La nouvelle


   — Bonjour, m'dame, je suis Mara, c'est l'agence qui m'envoie.
   La femme qui avait ouvert la porte, l'air ébahi, regarda les yeux bleus étonnamment doux dans un visage aux traits marqués, entouré d'une masse de cheveux bouclés couleur maïs.
   — Entrez, je vous prie, dit-elle, comme si elle sortait d'un rêve. Vous pouvez rester toute la matinée ?
   — Oui, m'dame, c'est prévu comme ça, dit Mara pour la tranquilliser, ajoutant un sourire de complaisance.
   — Venez. On va commencer par les carrelages.
   Mara la suivit dans le séjour. L'aspirateur était appuyé contre le mur, dans un angle. Tandis que la maîtresse de maison prenait l'appareil, Mara s'installa sur le divan avec un soupir de satisfaction, souleva son sweater, le coinça sous ses seins généreux et découvrit les deux bourrelets de graisse qu'elle avait sur le ventre.
   La prise, on la lui avait installée sur le flanc droit.
   La maîtresse de maison y brancha la prise de l'aspirateur et commença à nettoyer.
   — Je peux ? demanda Mara qui montrait une revue sur la table.
   — Bien sûr.
   Tandis qu'elle feuilletait la revue, la femme passa l'appareil dans tous les angles du séjour, déplaçant plantes, tapis et petit mobilier. Pour finir, elle fit lever Mara et passa l'aspirateur sous le divan.
   — Suivez-moi, dit-elle ensuite. On va faire les chambres.

   Une fois le ménage terminé, elles passèrent dans la cuisine. Mara s'assit sur une chaise, près du plan de travail, la maîtresse de maison mit sur sa robe un tablier de cuisine à carreaux et s'employa à préparer le déjeuner. Pour commencer, elle connecta Mara au mixeur.
   — Je ne vous ai encore rien offert, lui dit-elle. Voulez-vous quelque chose à boire ou à manger ?
   — Jamais quand je produis de l'énergie.
   — Je m'excuse, je ne savais pas. Il y a longtemps que vous faites ça ?
   — Demain, ça fera deux mois tout rond.
   — Et vous avez perdu… ?
   — Déjà six kilos, m'dame.
   — Alors ça marche ?
   — Et comment !
   Quand le mixeur eut terminé son programme, la femme débrancha puis connecta Mara au moulin à légumes électrique. Puis, tandis que Mara faisait fonctionner le micro-ondes, la femme mit la table.
   Peu après rentra à la maison toute la famille : mari, de retour du travail et les enfants, adolescents revenant de l'école.
   — Vous avez encore un peu de temps ? Il faudrait que je recharge l'i-phone.

   Tandis que la famille déjeunait, Mara s'installa de nouveau sur le divan, le câble noir qui allait de son ventre au portable posé à côté d'elle. Ça avait été une riche idée de s'inscrire au programme « Offre tes calories ». L'intervention nécessaire pour insérer le dispositif qui changeait la graisse en énergie électrique lui avait vidé le compte en banque, mais ça valait la peine. Cet argent, elle l'aurait gaspillé pendant plusieurs années en séances de gymnastique et en traitements, c'est à dire beaucoup d'efforts et peu de résultats.
   L'i-phone clignota et fit bip.
   Mara sortit la prise de son flanc, enroula le câble et alla à la cuisine où elle posa le tout sur une console.
   — M'dame, le portable est chargé. J'm'en vais.
   La maîtresse de maison allait se lever.
   — C'est bon, c'est bon. Déjeunez tranquillement. Je connais le chemin.
   Avant de sortir, elle se regarda dans la glace du couloir, rentra le ventre et, satisfaite, se tâta les hanches.
   Pour sûr, elle avait encore perdu quelques centaines de grammes.


FIN


© Giuliana Acanfora. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Calorie. Paru sur PEGASUS - fantascienza, weird, fantasy, le blog de Paolo Secondini. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit en français.

 
 

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06/03/14