La nouvelle


    Je marchais, solitaire, à l'orée d'une forêt bien sombre. J'étais triste et affaibli. Je me sentais préoccupé et fiévreux. Le malaise, qui a pris possession de moi il y a quelques années, en était probablement la cause.
    Il faut dire que j'ai perdu mon travail peu avant Noël 2006. Que mon avenir me paraît incertain. J'avais pourtant été efficace et même performant. On n'avait rien eu à me reprocher. Je n'avais plus ma place, voilà tout. J'étais arrivé un jour à la société, et toutes mes affaires avaient disparu. Mon bureau avait été ôté. Seul un carton marqué « Robert DENIMAL » occupait un coin de la pièce. J'avais l'impression de ne plus exister, d'être passé dans un monde parallèle… J'avais beau saluer. Personne ne m'avait accordé le moindre regard. On avait même tendance à me bousculer et à me marcher dessus. Tous ces gens avaient pourtant été mes collègues ! Il m'avait même semblé que certains étaient devenus des amis au fil du temps. À l'époque, j'étais sorti du bureau déstabilisé et interloqué. Jeté hors de mon univers, sans explication. Je n'avais rien compris, qu'avais-je bien pu faire ? De retour chez moi, je m'assis posément à la table et épluchais tous mes dossiers, passais au peigne fin le moindre papier, mais je ne vis rien qui me vaille cette mise à mort professionnelle. J'en fus à me dire que les simples faits et gestes de tous les jours peuvent devenir les facteurs insensés d'un théâtre de malheurs considérables et de non-sens, même si l'on fait très attention.

   Dans les mois qui suivirent mon licenciement, je passais mon temps à l'ANPE. Même là, j'étais invisible. À cinquante ans, j'avais du mal à retrouver un poste. J'étais hors piste, tout simplement. Et pourtant, cet isolement forcé n'était pas déplaisant. Je sortais de moins en moins. Je passais beaucoup de temps sur Internet, espérant pouvoir contacter un éventuel employeur. Mais rien, jamais aucune réponse. Sans plus de relation avec le monde, je me rendais compte que je risquais d'oublier jusqu'à ma propre existence. Il fallait que je fasse exploser cette bogue dans laquelle je me trouvais enfermé ! J'avais donc décidé de m'obliger à la promenade. J'aimais la nature. Je dépoussiérai mon appareil photo et m'en allai en forêt. Chaque jour, j'irai chercher ma bouffée d'oxygène et me promènerai longuement. Grâce à un peu de marche, je cesserai immanquablement de me tourmenter et d'examiner sans relâche les côtés absurdes de ma vie ! Il fallait que je change et le plus tôt serait le mieux. J'ai toujours été réputé pour mon manque d'enthousiasme et de dynamisme. Ma passivité envers tout événement agace. Même le jour de mon licenciement, je ne bronchai que peu et ne me révoltai pas. J'ignore comment réagir aux événements. Chez moi, la spontanéité est totalement absente. Je suis froid de nature. Autrefois, ma famille se désespérait.
   Quoiqu'on puisse m'offrir, je restais indifférent. Je ne sais pas comment me comporter. Ni vis-à-vis des gens, ni vis-à-vis des choses. Ma vie de platitude m'a toujours suffi, mais ce n'est pas parce que je semble détaché de tout que je le suis vraiment. J'ai toujours eu la mauvaise réaction au mauvais moment.

