Sergio Gaut Vel Hartman

est né à Buenos Aires en 1947. Auteur très prolifique, il a publié de nombreux récits dans des revues du monde entier. Il a créé et dirigé la revue Sinergia puis a dirigé la revue Parsec. Son nom figure au sommaire de nombreuses anthologies, comme auteur, mais souvent aussi en tant qu'anthologiste. Depuis l'inquiétant Le Déguisement que nous vous avions présenté en 2004, vous avez pu découvrir, à travers d'autres textes particulièrement efficaces, le talent d'un véritable écrivain. Ce n'est pas ce Bizarre, bizarre (Extrañas Circunstancias) qui nous contredira. Moi qui l'ai déjà lu, j'ai envie de vous dire : prenez le temps de le déguster...


Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème


 
  J’étais entré dans cette maison par erreur. J’ai appuyé sur le « 28 » de l’interphone et, quand j’ai demandé Susana, une voix masculine a dit : « entrez ». La porte en verre s’est ouverte avec un grincement et je l’ai poussée, malgré le fait que Susana n’aurait pas dû avoir de la visite. Était-ce trop tard pour regretter mon geste ? J’allais le savoir dans un moment. Si elle m’avait donné rendez-vous à cette heure-là, c’est que la présence de l’homme avait quelque justification. J’ai avancé jusqu’à l’ascenseur et j’ai pressé le bouton d’appel. L’appareil était au quatorzième étage et n’a pas bougé. À ma droite, au bout du couloir, près de l’escalier, une femme plantureuse s’est effondrée, comme frappée par un rayon. Je n’avais pas besoin de m’approcher pour savoir qu’elle était morte. Comme c’est bizarre, me suis-je dit, et le pire, c’est que j’ai été le dernier à la voir en vie ; ce qui n’était pas tout à fait exact : quand je l’ai vue, elle s’affaissait et peut-être était-elle morte avant de toucher le sol. L’ascenseur restait immobile, et, pour atteindre l’escalier, il me fallait passer par-dessus le corps de la grosse femme. Je ne suis pas de ceux qui fuient, mais rester là équivalait à me reconnaître coupable. J’ai décidé d’oublier le rendez-vous avec Susana et me suis dirigé vers la porte, mais celle-ci s’était refermée automatiquement, et il n’y avait aucun moyen de l’ouvrir de l’intérieur. Je suis revenu à l’ascenseur et j’ai pressé une fois encore le bouton d’appel, mais la machine, imperturbable, est restée au quatorzième étage. Je ne pouvais attendre plus longtemps. La première personne qui entrerait allait faire le lien entre ma présence et la mort de la femme ; je n’avais aucun motif pour me trouver là (ma visite chez Susana était plus ou moins clandestine). J’ai monté une marche et me suis trouvé devant la porte du premier appartement du rez-de-chaussée. C’était le cabinet d’un dentiste. J’ai sonné, et la porte s’est ouverte. Je suis entré et ai soupiré de soulagement. Je me ferais arranger les dents et pourrais ainsi sortir une heure ou deux plus tard, quand le cadavre aurait été découvert par un habitant de l’immeuble. J’ai fait trois pas en avant et me suis trouvé au milieu d’un salon majestueux. Il y avait une grande table en chêne, des vitrines, des tableaux sur les murs, des miroirs, des rideaux de soie et, un peu plus au fond, une ouverture dans la paroi laissait voir la pâle lumière d’un lampadaire dans le jardin. Ils avaient oublié de retirer la plaque ; ce n’était pas un cabinet de dentiste. Mais alors pourquoi avait-on ouvert la porte comme si on attendait un patient ? Tandis que je réfléchissais, un type corpulent et basané est sorti de l’appartement contigu. Il pouvait avoir la cinquantaine et, accablé de chagrin, il pleurait. Les larmes, huileuses et sombres, lui dégoulinaient sur les joues comme du goudron.
   — Vous vous rendez compte de la tragédie ? dit-il avec un regard consterné.
   Si je m’étais contenté de ces paroles et avais posé la main sur l’épaule du bonhomme en guise de consolation, tout se serait arrêté là, mais j’ai eu une idée malencontreuse, celle de le questionner.
   — De quelle tragédie parlez-vous ?
   L’homme me regarda dans les yeux pour la première fois et cessa de pleurer :
   — Qui êtes-vous ?
   — Vous m’avez ouvert la porte sans savoir qui je suis ? Je suis un ami de Susana, la cartomancienne du « 28 ».
   — Il n’y a pas de « 28 », répondit-il. Les appartements de cet immeuble sont désignés par des lettres. De plus, il n’y a qu’une cartomancienne, au sixième C et elle se nomme Perla. La seule Susana que je connaisse est mon épouse et elle vient d’être assassinée par un inconnu.
   — Je ne suis pour rien dans cette mort ! J’étais en train d’appeler l’ascenseur…
   — Vous pouvez le prouver ?
   — Non.
   — Alors j’en suis désolé pour vous.
   — Vous n’êtes pas le dentiste ? ai-je murmuré, très abattu, prêt à brûler ma dernière cartouche.
   — Non, dit l’homme. Je suis un pauvre malheureux qui vient de perdre l’amour de toute une vie.
   — C’est une perte très douloureuse, dis-je pour essayer de ne pas faire trop piètre figure.
   — Et j’étais aussi sur le point de perdre mon emploi, mais, Dieu merci, ça ne se produira pas.
   — Une bonne nouvelle parmi tant de mauvaises, non ?
   — En effet. Je suis le bourreau officiel de la ville, et ils allaient me licencier parce qu’ils n’avaient plus besoin de moi.
   Il sourit. Pour la première fois.


FIN


©  Sergio Gaut Vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Extrañas Circunstancias. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Cette nouvelle, inédite dans sa version française, est au sommaire du n° 14 de la revue en ligne Sinergia dans la rubrique « Delicatessen » (30 ficciones breves).

nouvelles

De Mort naturelle

Le Cercle

Naufragé de soi

Nous trois Un jour parmi d'autres

18/04/08