La nouvelle

En ce jeudi 13 août 2009, à 00h27'30" très exactement

   Monsieur le Propriétaire,
   Mes nombreuses propositions d'arrangement à l'amiable étant restées sans réponse, je vous écris cet ultime message espérant qu'il soit lu et pris en compte – faute de quoi, je me verrai dans l'obligation de faire valoir mes droits auprès de la justice, votre rupture de bail étant sans aucun doute abusive, due qu'elle est aux allégations d'une personne indigne de confiance : la colocataire que vous m'avez imposée dans la chambre d'en face, sous prétexte que l'appartement était trop grand pour une personne seule et qu'un peu de compagnie me changerait les idées.
   Or, mes idées, je ne veux surtout pas les changer.
   Or, vous n'auriez pas pu trouver pire compagnie pour moi que cette personne au physique parfait, affichant, dans son perpétuel sourire, une dentition tout aussi parfaite, gage sans doute pour vous d'hygiène irréprochable. Cette présence m'a tout de suite agacée, mais je n'ai rien montré au nom de mes sentiments les meilleurs que j'ai toujours eu pour vous, Monsieur le Propriétaire, pour vous qui, malgré mes avertissements, n'avez jamais voulu prendre les mesures qui s'imposent contre cette personne qui, au fil des jours, a transformé notre appartement en décharge tout en me faisant porter la responsabilité de cette incurie.
   Mais il y a pire.
   Comme je vous l'ai signalé encore et encore, ma colocataire imposée m'empêchait de dormir à cause de ses grincements de dents qui me parvenaient aussi nets que s'ils avaient lieu dans ma pièce, votre insonorisation des locaux n'étant pas aux normes.
   Cela dit, étant donné mes sentiments de profonde considération pour vous, j'aurais pu accepter ce tourment, si la personne en question ne m'avait pas accusée d'être moi-même la source des nuisances sonores, moi étant soi-disant atteinte de cette maladie portant un nom qui fait froid dans le dos.
   Bruxisme.
   Je suis bien placée pour en parler, puisque j'en ai souffert dans mon enfance – donc, dans un passé sujet à prescription –, mais maintenant, je n'en souffre plus du tout, ce qui est normal : nul besoin d'avoir fait de longues études d'orthodontie pour constater que, désormais, je ne corresponds en rien au profil type du bruxomane adulte.
   Celui-ci – ou plutôt, celle-ci – est généralement une femme entre vingt et cinquante ans, stressée et angoissée suite à un choc psychologique comme un divorce, un deuil ou une perte d'emploi.
   Or, j'ai soixante ans, jamais je n'ai connu mes vrais parents, jamais je ne me suis mariée et, surtout, jamais je n'ai perdu mon emploi, donc il n'y a pas moins stressée et angoissée que moi.
   Certes, cette cohabitation forcée a mis mes nerfs à dure épreuve, ce qui explique la présence d'antidépresseurs et de stimulants sur ma table de nuit, mais c'est du provisoire : comme vous le savez très bien, je m'épanouis dans mon rôle de documentaliste bénévole dans la bibliothèque universitaire.
   Le seul détail compatible avec ladite pathologie, c'est mon perfectionnisme moral, mais j'estime que celui-ci est plutôt une qualité…
   (suivent des lignes descendantes et biffées)
   Le perfectionnisme moral est plutôt une qualité, à mon avis. Une qualité qui se perd, hélas, au profit du laxisme, un danger qui vous guette, Monsieur le Propriétaire, comme l'atteste l'indulgence que vous avez pour l'occupante d'en face, qui se complaît dans la saleté et dans la désorganisation, en plus de m'empêcher de dormir avec son grincement de dents parfaites qui me renvoient à mon prognathisme, léger, il est vrai, mais qui m'a toujours complexée…
   (suivent plusieurs lignes violemment raturées)
   Voilà, Monsieur le Propriétaire, je reprends mon ultime message interrompu pour cause de palpitations et de nausées sans doute imputables au fâcheux incident qui s'est produit dans la soirée d'hier, mais j'ai fait le nécessaire, et ça va mieux, même que je me sens très bien, ce qui m'amène à vous faire une révélation qui n'en est pas une, attendu que nombreuses ont été les occasions de faire état de mes sentiments – à l'oral comme à l'écrit – avec des résultats assez décevants, il est vrai.
   Voyez-vous, quand je me suis vu imposer cette néfaste colocation, j'ai d'abord cru que vous vouliez tester l'étendue et l'intensité de mon amour pour vous : une mise à l'épreuve parmi tant d'autres, comme celles de vos non-réponses à me lettres biquotidiennes, de votre répondeur insensible à mes messages, de votre afficheur duquel mes appels ont dû être effacés à leur apparition. J'étais aussi intimement persuadée que vous seriez enfin à moi, une fois que je me serais montrée capable d'endurer le pire des supplices associé à un horrible souvenir d'enfance : mon oxyurose – qui n'est autre qu'une infestation intestinale de vers – à la base de mon bruxisme.
   Bruxisme. Oxyurose. Quels mots affreux que se marient pourtant si bien dans des néologismes qui grincent jusqu'au trognon de l'âme : bruxyorose, oxyurisme, j'en passe et des pires…
   (suivent des lignes noyées sous des éclaboussures)