   Tout-à-coup, j'éprouvai la sensation que quelqu'un m'observait (Peut-être ma trop grande solitude m'avait-elle rendu peureux ou phobique ?) En tout cas, l'angoisse s'accrut en moi. Cette crainte pouvait déjà sembler stupide, puisque je n'avais plus d'intérêt pour personne. Pourtant, je ne pus m'empêcher de ressentir ce vague sentiment de nudité mentale que tout être éprouve immanquablement lorsqu'il se sent épié. Soudain, un crissement de brindille m'empêcha d'aller plus avant, m'obligeant à regarder derrière moi. Sans doute n'était-ce que le produit de la terreur qui sourdait en moi, car il n'y avait là rien de suspect, et la situation était loin d'être aussi alarmante que je l'imaginais…
   Lentement, je repris la route, la main serrant la lanière de mon appareil photo. Il se mit à pleuvoir, si bien que je dus abandonner l'idée de faire de bons clichés. Je ne fis pas trois pas qu'un frôlement attira mon attention. Le bruit ne venait plus de derrière cette fois, mais bien d'une sorte de buisson épineux que j'allais dépasser d'ici cinq mètres. Inconsciemment je stoppai net, observant et écoutant. Puis, silencieusement, je recommençai à marcher, à pas feutrés, glissant plutôt, le buste penché en avant, le visage tendu par une immense curiosité. Le froissement se fit entendre à nouveau, comme si quelqu'un bougeait dans les branchages, juste pour changer de place. Prudemment, lentement, en essayant de faire le moins de bruit possible, je m'avançai. Je pouvais presque toucher l'arbuste maintenant…
   C'est alors que je reçus un grand coup qui m'aveugla. J'eus la sensation humide du sol sur lequel je m'affaissai, le goût désagréable de la terre dans ma bouche et il me sembla qu'on me traînait par les pieds.

   En constatant que j'avais été jeté dans une fosse creusée à même le sol, ma première réaction fut de remarquer que mon long manteau était souillé. Mais mon appareil photo était intact ! Je ne ressentis aucune peur et ne paniquai pas le moins du monde. J'allais mourir enterré vivant. Quelle étrangeté ! Je ne me demandai même pas qui m'avait frappé. Il fallait que je sorte de là, puisque je n'avais pas un goût immodéré pour la mort. Je tâchai de m'agripper le long des parois de l'étroit boyau dans lequel j'étais tombé. La terre argileuse crissait sous mes ongles. Avait-on voulu me capturer ? Mais dans quel but ? Je n'ai ni famille, ni argent.
   C'est alors qu'un chuintement se fit entendre. La galerie enfla. Une tête monstrueuse surgit. Un ver géant ouvrait une gueule démesurée et menaçante. Ses crochets salivaient. Ses yeux sans expression me figeaient. Il n'avait pas l'air d'un ver ordinaire. Bien sûr, il était monstrueux. Mais là n'était pas le plus étrange : il avait l'odeur de l'humain. Il me faisait penser à mon chef d'entreprise. Je commençais à délirer ! J'avais l'impression d'être entré en transes ; une sorte de fièvre me secouait et je transpirais abondamment.
   Brusquement, il me vint une idée. Je sortis mon appareil photo et je bombardai de clichés cet animal hideux. Le flash l'éblouit et il recula dans un sifflement irrité, puis disparut dans les entrailles de la terre. Il fallait que je sorte de ma prison au plus vite ! Tuer l'improbable monstre me semblait impossible. J'étais tout entier inondé d'une sueur aigre. Je hurlais comme un dément. Une tête se pencha au-dessus du trou, et un bras court et dodu se tendit. Je m'y agrippai avec ferveur et, aidé de la pointe de mes pieds, je sortis du trou.
   Un être incroyable se tenait devant moi.

