Marcos Rodriguez Leija est Mexicain, né à Nuevo Larido, Tamaulipas en 1973. Depuis l’âge de 16 ans, il exerce des fonctions dans le journalisme : radio, télévision et presse écrite. Il dirige actuellement un service municipal d’information.
Il a reçu divers prix de journalisme et de littérature.

Marcos Leija est
l’auteur de recueils de nouvelles et a publié dans des anthologies parues au Mexique, en Argentine, au Brésil et aux Etats-Unis. Il collabore à diverses revues mexicaines et étrangères.

 

Border City
Marcos Rodriguez Leija


  Après bien des années d’exil volontaire, il était revenu à la terre qui l’avait vu naître. Mais Richie Lopez n’était plus le même, et son lieu d’origine ne l’était pas non plus, bien qu’il y ait toujours les habituels tourbillons de poussière qui semblaient lui souhaiter la bienvenue en s’enroulant tels des serpents, le même soleil infernal et les étroites ruelles de ciment corrodé.
  Il ne se rappelait guère à quoi ressemblait, durant son enfance, cette ville accroupie au pied d’un paysage dressé comme un surveillant pervers. Il ne se souvenait pratiquement pas de ce patelin délabré et mutilé par le Bravo, rivière vorace qui vomissait le sang des narcotrafiquants exécutés et qui charriait chaque jour les rêves et les espoirs perdus des journaliers mexicains surpris par la mort alors qu’ils tentaient d’échapper à la misère. Parce que là-bas, ils sont tous pauvres, lui assurait son père, celui qui l’avait emmené vivre de l’autre côté, avec les Américains, avec les maîtres du monde et une bonne partie de la terre qui fut un jour le Mexique, ces hommes qui, s’ils lui appartenaient aujourd’hui, ne seraient plus que des nécessiteux faméliques cohabitant au milieu des rats, dans la fange et dans leur propre merde. La mère de Richie était parmi ces pauvres, à ce que disait son père. Mais Richie ne voulait pas le croire. C’est pour ça qu’il était venu sur les lieux de sa naissance, pour rencontrer un passé peu familier, chercher sa mère, indépendamment de la mission qu’il devait mener à se libérer, comme il voulait se libérer de la dépendance qui, lentement, le tuait.
  La mort l’accompagnait partout. Elle était là, dans l’ombre maigre que projetait son corps cadavérique, consumé par le crack, à la peau collée sur les os, comme celle des chiens maltraités par la vie qui se retrouvent un matin morts de faim sur le trottoir d’une rue désolée, sans que personne ne leur donne une sépulture chrétienne, puisqu’ils ne sont rien d’autre que des bêtes, des chiens, rien.
  La gueule d’un monde inconnu s’ouvrait pour le dévorer. Tandis qu’il passait le pont et voyait dans le rétroviseur diminuer un drapeau qui n’était pas le sien mais que, dans son enfance, on lui avait appris à vénérer, tandis qu’il laissait derrière lui pour la première fois un pays étranger à celui de ses racines, il se souvenait des paroles de son père :
  « Là-bas, on souffre, on souffre beaucoup. Là-bas, on ne vit pas. Là-bas, tu crèves et ils te jettent aux vautours. »
  Et il croyait que tout le monde le regardait avec haine, parce qu’il avait abandonné la patrie comme un fils ingrat, que ses parents le lyncheraient parce qu’il avait laissé sa mère à la grâce de Dieu, en un lieu sans espoir de survivre à la faim qui les tenaillait tous. Et il imaginait les gens en train de se dévorer mutuellement comme dans une fiction hollywoodienne.
  Mais, en même temps, il connaissait une intense frustration. Richie avait à peu près oublié sa langue d’origine, avait perdu les quelques souvenirs de sa jeunesse et du quartier. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à entrevoir ne serait-ce que des images polarisées.