*

   Monsieur le Propriétaire,
   Voilà que je reprends ma lettre officielle, m'excusant, au passage, d'avoir été malade sur ces pages, et encore plus de vous avoir appelé, sans succès, sur votre portable, mais mieux aurait valu une explication franche et orale entre nous surtout après ce qui s'est passé, mais vous n'êtes pas d'accord, et je m'incline, d'ailleurs une femme peut faire n'importe quoi par amour et…
   Ah, je m'excuse : le mot amour, vous détestez, surtout venant de ma part.
   Monsieur le Propriétaire, faisons comme si je n'avais jamais rien dit, mais sachez que mon infestation de vers blancs conduisant tout droit au bruxisme dont ma colocataire imposée par vos soins est affligée m'évoque le temps funeste où le papa de ma dernière famille d'accueil – un véritable colosse, cet homme – montait chaque nuit dans ma chambre pour surprendre mes oxyures en train de déferler, innombrables, de mon anus que papa écartait, pressant ma nuque sur l'oreiller, et éclairait d'une torche, avant d'y enfoncer son doigt, si gros si gros…
   Tellement plus gros qu'un doigt normal, Monsieur le Propriétaire.
   Au bout d'un certain temps, on m'a donné un vermifuge, et tout est rentré dans l'ordre, mais mon prognathisme était bien installé… Qu'à cela ne tienne, j'ai pu tant bien que mal vivre avec, jusqu'au jour où vous m'avez imposé celle que j'ai appelé Mademoiselle Beausourire, dont j'ignore le véritable nom que je ne veux pas d'ailleurs connaître. Quatre heures, six minutes et vingt-sept secondes, très exactement, après cette action de force de votre part, mes gencives ont saigné, mes dents ont subi des fendillements et des fêlures – donc, mon menton a encore avancé. Me regardant, furtivement comme toujours, dans le miroir de la salle de bains hélas devenue commune, la vision qui s'est imposée à moi a été celle d'un visage carrément trapézoïdal, et quand j'ai voulu pousser le cri d'effroi qui s'impose en pareille circonstance, j'ai eu toutes les difficultés du monde à ouvrir la charnière de mes dents enchevêtrés, si bien que je préfère vous écrire, comme vous le voyez, au lieu de vous parler directement, même si j'en ai l'illusion, mais c'est une illusion bénéfique, car grâce à elle, je peux momentanément oublier mes douleurs au cou, à la tête, au dos, si diffuses que j'ai mal partout, que je suis tout le temps fatiguée et que mon sommeil est très perturbé, même que souvent je ne suis pas sûre du fait que je dorme ou que je sois éveillée, un état second qui m'empêche de trier le faux du vrai.
   Tant et si bien que l'accident a pu ne pas se passer. Votre avis ?
   Vous me le donnerez tout à l'heure : pour l'instant, je reconstruis, ce qui n'est pas chose aisée étant donné les triples doses d'antidépresseurs et de tranquillisants que je viens d'avaler, histoire de m'envoler dans une contrée bénie d'où les douleurs baladeuses, les insomnies et la fatigue intense après un sommeil pas réparateur sont bannies – ou pas.
   Revenons-en à l'accident.
   Je venais donc d'avaler des choses quand le grincement a surgi, plus puissant que jamais.
   Ça n'a pas été insupportable tout de suite, ah, non : au début, c'était même, comment dire ? Pas excitant, mais stimulant, comme peuvent l'être les souvenirs d'enfance, quelle qu'elle soit, même d'une pareille à la mienne, pétrie d'une grisaille sans fin striée des rouges griffes des humiliations et des coups, et c'est bien l'indicible magma des douleurs enfouies que remuaient ces notes sourdes entremêlées de pics suraigus. Cela faisait tout un vacarme mâchonnant qui faisait vibrer et s'ébranler les murs, comme si les vieilles pierres de l'immeuble s'étaient transformés en molaires, en prémolaires, canines et incisives se meulant les unes contre les autres, et je vous avoue que ma première impression a été que ça venait de moi, tout compte fait, et que tous mes ennemis, dont vous vous êtes proclamé le chef absolu, avaient raison – mais une ultérieure absorption de tranquillisants m'a rassurée…
   Dans ces répugnantes stridulations, je n'y étais pour rien.
   L'horreur venait de la chambre d'en face.
   Celle de votre protégée, Monsieur le Propriétaire.
