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Bunker
(Suite)
C'est ainsi que je fis la connaissance
de la recrue Esteti.
Depuis ce jour-là, nous
avons été inséparables. Ce n'était
pas une véritable, une authentique amitié. Ça
ne pouvait pas l'être. Esteti avait fréquenté
l'université, sa famille et son milieu étaient
supérieurs aux miens, même si la Grande Crise
avait nivelé, par le chômage structurel, toutes
les classes sociales. Plus précisément, nous
nous sentions liés par un lien étrange, mystérieux....
Nous nous complétions, sans très bien savoir
pourquoi. La vie de caserne et la rigueur de l'entraînement
renforcèrent encore le lien. À la fin des classes,
nous étions comme des frères, nous n'avions
pas de secret l'un pour l'autre. Il n'y avait qu'une chose
que je ne lui avais jamais avouée : mon combat passé
contre les fantasmes des affamés. Ils n'étaient
plus revenus me tourmenter. Mais, de temps à autre,
je percevais leur présence dans les recoins de ma mémoire.
Ils se cachaient encore dans les profondeurs de ma conscience,
prêts à ouvrir toutes grandes leurs horribles
bouches aux gencives vides...
Nous avons débarqué
à Pantelleria par une belle matinée de juin.
Le ciel bleu clair se reflétait sur une mer calme,
immobile. Notre détachement faisait partie du régiment
envoyé sur l'île pour réaliser un secteur
de la Grande Barrière.
Esteti était désormais
mon caporal. Il avait révélé des dons
certains durant les classes. Mais notre complicité
n'eut pas à souffrir de la différence de grade.
Quand nous n'étions pas
occupés à construire les bunkers souterrains
ou à installer les systèmes électroniques
de défense, nous faisions de longues promenades sur
les collines volcaniques de l'île. Esteti était
impressionné par le paysage âpre, désolé,
et pourtant riche de mystère, fascinant. Il aimait
vagabonder sans but entre les formations de pantellerite noire
verdâtre, d'observer les mégacristaux de quartz
prisonniers de la roche foncée et vitreuse. Il en suivait
avec plaisir les dessins étranges, les broderies bizarres
qui luisaient sous l'éclat du soleil. Il aurait marché
des heures entre les grands jets de vapeur d'eau des favare (1).
« On dirait un paysage
infernal, dantesque », répétait-il
à voix basse, comme pour lui-même, fixant, captivé,
les hautes colonnes de vapeur blanchâtre.
« As-tu lu La Divine Comédie ? », me demandait-il,
tout en connaissant déjà la réponse.
Ma formation scolaire laissait beaucoup à désirer,
mais Esteti n'essayait pas de m'impressionner par ses connaissances.
D'ailleurs, sa culture humaniste commençait à
me paraître inutile, ridicule sur cette île oubliée
de Dieu. Autour des installations militaires, il n'y avait
que la roche, la mer et la désolation. Les rares habitants
restés sur l'île, en majorité des vieillards,
avaient été évacués quelques jours
avant notre arrivée.
Désormais, Pantelleria
était zone militaire, rempart de la Grande Barrière
à soixante-dix kilomètres de la côte tunisienne.
Dans le silence du crépuscule, quand la mer passait
par toutes les nuances du bleu et que le soleil couchant teintait
de rose l'horizon, j'avais presque l'impression d'entendre
la respiration haletante du monstre en attente, la légion
monstrueuse des affamés qui grandissait,
grandissait sans trêve de l'autre côté
de la mer, prête à submerger l'île comme
un essaim de sauterelles...
« Sauterelles, criquets »,
faisait Esteti, en écho à mes craintes. « L'antique
plaie biblique qui se renouvelle. Le châtiment de Dieu
pour notre satiété dépourvue de compassion... »
Il se moquait de moi. Il n'avait
jamais été croyant. Il ne comprenait pas à
quel point ses plaisanteries me faisaient mal. Ces propos
réveillaient en moi d'anciennes terreurs. De nouveau,
la nausée me tordait l'estomac, à peine avais-je
goûté la nourriture que les affamés ressurgissaient à
la porte de mes rêves, montrant leurs grandes bouches
aux gencives vides...
Heureusement, le travail intense
ne me laissait pas le temps de m'abandonner aux cauchemars. La
construction des fortins se poursuivait à un rythme soutenu.
Nous restions en contact radio permanent avec le cap Spartivento
de Sardaigne, autre secteur important de la Grande Barrière
destiné à contrôler la côte nord-africaine.
Une grande responsabilité pour notre commandement. La sécurité
de l'Europe méditerranéenne dépendait en
bonne partie de nous. Les heures de liberté étaient
de plus en plus rares. Maintenant, le réseau complexe de
bunkers souterrains était à peu près terminé,
les instruments sophistiqués de défense électronique,
pratiquement au point. Parmi les hommes se manifestait une étrange
tension. C'était le début de l'attente, ce qu'il y a de pire pour l'équilibre
psychique du soldat. L'attente de quelque chose d'obscur, d'une
destinée certaine mais imprévisible. Le stress s'aggravait
des longues heures de surveillance à l'intérieur
des bunkers, chaque homme dans son box, chaque box dans son secteur,
les yeux toujours rivés sur le moniteur, sur les témoins
des commandes. Etant donné l'impossibilité d'utiliser
les armes nucléaires sur une région aussi vaste,
interdire l'accès par des moyens conventionnels supposait
que l'on soit en mesure de prévoir à temps les attaques...
