Lucie Chenu, ex-généticienne, éleveuse de chats, chiens, chevaux, aime lire depuis toujours, et écrire depuis longtemps, fictions, essais ou chroniques. On peut lire ses nouvelles dans diverses revues et anthologies en France (Faeries, Hauteurs, Elegy, L’Esprit des Bardes chez Nestiveqnen) et à l’étranger, ainsi que dans plusieurs fanzines et sites web. Elle aime à participer à des expériences d’écriture inspirées de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle), comme les Puat ou l’Oulifan, elle collabore à Horrifique, le fanzine # 1 de l’horreur au Québec et au webzine Univers & Chimères. Elle est aussi nooSFerienne active.

 

Publications récentes
 
Haine et Damnation, in Elegy n°36

Un si long trajet, à la suite du roman de P. Gévart Celui qui attendait (Khopnê-2), paru chez EONS

Clonage, in Géante Rouge n°1

Le théâtre de Barbe-bleue, in Lunatique n°71



Récente publication

Les enfants de svetambre
  Lucie Chenu
 
 
Les visages sourient ; les sourires grimacent. Les visages costumés, les corps maquillés. Et moi, dans cette foule, j’erre, à la recherche d’un visage, d’un visage amical. Ce bras qui se tend pour héler ? Ce salut sonore qui me fait retourner ? Pas pour moi. Ce n’est pas possible de se sentir aussi seule au milieu de tout ce monde ! La foule me fait peur, m’oppresse, je me sens envahie par la sensation d’être emprisonnée, d’être piégée.
   Dès que nous sommes arrivés sur les lieux du Carnaval, mon fils m’a quittée. Il est bien loin le temps où, petit garçon, il serrait fort ma main et fermait les yeux quand un masque grotesque s’inclinait vers lui. Maintenant, je me retrouve seule, à contempler le défilé de chars qui passent à grands fracas de pétards et de mirlitons. Un gamin ramasse une poignée de confettis par terre et me les lance à la figure. Un caillou dissimulé m’écorche la lèvre.
   Je marche, je me faufile entre les badauds qui se pressent sur les bords de l’avenue pour voir passer les tracteurs peinturlurés et enrubannés. Mais quel est ce son étrange qui me parvient ? Qui sont ces personnages longilignes que j’aperçois au détour de la rue ? Ces échassiers dégingandés accompagnés de tambours rythmés ? Ces danseurs échevelés aux corps ceinturés de serpents noirs ? Ces batteurs qui marchent casqués de hautes couronnes de bronze ? C’est la Samba qui s’avance, un rythme effréné qui m’entraîne contre mon gré. Les badauds badent, matent et rient, le tout sans que leurs corps se meuvent. Ils applaudissent la danseuse qui se contorsionne devant leurs yeux ahuris sans qu’il leur vienne l’idée de bouger et moi, moi qui voudrais fuir, je ne le peux ! Les tambours m’ont prise, malgré moi, et je danse, et je saute à l’unisson. Mon corps se ploie, mes pieds frappent le sol, je tourne et tourne sur moi-même en une pirouette infinie. Mes hanches se déhanchent de plus en plus vite, de plus en plus fort. Je veux fuir. Je tente de me faufiler, mais la foule se resserre comme un étau et les badauds me renvoient à la Samba. Je plaque mes mains sur mes oreilles pour ne plus entendre les tambourins, mais le sol vibre et le rythme m’assaille, mes pieds, mes jambes, ne peuvent supporter de subir, immobiles, ce son qui les attaque. Alors je saute et virevolte à nouveau.
   Les danseurs ont fait cercle autour de moi. En lançant leurs bras loin d’eux, ils me giflent. Les échasses sont brandies tout près de mes yeux que je ferme pour ne pas voir. Je trébuche, mais on me relève, on me renvoie à ma danse, à ma transe. Je sais enfin pourquoi je lance ainsi mes bras et mes jambes, pourquoi je tourne et retourne autour de moi-même. Le voile d’incompréhension qui m’oppressait a été levé par les tambours des casques d’airain. Je sais que la Déesse me réclame, que trop longtemps je lui ai failli, durant mon amnésie. Moi, la Prêtresse oublieuse. Les tours et les sauts m’ont révélé mon être profond. Je me souviens.

Depuis la nuit des temps je danse pour ma Déesse,
Depuis la nuit des temps, je suis Sa grande Prêtresse.
J’implore Son pardon pour les fautes des hommes,
Je Lui rends grâce enfin pour Sa miséricorde.
Merci pour la chasse, merci pour la moisson.
Mais depuis trop longtemps, j’ai oublié mon rôle.
Je me suis perdue dans le monde des hommes.
D’incarnation en incarnation, je suis devenue une femme.
Les hommes ont oublié et je les ai trahis.
Eussent-ils tant détruit notre terre si fertile,
Si je n’avais omis de les en prévenir ?
Eussent-ils saccagé leurs pays et leurs peuples ?
Auraient-ils guerroyé avec tant d’infamie ?
Pardon, ô ma Déesse ! Pardon à vous, humains !
Pardonnez-moi d’avoir un temps si long, si court,
Oublié qui j’étais, qui je suis, Qui je sers…
Je suis l’Avatar suprême.
On m’appelait Isis, je pleurais Osiris.
J’étais la mère Ourse, je devins Artémis.
On m’appela Marie et je pleurai mon fils.
J’étais Inanna, Devî, et puis tant d’autres.
J’ai porté tant de noms que je les oubliai.
À chaque incarnation, moi, la Grande Prêtresse,
Je sacrifiai mon âme en livrant mon amour
À la croix, au couteau, au bûcher, à la flamme.
Je vécus mille morts d’époux, d’amants, de fils,
Ressuscités ensuite pour servir ma Déesse,
Pour moi, perdus à jamais.
Oshun est revenue, la Samba la rappelle.
Il est temps maintenant de reprendre mon œuvre.
Je suis Sa fille aimée, aimante, Elle le sait.

   Mais je suis femme aussi ; je ne peux plus offrir mon fils. Pour le racheter et pour sauver l’humanité des maux qu’elle s’inflige, j’irai à sa place rejoindre ma Déesse.
   Le rythme ralentit, peu à peu, les tambours se taisent. Les danseurs s’en sont allés. Les casques d’airain les rejoignent. Le défilé est fini. Carnaval doit être brûlé, le sacrifice consommé, la Déesse apaisée. Quand les hommes viennent se saisir de moi pour me porter au bûcher, je suis prête.

FIN



© Lucie Chenu. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Carnaval a été publié dans le n°8 de "Luna Fatalis" (décembre 2003).

Nouvelles


25/06/05