   Pour combattre ladite horreur, je vous promets que j'ai tout essayé avant de passer à l'acte que certains pourraient qualifier d'irréparable : autrement dit, j'ai cherché à m'hypnotiser grâce à des paroles entendues chez mes orthodontistes – l'un plus incompétent que l'autre – qui, explorant ma bouche, ressassaient des expressions comme équilibration occlusale, gouttière de relaxation, réduction d'hyperactivité musculaire. En de normales circonstances, Monsieur le Propriétaire, la répétition par sept fois sept de ces termes savants suffit à me plonger dans un sommeil inquiet, mais, là, pas moyen. Alors, en dernière instance, j'ai enfoncé des boules duveteuses achetées en promotion pharmaceutique, mais ça n'a servi à rien, le grondement dévorateur se boursouflant entre mes tempes, cognant sur les enclumes de mes conduits auriculaires, dans une digitation exaspérée composant le mot BRUXOMANE en toutes majuscules, et aussi sa traduction anglaise GRINDING.
   (suit une série de mots incompréhensibles en lettres capitales)
   Là, Monsieur le Propriétaire, j'ai estimé qu'en tant que locataire antérieure honorant, en temps dû, ses échéances, je pouvais me prévaloir d'un droit aléatoire, celui de me munir d'une lampe de poche, pénétrer dans la chambre d'en face afin d'y remettre de l'ordre concernant les nuisances sonores imputables à l'occupante du local, et, pour tout vous dire, ce fut concluant, la porte de ladite chambre n'étant pas verrouillée…
   (suit une ligne faite de spirales et de triangles)
   Monsieur le Propriétaire, ce fut un vrai calvaire de devoir avancer dans la puanteur inadmissible de cette chambre jonchée de bouteilles vides, de restes de nourriture, de linge souillé et d'un nombre incommensurable de sac en plastique, l'un plus pourri que l'autre, mais il fallait bien que je remette bon ordre dans tout ce laisser-aller et, malheureusement, je ne disposais pas de trente-six solutions. Nue, couchée sur le ventre au sommet d'un tas d'oreillers, les jambes écartées, sa croupe – parfaite, je vous l'accorde – bien en évidence, votre protégée dormait du sommeil de l'ivrognesse sourde à ses mêmes grincements. La pleine lune éclaboussait la pièce de sa lueur de toilettes publiques, donc, en principe, je n'aurais même pas eu besoin de ma lampe de poche pour voir ce que j'ai vu et dont je vous fais un dessin
   (suivent des graffiti obscènes)
   mais comme je n'ai jamais été très bonne en arts plastiques, Monsieur le Propriétaire, je tiens à vous signaler que votre Mademoiselle Beausourire n'avait rien de ragoûtant, avec sa vulve purulente, grattée jusqu'au sang, et son anus boursouflé duquel sortait une éruption grouillante, mais qu'à cela ne tienne, voilà que j'écarte toute une pile de psychotropes et que je monte sur le lit et que je la retourne sur le dos, cette créature grinçante et broyeuse, avec de l'appréhension – celle de la réveiller – mais elle était trop ivre et droguée pour ça, tout ce qu'elle a fait et qui a fini par m'exaspérer pour de bon a été une série de bruxismes qui m'ont paru très sarcastiques à mon encontre, donc je me suis emparée d'un sac pourri – j'avais l'embarras du choix – que j'ai garroté fermement sur son long cou de cygne, puis je me suis assise sur son grincement
   elle n'a presque pas bougé
   juste quelques soubresauts du bas de son corps que je surveillais
   les vers, eux, n'en finissaient pas de sortir de ses parties intimes
   ce qui m'inquiétait, c'était le bruxisme persistant malgré mes louables efforts pour les arrêter
   puis, le silence
   et tous les vers sont rentrés en elle
   (suivent deux pages remplies de dessins enfantins et terrifiants)
   Monsieur le Propriétaire, quand je suis descendue de ce visage et que j'ai goûté à une quiétude dont j'avais perdu le souvenir j'ai connu, pour la première fois de ma vie, le vrai bonheur – qui a malheureusement sombré dès que j'ai enlevé le sac et que j'ai constaté l'horreur : cette bouche pulpeuse n'était qu'une caverne édentée.
   Un grincement bien connu a surgi derrière mon dos glacé.
   Il provenait de sa commode.
   De son verre à dents, plus précisément…
   (suivent deux pages blanches, avant les dernières lignes, tremblantes et quasiment illisibles)
   Monsieur le Propriétaire, si jamais, après mon départ, vous devez connaître un pareil supplice, veuillez recevoir d'ores et déjà l'expression de mes sentiments compatissants. En ce qui me concerne, jamais, jamais, jamais je n'aurais pu survivre à ça……
   (à partir d'ici, les mots se chevauchent dans une imbrication obscure)