- Je ne dois pas l'oublier. Je
ne dois pas être distrait. Laisser la mémoire
vagabonder joue de mauvais tours. Je dois reprendre contact
avec la réalité... Voilà, le moniteur
est calme, silencieux... Les lumières sur le tableau
des commandes luisent sans arrêt, régulièrement...
Tout va bien. Le secteur est tranquille. L'attente continue...
Je peux me permettre un autre souvenir... Mais je ne dois
pas me laisser distraire. Une partie du cerveau toujours en
alerte, toujours attentif, comme on me l'a appris... Voilà,
ça va bien comme ça...
-
- C'est par une froide journée
d'automne que j'ai fait, en compagnie d'Esteti, la dernière
excursion parmi les laves de Pantelleria. Nous sommes restés
dehors pendant douze heures, le maximum de temps libre qui
nous était accordé. Nous savions tous deux que
ce serait la dernière fois. Les tours de garde dans
le bunker devenaient de plus en plus fréquents, de
plus en plus serrés, à la limite du supportable.
Le moment approchait. On le sentait dans l'air, à la
tension qui gagnait les hommes.
- En jeep, nous avons poussé
jusqu'aux maisons, vides désormais, de l'unique port
de l'île, petit village de pêcheurs entre la pointe
Saint Léonard et la pointe de la Croix. L'écho
du ressac résonnait entre les murailles blanches, silencieuses.
Esteti tournait, sans mot dire, entre les barques échouées,
les filets déchirés, les pièces vides
imprégnées de sel. Je n'avais pas le courage
de troubler son silence. Il paraissait plongé dans
des réflexions profondes et mystérieuses. Le
village semblait la scène hors d'usage d'un théâtre
abandonné. Le vent ridait les flots sombres, comme
le souffle lourd d'un géant endormi. Je sentis un frisson
me parcourir l'échine, pas seulement à cause
du froid.
- Sans un mot, Esteti descendit
le long des récifs. Je ne l'aurais pas cru si agile
et j'éprouvai des difficultés à le suivre.
De loin, l'uniforme noir le faisait ressembler à une
grosse araignée qui glissait le long de la roche sombre.
Quand je le rejoignis, je le trouvai assis sur un gros bloc
de lave brune, fixant l'horizon.
- — Quand crois-tu qu'ils arriveront
? me dit-il tout à coup, d'une voix neutre.
- Je sursautai. Sa voix m'avait
arraché à l'hypnose que provoquait le chant
du ressac entre les rochers.
- — Quoi ?
- — Je pense qu'ils sont déjà
là, parmi nous, poursuivit Esteti, immobile sous les
éclaboussures d'écume.
- Il avait enlevé son casque.
Le vent, qui fraîchissait, ébouriffait ses cheveux
blonds.
- — Ce sont nos fantasmes. Ils
sont déjà en nous.
- — Je ne comprends pas, dis-je,
répondant par un mensonge, et j'essayai d'écouter
le sifflement du vent pour ne pas entendre sa voix.
- Je concentrai mon attention
sur les petits brachiopodes accrochés à la roche,
sur leurs drôles de tentacules ciliés. Je ne
voulais pas regarder l'horizon. Je ne voulais pas exposer
mon visage au souffle du géant affamé qui attendait
au-delà de la mer...
- — T'es-tu jamais demandé
quelle était l'étymologie de ton nom? reprit
Esteti, sans cesser de fixer l'horizon. Comme tu le dis, ce
n'est pas un nom étranger. Pas tout à fait.
Il vient du grec sarks qui signifie chair. Tu ne trouves pas ça
étrange ?
- — Je ne te comprends toujours
pas. Je suis ignorant, tu le sais.
- — En échange, moi j'ai
compris pourquoi nous avons été attirés
l'un par l'autre, d'une façon inexplicable... Hier,
j'ai fait l'anagramme de mon nom, par jeu, pour ainsi dire...
Entre les diverses combinaisons, il est sorti Tieste (2), personnage mythologique qui
a dévoré ses fils sans le savoir... Nomen est omen, disaient les Latins. Le nom est présage... Tu comprends, maintenant
? Tieste et la chair. Il était inscrit que nous nous rencontrerions. »
- La nausée, que j'avais
essayé de maîtriser jusqu'ici, explosa tout à
coup. J'eus à peine le temps de me retourner pour vomir
sur les rochers les restes du repas de midi.
- Esteti vint vers moi, inquiet
:
- — Ça ne va pas ?
- — Ce n'est rien, fis-je pour
le rassurer, en pressant ma bouche dans l'écume salée.
Je n'ai pas digéré.
- Il ne fallait pas qu'il sache.
Je devais mener tout seul mon combat. Les fantasmes du passé
tentaient de briser leurs chaînes. Je devais pas le
permettre. Pas maintenant.
- — Ça ne va pas, dit Esteti,
en secouant la tête. Viens. Rentrons à la base. »
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(1) Sortes de fumerolles.
- (2) Thyeste en français.
L'un des Atrides, objet d'une tragédie de Sénèque.
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