Marcos Rodriguez Leija est Mexicain, né à Nuevo Larido, Tamaulipas en 1973. Depuis l’âge de 16 ans, il exerce des fonctions dans le journalisme : radio, télévision et presse écrite. Il dirige actuellement un service municipal d’information.
Il a reçu divers prix de journalisme et de littérature.

Marcos Leija est l’auteur de recueils de nouvelles et a publié dans des anthologies parues au Mexique, en Argentine, au Brésil et aux Etats-Unis. Il collabore à diverses revues mexicaines et étrangères.

 

 


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Le tango dun soir

  Tout le monde a été surpris comme il ne l’avait jamais été, d’après ce qu’on m’a dit. Certains sont tellement restés bouche bée qu’ils ont avalé des mouches, les autres ont tellement absorbé d’air que leurs corps ont gonflé comme des ballons. Un ou deux témoins se sont vus traiter de menteurs parce qu'à les en croire, ceux qui ne flottaient pas jusqu’à se perdre entre les nuages éclataient pour avoir ingurgité autant d’air en ouvrant la bouche.
  La nouvelle s’est répandue partout. Je dirais que ce fut une journée comme on en voit peu, exceptionnelle, exagérée, extravagante. En effet, inopinément, deux jambes de femme ont surgi d’une ruelle, en plein centre ville. L’admiration que certains éprouvaient s’est vite changée en rire nerveux, et d’aucuns ont dit :
  — Non, cher monsieur, c’est une plaisanterie pour la télévision. Dans les fenêtres des bâtiments, il y a sûrement une caméra cachée.
  Mais non, ils se trompaient. Les jambes n’étaient pas des mécaniques, mais faites de chair et d'os. Quant au tronc, à qui pouvait-il bien appartenir ? Obligatoirement à une déesse. Et les fesses ? Quelle paire de fesses ! Elles étaient parfaites, tout comme la coupure dont on ne sait pas qui avait bien pu la faire au ras de la ceinture. Le plus curieux, c’est qu’elle ne saignait pas, bien que l’on puisse voir nettement les vertèbres et la chair rouge, vivante.
  Ces jambes nues de haut en bas, séduisantes, brinque-balaient. Elles étaient si attirantes, d’après les racontars, que l’on remarqua un prêtre au pénis dressé sous sa soutane. À la vue des fesses rondes, il a tendu les mains comme s’il avait envie de les attraper, mais il s’est retenu, se rendant compte qu’il était observé par une foule qui suivait cet étrange événement. Il ne restait plus au curé qu’à fermer les yeux et à élever son lamento vers le ciel.
  Une voiture de patrouille freina violemment devant les jambes alors que, n’obéissant qu’à leur fantaisie, elles traversaient la rue. Le feu était encore au vert, et les automobilistes qui circulaient dans le secteur se mirent à siffler et à lancer des compliments. Un flic descendit précipitamment de la voiture et courut jusqu’à la ruelle sans découvrir le haut de ce qui avait l’apparence d’une belle femme. Un ivrogne qui passait par là fonça jusqu’à la fontaine d’un rond-point et se jeta à l’eau, se croyant victime d’une crise de delirium tremens.
  Moi, à vrai dire, je vous raconte ce que j’ai entendu par la suite dans les rues, ce que j’ai lu dans les journaux, lesquels n’ont pas réussi à se procurer une photographie de ces jambes nues. La vérité, c’est que j’étais là, sur les lieux où se produisait cet étrange phénomène, mais j’étais tellement camé que j’ai simplement vu une paire de collants blancs qui dansaient le tango d’un côté et de l’autre, au rythme d’un vent poussiéreux annonciateur d’orage.

