|
Bruno
Vitiello,
l'un des jeunes auteurs les plus en vue de la SF
transalpine, a été
révélé par la revue FUTURO
EUROPA, dont le rédacteur en chef est
Claudio Del Maso. Son roman La Vénus
noire a
été primé dans le concours
organisé auprès des lecteurs de la
revue.
Napolitain
d'origine, Bruno Vitiello enseigne près de
Rome.
La Vénus noire a été traduite aux Etats-Unis par
Joe F. Randolph qui l'a publiée en fascicules dans
sa revue DIFFERENT REALITIES.
D'autres nouvelles du même
auteur ont paru dans la revue MINIATURE
(Combinat, et L'Habit définitif) et dans FORCES
OBSCURES n°3 (Le Réparateur).
Adresse
de l'auteur
: via Romagnoli 33, 04100 Latina, Italie
Bruno
Vitiello connaît le français.
|

|
Attendre.
Ce n'est pas simplement un mot.
Désormais, c'est une raison de vivre, l'unique objectif
de mon existence. Tout le reste a été supprimé,
s'est estompé peu à peu sur fond de brume
indistincte qui mélange tout, efface tout souvenir
.
Attendre occupe tout mon esprit,
domine mes pensées. Je dois seulement attendre. Je
suis ici pour ça...
J'émerge
du demi-sommeil la tête lourde et la bouche amère,
comme d'habitude. La poudre blanche que je prends à
la fin de chaque tour de garde devrait me relaxer, induire
un sommeil réparateur d'environ deux heures toutes
les quatre heures de garde, comme le prescrit le manuel. Au
début, ça marchait ; plus maintenant. Désormais,
cette foutue merde me fait sombrer dans une torpeur maladive,
dans un trou noir sans rêve. Je me réveille toujours
plus apathique, plus irritable. Le nausée me tord l'estomac.
Le maillot khaki réglementaire est trempé de
sueur, malgré l'air conditionné. Déséquilibre métabolique
en rapport avec un probable syndrome claustrophobique. Le toubib du détachement
parle comme un livre. Il est diplômé avec mention,
spécialisé dans le traitement des syndromes
de stress. Un grand con. Il ferait mieux de se soigner lui-même.
Il y a trop longtemps qu'il vit au fond de cet égout,
comme nous tous. Vivre ? Pouvons-nous dire, en toute honnêteté,
que nous sommes encore vivants ? Depuis combien de mois végétons-nous
dans ce trou sous terre, isolé du reste du monde ?
Mais le reste du monde, existe-t-il encore ?
-
Merde. Il faut que j'arrête.
Je ne dois pas penser. Le major m'a averti : de cette
façon, j'aggrave la situation... Je dois reste
calme, je dois agir comme un automate. Réfléchir
ne sert à rien.
-
« Vis comme l'homme
automatique des surréalistes », me conseille
toujours le camarade du box voisin, le caporal Esteti.
Encore un grand con. Une licence de philosophie, une spécialisation
en phénoménologie transcendentale... pour
finir dans ces chiottes comme moi, comme nous tous. Pauvres
crétins expédiés ici, à surveiller
la Grande Barrière pour ceux qui restent bien à
l'aise chez eux, assis dans leur fauteuil, bâfrant
des millions de kilocalories devant leurs écrans
3D... Je ne peux pas le supporter. Pourquoi est-ce que
je me trouve ici ? Pourquoi moi ?