*

   Un homme riche et insignifiant, donc respecté de tout le quartier dont il possède presque tous les immeubles et qu'on appelle, unanimement, Monsieur le Propriétaire, vient de terminer l'état des lieux d'un appartement qu'il a dû désinfecter et repeindre à neuf, après le suicide de sa locataire, rebaptisée, par lui-même et par tout le voisinage, Mademoiselle Poubelle : une fonctionnaire retraitée doublée d'une érotomane schizoïde particulièrement tenace, qui, avant de s'étouffer dans un sac en plastique après absorption de psychotropes divers, l'a harcelé pendant des mois, le sollicitant par tous les moyens. Cette solitaire, dont la rassurante laideur l'avait persuadé qu'elle serait la locataire idéale, s'était avérée la pire affaire de sa vie : harcèlement amoureux mis à part, elle s'était débrouillée pour transformer son trois pièces en dépotoir immonde – dont elle attribuait la responsabilité à une colocataire imaginaire  qui a donné des hauts le cœur à une équipe de nettoyage pourtant habituée à en voir d'autres.
   Maintenant, le tout c'est de relouer dans les meilleurs délais, se dit Monsieur le Propriétaire, refermant les volets de son appartement purifié, embaumant la peinture fraîche, la Javel et un désodorisant qui, selon la pub a le pouvoir de transformer le fumet des chaussures sales en émanations printanières…
   Mais quelque chose ne va pas.
   Quoi ? Mais quoi donc ?
   Monsieur le Propriétaire lance des regards inquiets derrière lui. Pour la première fois de sa vie faite de certitudes, il se sent frôlé par les froides ailes de l'inconcevable – concrétisé, pour ainsi dire, par un grincement qui s'élève de la pièce la plus désinfectée, repeinte et récurée de l'appartement où, en plus, tous les gonds des portes et des fenêtres ont été huilés.
   La chambre de la folle.
   En cet instant, Monsieur le Propriétaire, doit choisir entre céder à la panique fuyant ces lieux à jamais – et tant pis pour le manque à gagner pour cause de non location – et aller faire une dernière inspection.
   Plus de pourriture, de déjections. Plus de Mademoiselle Poubelle.
   Donc, rien à craindre : ce serait bête, de louper une location.
   Il s'aventure dans la pièce, et le regrette aussitôt, dès qu'il remarque un objet ayant échappé à sa vigilance et à celle de l'équipe de nettoyage : un verre dans lequel resplendit une double rangée d'ivoire.
   Le grincement se tait.
   Monsieur le Propriétaire reste figé, trempé de sueurs froides, secoué de frissons, contemplant la chose qui a l'air de le narguer en silence. Après un dernier claquement, ses dents se soudent et un grincement en sort, indomptable, bafouant les efforts du désespéré qui cherche à séparer des mâchoires sur lesquelles il n'aura plus aucun pouvoir...


FIN


© Serena Gentilhomme. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


 
 

Main de gloire

27/07/12