  Le brusque surgissement d’un énorme drapeau, au centre duquel un aigle dévorait un serpent, l’arracha à sa léthargie et lui fit savoir qu’il était arrivé. Sa peau se hérissa, un nœud au creux de la gorge l’empêcha de répondre au salut du flic qui lui souhaitait la bienvenue au Mexique. Il était enfin au Mexique. Combien de fois avait-il eu envie de visiter ce pays, d’en connaître le fin fond, de se laisser caresser par le calme schizophrène de ses rues et de ses habitants, par la musique trompeuse d’hommes cruels et criminels, par sa drogue, ses bières, ses femmes qui pour quelques dollars, disait-on, donnaient à manger à un type et lui faisaient l’amour jusqu’à l’extase.
  Dans sa Lincoln rouge sang, impeccable, avec la Vierge de Guadalupe peinte sur le coffre, il parcourut les premières rues de la ville. Au début, il était entouré de videobars où seulement des nègres, des gringos et des chicanos gueulaient des chansons, accompagnés par des mariachis. Dans tous les coins, un McDonald’s, une porte qui disait : Yes. W’ere open. Des lumières de néon offrant Budweiser, Coors, Fried Chicken, Fire Womens in the best table dance show of Mexico. « Des Honduriennes, des Mexicaines, les meilleures pépées que tu aies jamais vues. Entre, mon pote. Si tu veux de la drogue, je te l’offre, amphétamines, marijuana, ce que tu veux. »
  Tout le décor était différent de ce qu’il imaginait. Tout était différent de ce que lui avait dit son père. L’endroit ressemblait un peu à la ville dont il provenait, mais sans les édifices qui faisaient mine de caresser le ciel, sans rues parfaites et bien structurées, sans signalisations dans tous les coins ni feux synchronisés. Avec un certain désordre, comme dans les quartiers chinois, noirs et latino-américains des Etats-Unis.
  Mais à mesure que cette gueule malodorante l’avalait, il découvrait peu à peu la face crasseuse des femmes et les enfants qui mendiaient une pièce pour pouvoir manger. Et, de nouveau, sa peau frissonna. Sa mère, était-elle vraiment l’une d’elles ? se demanda-t-il en silence, tandis que deux gamins d’à peine six ans faisaient les acrobates dans un coin. Et il pensa que sa vie aurait pu être pareille, s’il n’avait pas été arraché aux bras de la femme qui l’avait mis au monde.
  « Là-bas, tu serais en train de mendier, de crever de faim. De manger des chiens errants. » La voix de son géniteur résonnait dans sa tête, lui disait pis que pendre de ce bled frontalier où lui ne reviendrait jamais. Peut-être pour ne pas se trouver face à son passé misérable. Peut-être parce qu’il avait des comptes à régler avec la justice, les narcos, son ex-épouse, ceux de son propre sang. Ou peut-être pour le sauver véritablement d’une cruelle souffrance.
  Quand il pénétra plus profondément dans les entrailles du patelin rejaillit l’image d’un avenir plein d’incertitude. De leurs yeux tristes les façades lépreuses le voyaient passer. Et il avait même l’impression qu’elles lui parlaient. Elles lui disaient : « Pourquoi es-tu revenu ? Cet endroit n’est pas le tien. » En effet, il était un déraciné. De ses racines ne restaient que la dévotion à la Vierge de Guadalupe, un peu de mauvais espagnol et, dans son portefeuille, une photographie fanée de sa mère, avec lui dans ses bras.
  — Tu veux la voir ? lui avait demandé son père avant son départ.
  — Oui, avait répondu Richie.
  C’était par là qu’il se dirigeait, vers le quartier où on lui avait dit qu’il était né et où il s’attendait anxieusement à rencontrer une femme usée par les années, consumée par la douleur d’avoir perdu un fils.
  Là, dans ce lieu écarté, loin du cœur de la ville, il avait convenu de livrer la drogue. Se guidant d’après une ébauche de carte, il parvint au faubourg où l’accueillirent des rues boueuses, de vieilles baraques en bois menaçant de s’écrouler, mal bâties entre des rigoles d’eau fétide où surnageaient des animaux crevés et des ordures. Dans un coin jouaient des enfants sans souliers. Là fouinaient les bêtes à la recherche de nourriture. Richie frissonna à la vue de ce spectacle déprimant. Mon père avait raison, conclut-il.
  Les habitants du coin revenaient voir l’auto impeccable se frayer un chemin entre les flaques boueuses. Richie se gara. Ses pieds foulèrent un sol rendu gluant par une pluie qui ne laissait pas d’autre trace, par la merde des chiens galeux qui couraient à sa rencontre pour aboyer comme devant un étranger, pour le renifler désespérément.
  Il tira la photo de son portefeuille et s’approcha d’une vieille qui ne put le renseigner. Elle n’était pas d’ici ; elle venait de loin, comme la plupart de ceux qu’il interrogea pour trouver la femme qu’il voulait tellement connaître. Tout avait changé. Il ne restait rien de l’ambiance que l’on voyait, floue sur un papier rayé et déteint, une image figée où sa mère le portait. Il pensa même que tout ça n’était qu’une illusion. Qu’il n’avait pas grandi ici, que ces lieux ne recelaient pas la moindre miette de son passé.