-
Je veux me rappeler. Je dois
me rappeler. Se remémorer le passé ne fait
pas de mal. Le major lui-même est d'accord. C'est
l'avenir qui m'angoisse, qui me coupe le souffle, me fait
transpirer... Je dois me rappeler le passé, voyager
par la mémoire, m'évader par l'imagination
de ce trou stérile, oppressant.... Les voyants
multicolores sur le tableau des commandes, qui s'allument
par intermittence, se jouent de moi, comme de cruelles
lucioles... Auparavant, ils me donnaient un sentiment
de toute-puissance. De mon poste, je contrôle un
secteur de la Grande Barrière, réseau de
fortifications le plus vaste et le plus complexe que l'homme
ait jamais réalisé. Par comparaison, le
Mur d'Hadrien, la Ligne Maginot, et même la Grande
Muraille de Chine deviennent des châteaux de sable
improvisés par un gamin malhabile... La Grande
Barrière, gigantesque forteresse construite par
des hommes repus pour exclure le monde sous-alimenté,
infranchissable rempart érigé par les peuples
riches contre l'immense multitude des pauvres... Réseau
colossal de dispositifs contre l'invasion, tendu d'un
bout à l'autre de la planète pour défendre
nos ressources, notre énergie contre la cupidité
des affamés.
-
-
Je me souviens bien de ma première
rencontre avec les affamés. C'est ma mère
qui les a fait entrer dans ma vie d'enfant, qui m'en a
fait prendre conscience. Je me souviens de l'avoir longtemps
détestée pour ça.
-
Aujourd'hui, deux ans après
sa mort, je comprends qu'elle avait de bonnes intentions.
Pauvre maman. Ça n'était pas facile d'élever
un enfant sans père, au milieu de la énième
Grande Crise économique. Elle se donnait tellement
de mal pour que je grandisse en bonne santé. Elle
achetait les meilleurs aliments, les plus nutritifs...
Il était évident que mon manque d'appétit
l'offensait comme une insulte, comme une gifle en pleine
figure. Une fois, exaspérée de mes habituels
caprices alimentaires, elle me traîna devant l'écran
3D. Elle me montra des enfants à moitié
nus qui erraient entre les décharges et les égouts
à ciel ouvert d'une favela brésilienne, dans leur
recherche désespérée de quoi manger...
Elle m'obligea à regarder ces petits squelettes
sous-alimentés qui fouillaient parmi les détritus,
luttant avec férocité pour un morceau de
chien mort, pour un fruit pourri... Elle me forçait
à comparer ma situation privilégiée
d'enfant né dans le monde riche à celle
de millions de créatures au ventre enflé,
toujours en lutte contre les morsures d'une faim ancestrale,
féroce, inextinguible.
-
Ce documentaire eut des effets
contraires à ce que prévoyaient les bonnes
intentions de ma mère. En raison d'une réaction
psychologique trop simple, presque banale, un sens aigu
de culpabilité aggrava encore mon inappétence.
Le cauchemar de ces images commença à me
poursuivre pendant le sommeil, et même en état
de veille... Les affamés étaient entrés
dans ma vie. Ils s'asseyaient à table en face de
moi, la peau écaillée par la pellagre, ouvrant
de grandes bouches aux gencives vides... La nausée
m'empêchait de toucher la nourriture, me faisait
vomir le peu que je réussissais à avaler.
Le spectre de l'anorexie se dressait derrière moi,
avec un ricanement qui s'exprimait à travers les
orbites noires de son visage décharné...
Ma mère prit peur.
-
Je fus confié au
psychologue de l'école. Ma mère ne pouvait
payer les honoraires d'un médecin privé.
Je ne me rappelle pas le nom de ce docteur. Je ne me souviens
que sa silhouette ventrue, rassurante, de l'odeur fraîche
de l'after shave sur son visage luisant, rasé avec
soin. Il était très patient. Il me parlait
toujours d'un ton calme, persuasif, jouant distraitement
avec son stylo à la plume d'or. Il lui fallut cinq
mois pour me convaincre que je n'étais pas coupable,
pour chasser de mon esprit les fantasmes des affamés.
-
« Tu n'as aucune responsabilité »,
me disait-il, de sa voix douce comme une berceuse. « Un
individu ne peut modifier les grandes décisions
de la politique. Ce sont des choix faits par plus haut
que nous. Comment pourrais-tu intervenir ? Tu es un enfant.
