Conseil de l'Équilibre Biologique, sous la direction du Président, recommanda d'envoyer une expédition spéciale dans un délai de vingt ans, afin d'observer si notre séjour forcé sur la planète Bleue avait produit des effets secondaires sur les humains. Et, bien sûr, pour récupérer la housse dont je t'ai parlé. Oui… On y est retourné il y a quelques mois.
   Ce qui restait, c'était le conte du Chaperon Rouge.


FIN


© Andreya Iliev. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit du bulgare par Pétia Kondouzova-Iliéva et revu par JPP.

 
 

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28/04/11