   — Je m'étais assoupi dans les buissons. C'est moi qui vous ai effrayé : pardon ! Prononça doucement le personnage inouï qui se tenait devant moi. C'était un nain, son visage amène me sourit avec bonté.
   — Mais vous m'avez sauvé la vie ! Ne vous excusez pas ! Avez-vous vu cet animal qui voulait m'attaquer ? Sans vous je serais mort ! Articulai-je, d'une voix incertaine.
   — Mais monsieur DENIMAL, ajouta-t-il, vous êtes déjà mort ! Vous l'êtes depuis plus de deux ans !
   Je me sentis vaciller. Mort ! … Voilà qui expliquait mon isolement. Voilà pourquoi j'étais devenu anorexique ! Pourquoi je n'avais plus aucun besoin terrestre ! Je comprenais mieux le carton empli de mes effets, la disparition de mon bureau, l'attitude déconcertante de mes collègues ! Mais alors, qu'est-ce que je faisais encore sur terre ?
   — Je viens vous tirer de la tombe. L'heure de votre métamorphose a sonné.
   Il pointa un long doigt noueux sur mon front, à la hauteur des yeux, et je ressentis instantanément une indicible douleur.
   À peine eus-je le temps d'articuler quoique ce soit que ma voix devenait suraiguë et nasillarde. Juste après, je ne pus plus parler du tout. Mes narines béantes s'engluaient de morve alors que mon nez s'écrasait et devenait camus. Mes bras devinrent courts, maigres, noueux et grisâtres. Mes mains, des pattes larges, palmées, aux griffes puissantes. Ma peau flétrie et molle se mit à flotter et pendouiller autour de mon corps en mutation. Mon tronc s'allongea : aucune colonne vertébrale ne soutenait plus mon dos. D'ailleurs, je fus vite obligé de me laisser tomber à quatre pattes. C'est alors que je m'aperçus avec fierté qu'une énorme queue recouverte d'écailles luisantes pouvait me servir d'arme et de balancier. Mes mâchoires s'étaient douloureusement étirées : mes énormes dents s'entrechoquèrent avec force. Ma tête me parut si inadaptée et tellement lourde que je ne parvins plus à redresser le cou pour regarder vers le haut. Cependant, il m'était donné de voir tout autour de moi : mes yeux roulaient dans leurs orbites et me donnaient l'impression d'être devenus saillants, à fleur de tête. D'après ce que je m'imaginais, mon aspect devait être étrange. Je n'étais sûrement pas devenu un iguane, j'étais trop flasque, trop mou. Je me sentis mal, tellement plus mal qu'avant ! Je fermai les yeux, du moins j'essayai. Ils restèrent ouverts et fixes. Je tentai de fuir. Si je rentrais chez moi, ma répugnante apparence ne m'attirerait que des ennuis. Mais où aller ? L'être irréel qui m'avait transformé avait disparu. Et puis l'appel de la terre devenait impératif.
   J'essayai de mouvoir mon long corps visqueux. Je ne pus que ramper. Mes courtes pattes palmées ne me facilitèrent pas la tâche. Quand je pense que je me plaignais dans ma vie précédente ! J'aurais mieux fait de savourer chaque instant. Je compris que mes membres griffus me permettraient facilement de creuser une galerie dans le sol. D'ailleurs, ma façon de penser était en train de changer elle aussi. J'étais avide d'humidité et d'odeur d'humus. J'avais besoin de sentir la terre caresser mes écailles. La faim me tenaillait. Je me mis à fouiller le sol à la recherche d'insectes, de larves, de vers. J'avançais de plus en plus vite. La terre était devenue mon élément.
   C'est alors que je perçus un sifflement familier. Ce même son qui m'avait terrifié il n'y avait pas si longtemps. Face à moi, la galerie se creusait d'elle-même, la glaise s'éboulait et s'écartait. L'abominable tête du ver parut. La gueule immense me menaçait de ses crocs répugnants. Je crachai et une odeur pestilentielle se répandit. Le ver recula : face à face, nous rampâmes dans sa tanière. Vaste, puante, jonchée de petits os, sa grotte nous permit aisément de nous faire front. Nous combattîmes. Ma large queue fouettait l'air, mes griffes lacéraient ses chairs bouffies. Ma force herculéenne vint facilement à bout de son agressivité malhabile. Je triomphai. En peu de temps, le ver mourut. Je me repus de sa viande fade et molle. Il ne me fallut pas longtemps avant d'avoir totalement ingurgité la créature. Ma large gorge engloutissait morceau après morceau sans même mâcher. Je m'assoupis.