Peut-être un jour, quand tu seras adulte... Mais
pour grandir il faut manger. Crois-moi. C'est la seule
chose sensée. »
-
C'était un médecin
très gentil. Petit à petit, mon appétit
retrouva un niveau normal. En grandissant, j'oubliai ce
problème. D'ailleurs, des questions bien plus importantes
se profilaient à l'horizon. La mort de ma mère
fut un coup dur, et la Grande Crise ne donnait pas signe
de régresser. Je vivais les convulsions de cette
époque avec détachement, car j'étais
trop occupé à survivre... L'expulsion en
masse des travailleurs immigrés, l'acca-parement
par les pays les plus industrialisés de la totalité
des ressources énergétiques de la planète,
le protestations féroces du reste du monde condamné
à l'obscurité, au froid, à un destin
de lente agonie... Tout cela me laissait indifférent.
J'avais cessé de m'inquiéter des problèmes
de l'espèce humaine, des grandes questions sur
lesquelles je ne pouvais intervenir. Les fantasmes des
affamés ne troublaient plus
mes repas. Je ne voulais pas qu'ils reviennent.
-
Survivre était un problème
que je résolus comme la plupart des jeunes hommes
valides de ces jours sans espoir. L'armée m'ouvrit
les bras. Un diplôme d'ingénieur électronicien
m'aida à entrer dans la Surveillance des frontières,
corps le mieux nourri et le plus considéré
du Génie militaire.
-
— Sarx, lut l'officier du service
de recrutement sur mes papiers, en me jetant un regard
soupçonneux.
-
— Ça n'est pas un nom
étranger, dis-je aussitôt pour le rassurer.
-
Après l'expulsion de
tous les immigrés extracommunautaires, les autorités
étaient devenues très méfiantes.
L'officier m'examina pendant un long moment, tandis que
la file des jeunes chômeurs se pressait derrière
moi. Le bruit du cachet sur le livret matricule couvrit
mon soupir de soulagement.
-
Je reçus un bel uniforme
noir, l'équipement et ma première destination,
un centre d'instruction rapide pour les recrues affectées
au service du contrôle électronique. Je ne
comprenais pas pourquoi l'armée avait une telle
hâte. Mais le temps pressait, ça ne faisait
aucun doute. Me déplaçant dans les véhicules
militaires en compagnie de centaines de nouveaux, j'ai
goûté avec plaisir mon premier ordinaire,
après trois jours de jeûne presque total.
Les derniers temps, même la Caritas refusait de
nourrir les jeunes aptes au service. Rien à manger
pour les embusqués. Le monde développé
avait besoin de tous les hommes valides. Je me rappelle
que je me suis longtemps demandé, pendant ce voyage
inconfortable, si nous pouvions encore nous qualifier
de développés. D'ailleurs, si nous
autres, les riches, nous nous trouvions dans cet état,
le reste du monde ne devait pas être dans une situation
beaucoup plus brillante. Désormais, le gâteau
ne pouvait plus être partagé. Il nous suffisait
à peine.
-
Le général qui
nous accueillit au centre d'entraînement exprima
la même opinion :
-
— Nous sommes ici pour nous
préparer à une tâche ingrate mais
indispensable, commença-t-il devant les recrues
alignées sur l'esplanade.
-
Au-dessus de nous, le drapeau
de la Ligue des Pays Développés flottait
dans le vent. C'était un moment grandiose, mystique.
-
— Nous avons le devoir de défendre
nos conquêtes, notre civilisation, notre bien-être
contre l'avidité, la cupidité, la volonté
de brigandage des masses barbares, reprit le général
après un silence.
-
Sa voix vibrait d'émotion.
-
— Chaque soldat du monde développé
devra offrir le sacrifice suprême pour faire de
la Grande Barrière une forteresse inexpugnable,
un rempart sûr contre les hordes destructrices...
-
— Toutes les forteresses tombent,
tôt ou tard, murmura une recrue à mon côté.
Il n'a pas lu l'Iliade, ce connard ?
-
Je lui lançai un regard
inquiet.
-
— À ta place, je ne répéterais
pas à voix haute.
-
— Qu'est-ce que ça peut
bien me foutre ? me répondit-il avec un sourire
sarcastique.
-
-

| Téléchargez la nouvelle
en entier |
|
|
|
|