  Paysage urbain avec animal mythologique sur asphalte

  Maman n’a pas cru ce que voyaient mes yeux bigles à travers mes inséparables verres en cul de bouteille.
  — Ne m’embête pas et mets ta ceinture, m’a-t-elle dit, saisie par l’hystérie matinale qui caractérise les habitants de la capitale quand ils désespèrent d’arriver à l’heure sur leur lieu de travail après s’être levés trop tard parce qu’ils ont fêté jusqu’au matin le triomphe éphémère de l’équipe nationale de football.
  Ma mère n’accordait pas l’attention voulue à la conduite, et le hasard veut que ce soit l’une des ces femmes qui se maquillent, chantent, lisent la rubrique spectacles, accélèrent freinent et mâchent leur chewing gum tout à la fois.
  — Maman, il y a un dragon sur le périphérique ! dis-je à nouveau de ma voix nasillarde.
  — Mais non, c’est un cracheur de feu* qui fait son numéro au feu rouge, affirma-t-elle sans prendre la peine de confirmer ses dires, tandis qu’elle se peignait les cils avec une cuiller à fard et, distraitement, comme si je n’en rendais pas compte, flirtait avec un vieillard chauve qui conduisait une BMW.
  Les adultes allaient comme des somnambules, pensant à je ne sais quoi, mais je n’étais pas le seul à prendre conscience de ce qui se passait. Des enfants qui se trouvaient à ma droite s’en sont également aperçu, y compris celui qui m’avait affirmé le contraire mais qui ouvrit des yeux comme des soucoupes quand il le vit de près et poussa un cri si aigu que les vitres de la voiture explosèrent.
  L’enfant-dragon, après avoir lancé une énorme langue de feu pratiquement à la figure de ma mère, effrayé par le hurlement, prit son vol. Le morceau de tissu rouge qui sortait de la poche arrière de son pantalon se changea en une grande queue rouge qui zigzaguait devant nous.

* Le « tragafuegos » mexicain se poste à l’angle des rues et, quand le feu passe au rouge, pour appeler l’attention des automobilistes il avale un peu d’essence qu’il crache sur un bout de bois incandescent, déclenchant des flammes spectaculaires.

  Les lunettes du grand-père

  Quand j’étais enfant, j’aimais les lunettes à double foyer de mon grand-père maternel parce que, grâce à elles, je me changeais en pirate à la recherche d’une île enchantée où je combattrais cyclopes et minotaures afin de déterrer un riche trésor caché dans une caverne macabre.
  D’autres fois, avec les lunettes de grand-père, je me prenais pour un savant, je faisais descendre la lune dans mes mains et je fouillais dans l’obscurité du cosmos jusqu’à rencontrer ces planètes que la NASA n’a pas découvertes. J’étais un éminent astronome, avec les grosses lunettes de pépé. J’étais aussi le commandant d’un sous-marin qui, à travers le périscope, observait, depuis la profondeur de la piscine, la haute silhouette de la maison, pareille à un château ténébreux au milieu de l’océan.
  Les lentilles à double fond étaient non seulement télescope, mais loupe permettant de dénicher une chaussure de papa mystérieusement disparue ou la boucle d’oreille en faux brillants que ma mère avait achetée à grand prix. Et ces bésicles pouvaient même mettre le monde cul par-dessus tête quand je les portais à l’envers ou faire une géante de notre chienne chihuahua. Grâce aux lunettes, je pouvais voir au delà des yeux vert émeraude de Rachel, ma camarade de classe qui abritait derrière son regard une forêt, une plaine de rêve où je me voyais sourire et courir en sa compagnie après des papillons de toutes les couleurs.
  Grâce aux doubles foyers de pépé, je me prenais pour un poisson rouge observant un monde multiforme à travers un aquarium.
  Aujourd’hui mes mains tremblent et mes jambes ne me portent plus. Je chausse des verres gros comme un cul de bouteille. Mais, à la différence des années d’autrefois, j’ai l’impression d’être derrière une vitre embuée ne laissant voir que des ombres diffuses. J’ai l’impression d’être derrière le pare-brise éclaté d’une automobile sur une route étroite, par une nuit de tempête. Tous les jours, j’ai la même impression que quand je m’immobilise derrière la fenêtre sale de l’asile avec, pour toute compagnie, des fantômes oubliés traînant des chaînes, des corps à l’agonie, des âmes en peine qui se lamentent.



FIN


© Marcos Rodriguez Leija. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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Border city


11/07/05