   À mon réveil, je décidai que l'endroit me plaisait. J'allais en faire ma réserve. Une odeur douceâtre m'attira dans un endroit reculé du boyau. Des cadavres humains étaient entassés dans un coin. Je fouillai du museau ce tas décomposé…
   C'est alors que j'aperçus mes propres restes. J'étais là, parmi les cadavres. Mort ! À moitié rongé par les vers ! Porté disparu, sans doute, tandis que mon esprit errait pitoyablement à la surface de la terre. Resté parmi les vivants, sans savoir que mon corps avait perdu sa consistance.
   Mais, monsieur DENIMAL, vous êtes mort depuis plus de deux ans ! avait dit l'être étrange qui avait provoqué ma transformation physique. Dans quel but cette transmutation s'était- elle opérée ? Brusquement, la légende des métamorphes me revint en tête : c'était d'eux que je tenais ma nature inexpressive ! J'étais un des leurs depuis toujours ! J'avais lu, étant adolescent, le « Cycle de Majipoor » de Robert Silverberg. Jamais je n'avais fait le lien entre qui j'étais et les changeformes. Jamais je n'avais fait la moindre tentative de modification d'apparence ! Je n'y avais évidemment pas cru ! Mais c'était vrai ! Silverberg n'avait rien inventé ! On venait de me pousser à la métamorphose parce que je n'étais conscient ni de ma mort, ni de mes possibilités extraordinaires ! Il me revint à l'esprit qu'il me suffirait sans doute d'entrer en transe pour prendre une apparence humaine ! N'était- ce pas ainsi que s'était opérée ma mutation ? J'avais transpiré, j'étais entré en transe tant j'avais eu peur du gros ver. Je venais de comprendre ! Il ne me restait qu'une chose à faire : apprendre à gérer et à contrôler mes changements d'états, à mon gré. Tout m'était possible ! Je pouvais retourner parmi les humains, afin de me venger de ceux qui m'avaient écarté de la société ! De morphoser qui je voulais ! ( La vie en solitaire me pesait et je voulais me reproduire !) J'allais changer de forme, de sexe, comme il me siérait ! Personne ne pourrait m'arrêter maintenant ! J'étais invincible, incontrôlable. Le minable employé inconscient de sa force était totalement hors circuit !

   Je me souvins alors de Clémence et de ses grands yeux verts : Clémence Ponsonnaille, la directrice commerciale de la boîte. Immanquablement, je la choisis comme compagne. Elle n'aurait pas le choix. Un large filet de bave suintant le long de mon menton, j'entrepris mon premier métamorphisme et quittai la forêt, pour partir à la recherche de Clémence et la ramener dans ma tanière.
   J'avais toujours été secrètement amoureux d'elle, mais je n'avais jamais osé l'aborder à cause de ma grande timidité. Sûr de ma séduction et de mon pouvoir hypnotique, je me dirigeai à grandes enjambées vers son bureau peu avant la fermeture de la société. J'ouvris la porte sans ménagement. Elle réprima un cri de surprise et rougit violemment. Avait-elle peur de moi ? Ma transformation avait-elle échoué ? Il n'en était rien. Derrière elle, un immense miroir reflétait sa jolie silhouette : je m'aperçus de face. C'était très réussi ! De petit et malingre, j'étais à présent un beau spécimen de mâle. Grand, large d'épaules, le regard flamboyant, j'étais l'image type du séducteur. Fort de cette image, je l'approchai et lui saisis la main d'autorité : je la sentis faiblir et frissonner.
   — Viens. On y va. Et laisse tes affaires. On n'a pas le temps !
   Clémence, que j'avais toujours considérée comme une femme impressionnante et hautaine, me suivit sans frémir, sans poser de question. Elle paraissait fascinée, sans plus de défense. J'étais ravi.
   Il faisait nuit noire lorsque nous arrivâmes à mon repaire. Elle n'avait soufflé mot. Subjuguée, elle me laissa prendre possession d'elle. Elle était magnifique. Mon désir pour elle était sans limite. La mutation eut lieu comme je jouissais. Les yeux de Clémence s'agrandirent à la vue et au contact de l'homme iguane qui pesait sur elle. Mais elle était déjà mienne, consentante et résignée.

   … Elle se fit peu à peu à mes changements de formes. Elle ne parlait plus, de toute façon. À présent nous communiquons par la télépathie. Nous restons la plupart du temps terrés dans la forêt. Clémence a depuis longtemps renoncé à se vêtir. Elle a perdu sa superbe et gagné en beauté dans sa sauvagerie de femelle. Nous vivons constamment accolés. J'espère une fécondation rapide. J'ignore si d'autres changeformes vivent ici. Il m'importe fortement que beaucoup de mes semblables naissent du ventre de ma compagne.


FIN


Marion Lubreac
(Février 2009)
 
 

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