Jonathan Harker, est né le 30 juillet 1923 à Galway (République d'Irlande). Sourd-muet de naissance, il est d'abord surveillant en 1945 dans une école spécialisée : le Tulip Home, puis y devient enseignant et finit par en prendre la direction en 1958. Toute sa vie, il s'est donc occupé de ceux qui souffraient du même handicap que lui-même.
Ayant pris sa retraite, Jonathan Harker est venu vivre en Bourgogne à partir de 1987. Il écrit depuis l'âge de vingt-cinq ans, mais n'a jamais été publié dans son pays, sans doute à cause de l'audace de certains de ses ouvrages. En effet, il a appris à considérer Dieu comme « une réalité en-dehors de toute forme de superstition, dégagée du merveilleux comme du mensonge ». C'est pourquoi ses sujets, romanesques et philosophiques à la fois, ainsi que la vision de l'au-delà qu'il présente dans l'une de ses meilleures nouvelles : le Rivage noir (The Shore In The Darkness), peuvent être considérés comme de passionnantes curiosités littéraires.
Jonathan Harker est décédé le 6 août 2001.
 
  

TEXTES ET OUVRAGES PARUS
Nouvelles :
- le Rivage noir (The Shore In The Darkness) publié dans la Nouvelle Plume n° 9
- l'Héritage ancestral (The Ancestors' Legacy) publié dans COUP DE PLUME "spécial vampires" n°18
 
OUVRAGES À PARAÎTRE
 
Romans :
- Yechoua, l'enfant miracle (Yeshuah Wonder Child)
- Viens, Emmanuel (Emmanuel, Reach For Us)
- la République de la Croix (The Holy Cross Power)
 
Essais :
- Tant de silences à écouter (Listening To So Much Silences)
 
 

Note du Traducteur

Balade dans la tourbière est en fait signée de 2 noms : Jonathan Harker et Randolph Buckeridge-Harker. Ce dernier est le petit-fils de Jonathan Harker et il a terminé cette nouvelle que son grand-père maternel avait dû laisser inachevée car il était très malade et n'a pu la terminer avant sa mort. Par testament, Jonathan Harker lègue d'ailleurs à son petit-fils tous les droits de certaines de ses nouvelles terminées par lui.
Voici les quelques éléments biographiques que je possède sur Randolph Buckeridge-Harker (je ne l'ai rencontré qu'une fois, aux obsèques de son grand-père) : il est né à Philadelphie en 1975. Il a déjà publié quelques textes dans des revues américaines car il commence tout juste sa carrière d'écrivain. En même temps, il poursuit des études de chirurgien-dentiste.   




 