  Mais Richie devait livrer la marchandise. Ensuite il serait temps de chercher, de trouver la femme qui l’avait enfanté, de ressusciter des souvenirs qui envahissaient sa mémoire à mesure qu’il foulait le sol. Il croyait même entendre ses propres éclats de rire tandis qu’il courait en compagnie d’autres enfants, en compagnie de ses parents.
  Il marcha vers la voiture. Ils l’attendaient. Ils l’avaient identifié à ses pantalons baggies, à son avant-bras tatoué d’un Christ enveloppé du drapeau mexicain, aux plaques de l’auto et à l’image de la Vierge de Guadalupe sur le coffre.
  Ils étaient là, deux hommes qui attendaient son arrivée pour traiter l’affaire, debout dans leurs bottes en peau de taureau aux pointes de métal, engoncés dans leurs chemises à carreaux et leurs jeans dont chacun contenait un pistolet d’ordonnance.
  Richie sourit en les voyant, quand l’un d’eux alluma un cigare et l’éteignit en l’écrasant du pied dans la terre boueuse. C’était le signe de reconnaissance. Mais le rire de ces hommes ne fut pas, comme celui de Ricardo Richie Lopez, un rire de succès, de bienvenue, du genre ç’a été un plaisir de faire affaire avec vous. Leur geste fut ironique, de bienvenue - mais dans le monde dont on ne revient pas. Ils sortirent leurs armes. Richie fut surpris et soudain s’immobilisa. Et soudain les balles entrèrent dans son corps. Et soudain il tomba à la renverse sur un sol fangeux qui se colorait de son sang. Richie entendit plus clairement ses éclats de rire d’enfant et vit le visage d’une femme jeune, gaie, à côté de son père, qui l’embrassait et le couvrait de baisers.
  Les tueurs s’approchèrent. Le coup de grâce éparpilla la cervelle du déraciné dans la flaque d’eau fétide où il gisait. Une fois les pistoleros partis, les habitants du faubourg sortirent de chez eux et se jetèrent sur le corps afin de le découper au couteau comme une bête. Les chiens eux aussi se bagarraient pour en avoir un morceau. Parmi les enfants, les hommes et les femmes qui se disputaient un peu de viande pour tuer la faim se trouvait la mère de Richie. Sans prendre la peine de la regarder, elle jeta de côté la photographie que le mort tenait à la main et continua de trancher désespérément l’une des extrémités de la victime.



FIN



© Marcos Rodriguez Leija. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

En espagnol

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24/04/05