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  Assise sur le bord de son lit pour enfiler ses collants de laine grise, Carol-Ann se demandait comment son père l'accueillerait quand il reviendrait avec les pêcheurs partis à l'aube.
   Tandis qu'elle laissait errer son regard par la fenêtre de sa chambre, à travers le brouillard encore omniprésent, bien que l'on fût au début de la belle saison, elle redoutait le moment où elle verrait luire les feux de position des bateaux, étincelles jaunes et rouges quelques peu falotes, tant la masse cotonneuse était encore épaisse.
   Il s'en fallait d'une heure environ.
   Le père prendrait le temps de décapeler, se débarrassant du ciré et du suroît encore indispensables, du fait de cet été qui ne voulait pas venir. Cette année, d'ailleurs, tout allait mal : dans les moors de l'arrière-pays, beaucoup de moutons étaient malades, à cause de leurs herbages qui, paraît-il, étaient trop gorgés des pluies qu'un printemps pourri n'avait cessé de prodiguer. La qualité de la viande et même de la laine ne pourrait que s'en ressentir, évidemment. Seules la pêche et l'ostréiculture se portaient bien, très bien même. Pourtant, la Fête des Huîtres, un mois plus tôt, avait été célébrée sous le mauvais temps. Les vieux disaient que c'était un présage funeste :
  — Bientôt, le Malin va venir prélever un tribut dans le pays ! avaient-ils coutume de répéter.
   De toute façon, ils voyaient toujours tout en noir, en particulier cette année : même les maisons aux vives couleurs de Galway leur paraissaient plus ternes ! Incroyable !
   Était-ce une raison pour s'habiller comme en hiver ? Carol-Ann n'avait pas froid, même sous la bruine. Elle avait adopté ses vêtements d'été au 1er mai, comme tous les ans. Lors du bal de la Fête des Huîtres, elle avait dansé en robe légère, dont l'ampleur la parait d'une corolle rouge vif à chaque virevolte. C'est ce qui avait mis le feu dans le sang de Jason Wildstrup, le premier matelot de son père. Il l'avait fait retenue neuf danses sur dix, puis, à la fin du bal, elle s'était laissé convaincre de le suivre dans sa chambre... Un mois plus tard, Carol-Ann se demandait si le restant de sa vie lui suffirait pour le regretter.
   Sa mère avait été catégorique : Carol-Ann était trop jeune. Dès qu'elle avait su, car la jeune fille avait l'habitude de la franchise, elle et sa mère étaient allées brûler un cierge à Saint-Patrick. Puis, avant son départ pour la pêche, le père avait été mis au courant. Il avait réservé sa réponse, c'est-à-dire qu'il réagirait à son retour. C'est ce que Carol-Ann redoutait...
   Tant pis ! Jamais elle ne donnerait le nom de son amant. Pas plus qu'elle ne montrerait la moindre crainte. Aujourd'hui encore, elle guetterait, elle attendrait...
   Carol-Ann s'immobilisa un instant après avoir enfilé son épaisse jupe de laine et glissé ses pieds dans de grosses chaussures fort peu élégantes. Sa mère voulait qu'elle fût habillée ainsi, "pour la punir de son péché". Bien qu'elle fût pieuse, Carol-Ann ne pensait pas avoir péché : pendant la seconde moitié d'une nuit et presque toute la journée du lendemain, elle avait sincèrement aimé Jason Wildstrup. Peut-on pécher par amour ? Sa mère estimait que oui. Son père, elle en était sûre, aurait surtout de la peine à se remettre d'une "honte" qui n'était pas la sienne. Carol-Ann avait honte, c'est-à-dire qu'elle se sentait humiliée d'avoir été, du jour au lendemain, abandonnée par Jason. En outre, elle était furieuse contre elle-même de ne pas avoir su le retenir. N'était-elle pas jolie ? Ne dansait-elle pas bien ? Ne l'avait-elle pas satisfait ? Jamais elle n'aurait cru qu'il faisait partie de ces hommes qui profitent... Le reste de cette pensée lui faisait trop horreur pour qu'elle s'y attardât.
   Sa main tremblante se tendit vers le paquet enveloppé dans du papier qui occupait l'unique chaise de la chambre. Ses doigts fins s'agacèrent sur le nœud puis, très vite, elle défit le paquet. La toile gris bleu de la robe de Magdalen, ornée d'un col blanc quelque peu jauni, révéla une fois encore aux yeux de la jeune fille son austérité affectée. Cette robe, stricte, digne, vertueuse, restait terne sous la lumière de l'abat-jour, non seulement parce qu'elle n'était pas neuve mais comme si sa rigueur allait jusqu'à refuser toute lueur artificielle. Carol-Ann se dit que, fagotée ainsi, sa silhouette, qu'elle jugeait gracieuse et même un brin aguicheuse, prendrait l'aspect de celle d'un spectre.
   Peut-être que je ressemblerai au fantôme du bonheur perdu ! se dit-elle.
   Carol-Ann osait à peine toucher l'étoffe assez rêche. Dire qu'il allait lui falloir la porter chaque jour, sentir son frottement sur ses jambes, sur tout son corps, sans pouvoir le remplacer par la caresse soyeuse de ces lingeries fines qu'elle appréciait tant. Son salaire d'ouvrière à la conserverie, qu'elle savait compléter en gardant des enfants, suffisait à satisfaire ses envies d'élégance. Dieu l'avait-il vraiment punie ? Dieu avait-il pu réellement prendre ombrage des coquetteries d'une jeune fille de 19 ans à peine ? C'est ce que sa mère prétendait mais, pas plus qu'au "péché de la chair", Carol-Ann ne pouvait croire à une telle méchanceté de la part du Tout-Puissant. Alors, rejetant la robe trop stricte, elle s'agenouilla au pied de son lit, face à la petite statue de la Sainte Vierge posée sur une étagère, au-dessus de la table de chevet et se mit à prier ardemment.
   Elle pria plus longuement que de coutume, retrouvant graduellement son calme dans l'extase de la foi. Puis, aussi rapidement qu'elle l'en avait extraite, elle renferma la robe dans le paquet, renoua les ficelles et reposa le tout sur la chaise. Elle jeta ensuite un regard sur sa toilette : la jupe de laine était pareille à celles qu'elle avait toujours mises, en tissu et coloris traditionnels. Elle n'était pas stricte mais ordinaire, convenable pour danser dans les fêtes folkloriques ou pour sortir. Carol-Ann ne la détestait nullement, pas plus que les bas de laine grise. Mais désormais, elle ne pouvait considérer cette mise, complétée d'un pull gris sans aucune fantaisie, que comme un préliminaire à une pénitence qui allait bientôt rythmer sa vie.
 
 
   Carol-Ann était sortie prestement, en "filant à la française" pour aller prendre dehors une température qui ne lui donnerait pas la migraine, contrairement à celle de sa chambre, depuis plusieurs jours déjà. Elle était devenue, pensait-elle, la plus migraineuse des jeunes filles de la ville.
   Naturellement, quand on se sent épuisée à force d'attendre, outre une nouvelle scène orageuse avec un père souvent absent, une vie pareille à celle de ces femmes qui avaient "disparu", il ne restait plus que l'évasion hors du logis familial pour s'empêcher de pleurer comme une gosse. Carol-Ann ne voulait pas pleurer : c'eût été faire croire qu'elle regrettait d'entretenir présentement cette nouvelle vie qui, un beau jour, jaillirait de ses entrailles.
  — Sainte Marie, le fruit de vos entrailles est béni... marmonnait-elle.
   Et celui des siennes, était-il maudit ?
   Marchant vivement vers le port, elle croisa quatre autres femmes qu'elle salua distraitement : d'abord, se promenant ensemble, Mrs Blofeld, la couturière, une des matrones les plus riches du pays car sont mari tenait également l'épicerie, et sa fille Delsey, une ravissante rouquine qui devait bientôt se marier avec Donald Alvorsen, un ostréiculteur de fraîche date puisque son père venait de lui céder ses parcs ; puis Miss Vallin, la domestique du curé, une campagnarde des environs de Limerick aux joues creuses et à la face terne ; enfin, Paula Rank, la très officielle prostituée du quartier des docks, toute flétrie par son métier et qui tenait un petit pub donnant sur les quais. Ce n'était pas l'heure de l'ouverture et Paula profitait de sa journée avant de marchander sa nuit aux matelots solitaires et assoiffés d'affection bon marché, de bière douteuse et d'un whisky maison, si raide qu'il obligeait tous les consommateurs à se saouler, rien que pour se remettre de l'absorption du premier verre.
   Carol-Ann s'était sentie remuée par ces diverses rencontres. Il lui semblait que le destin – ou Dieu ? – avait placé ces quatre femmes sur son chemin comme pour raviver sa détresse : Delsey Blofield représentait avec sa mère la respectabilité même, du fait que les prochaines noces de la jeune fille en faisaient deux êtres irréprochables entre tous dans la petite communauté ; Miss Vallin disposait d'une place qui la conservait au-dessus de tout soupçon ; quant à Paula, elle bénéficiait depuis tant d'années du statut de femme perdue que plus personne ne faisait attention à elle, comme si elle eût été une sorte de péché inévitable et accepté, une pomme d'Eve consommée selon une habitude bien admise par des cohortes d'Adam qui ne la gardaient même plus coincée dans la glotte.
   Pourtant, alors qu'elle poursuivait sa promenade, Carol-Ann se prit à se considérer comme la femme la plus chanceuse de Galway – la plus heureuse en tout cas. Certainement plus heureuse que Mrs Blofeld, qui donnait toujours l'impression d'avoir avalé un parapluie. Ou sa Delsey, qui était encore, à son âge, une petite fille à sa maman et paraissait si fragile que son futur mari devrait sûrement faire attention à ne pas la briser en morceaux quand le moment serait venu pour lui de la rendre femme... ! Delsey serait néanmoins plus heureuse que l'épouse du prêtre défroqué, Graham Dunstan, un individu paresseux, joueur et prompt à renier son sacerdoce. Elle avait su lui tourner la tête et, depuis, le suivait de ville en ville, de sermon en sermon car il s'était fait prédicateur indépendant ; en fait, elle et lui étaient devenus de véritables tinkers, ne demeurant dans une ville que le temps de s'en faire chasser. Mais, étant originaires de Galway, où l'on avait fini par s'accoutumer vaille que vaille à leur présence, ils y refaisaient de temps en temps des apparitions de longueur variable.
      

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