La nouvelle


   Les frères Benavidez ont enlevé la fille le 14 avril dernier, le jour de la Saint Justin Madrigal, à l'heure de la sieste. Je le sais parce que j'en ai été le témoin. Oui monsieur, et pas seulement moi, car Venancio lui aussi était là et il ne me laisserait pas vous raconter de mensonges : cet après-midi, nous étions tout en sueur en train de réparer le toit du corral ; une partie de la structure s'était écroulée lors du dernier tremblement de terre et nous avait tué une vache et quelques poules. Nous ne voulions pas en passer par là une autre fois. Vous imaginez, monsieur, un malheur… Toujours est-il que la nuit précédant la venue des frères, c'est-à-dire le 13 avril, les chiens avaient hurlé comme jamais auparavant, et vous le savez, lorsque les chiens hurlent la nuit c'est qu'un malheur rôde dans les environs. C'est ainsi que devant la possibilité d'un autre tremblement de terre, nous décidâmes avec mon fils de nous mettre à l'œuvre sur le champ pour renforcer les liteaux de la toiture. Comme je l'ai dit, cet après-midi-là il y avait un soleil qui vous mettait les nerfs à vif et la plupart des gens se reposaient, on n'entendait pas un souffle dans le village. Ce fut Venancio qui remarqua les cavaliers s'approchant au loin. « Regarde ceux-là, p'pa », me dit-il. Je me mis debout sur le toit en me protégeant les yeux du soleil pour voir plus distinctement. De là-bas venaient trois hommes au grand galop ; l'un d'eux portait un fusil sur l'épaule. Immédiatement je sus qu'il s'agissait des Benavidez, grâce au poncho, vous savez ? Tous les trois portent toujours le même poncho : rougeâtre avec des dessins blancs. « Qu'est-ce qu'ils viennent foutre ici, ceux-là ? » demanda mon fils. Je lui répondis que je n'en savais rien. Et, pour parler franchement, monsieur, c'était vraiment très suspect qu'ils viennent de Plaza Grande jusqu'à Las Cruces ; c'était très rare qu'ils aient quelque chose à faire par ici. Cela ne pouvait être rien de bon, voilà ce que ça voulait dire.
   Mettons qu'il était quatre heures et quelques de l'après-midi. Quatre heures et demie, je crois, notez cela. Nous vîmes qu'au lieu de s'approcher du dispensaire – car que pouvaient-ils voler d'autre ici, à part quelques antibiotiques et bandages ? – les trois frères se dirigèrent vers la cabane de doña Lupe. Et là, je me posai la même question que Venancio : « Que diable veulent-ils ? Et plus encore ; que veulent-ils de cette pauvre vieille qui est déjà bien mal lotie ? Je parie que c'est à peine si elle a la moitié d'un sac de farine et quelques poulets tout au fond de sa maison. » Mais Venancio me ramena à la réalité : «  Non, p'pa, je crois qu'ils cherchent la fille, la Rosita. » Et j'avoue, monsieur, que cette fille est peut-être la jeune la plus jolie qui se soit vue sur ces terres ; une brunette bien faite, grande, les pommettes rouges et saillantes, et de ces yeux bleus qui font rêver. Comme on peut se l'imaginer, tandis que les bandits entraient dans la maison, nous continuâmes à travailler sans nous faire remarquer ; nous ne voulions pas avoir de problèmes avec les caciques de Plaza Grande, voire de gagner qu'ils nous tirent dessus pour avoir mis notre nez dans les affaires des autres, vous me comprenez ? Alors, rien, pas même bonjour.
   Toujours est-il qu'à cette heure-là, Lupe n'était pas chez elle. Elle avait l'habitude d'aller vendre ou troquer ses petits pains dans les villages un peu plus haut, dans les maisonnettes de la plaine, et même jusqu'au pied du Cerro Chico. Parfois elle ramenait quelque chose, parfois non, rien de plus. Pareil, imaginez que la pauvre femme n'ait pas été occupée par ces courses ; d'une certaine façon ce fut une chance qu'elle ne se trouvât pas là car ils l'auraient laissée farcie de plomb. Encore que, avec ce qui s'est passé par la suite, je n'en suis plus si sûr…
   Le problème est que, vers les cinq heures, les bandits étaient déjà en route vers Plaza Grande. Ils avaient sorti la fille en la tirant par les cheveux, la rouant de coups et, même si la jeune lutta comme une bête sauvage, elle avait en face d'elle trois hommes forts et ce n'était qu'une question de temps. Finalement, je la vis partir la tête recouverte d'un sac et le corps bien ficelé sur le dos du criollo que montait Rosendo Benavidez. Les deux autres suivaient derrière, criant comme des coyotes, se réjouissant comme des barbares sans foi ni loi.
   À partir de maintenant tout ce que je vais vous raconter est plus une impression personnelle qu'une vérité. Après, c'est vous qui décidez si ça aussi c'est pour les journaux, moi ça m'est égal.

   Quand la Lupe revint à sa maison, nous avions quasiment fini notre travail. Le ciel était encore clair, il devait être sept heures quarante, à quelques minutes près. En passant à côté du corral, elle nous salua d'une main fatiguée ; la pauvre se traînait presque, un chapeau à large bord mal mis sur sa tête, son panier avec encore quelques pains. Imaginez toute la chaleur d'une journée accumulée dans ce corps maigre et avancé en âge… Ni vous ni moi ne survivrions à cela. Si la petite vieille était toujours debout, elle le devait au dévouement dont elle a toujours fait preuve. Je crois que cela explique beaucoup de choses.
   En voyant passer la femme, Venancio fut sur le point de l'avertir de ce qui s'était passé, mais je l'arrêtai. Je ne voulais pas être responsable d'une mort subite, ou bien même qu'elle nous maudisse ou quelque chose comme ça. La vieille Lupe avait plus ou moins une renommée de sorcière, mais vous savez bien ce que c'est dans les petits villages, les ragots. Malgré tout, au cas où… Ce qui est sûr c'est que lorsque la femme entra dans la maison, elle poussa un tel cri que, monsieur, aujourd'hui encore j'en ai la chair de poule rien qu'à son souvenir. Ce n'était pas vraiment un cri mais plutôt la plainte d'un animal en danger, même pas, comment dire… avez-vous déjà entendu la peine de la louve, ce hurlement qui est capable de vous fendre l'âme, capable de vous laisser vidé comme un défunt ? Eh bien ça, monsieur le correspondant, c'est ce que nous entendîmes.
   … et quelques-uns sortirent pour la consoler. Une femme, Jacinta, qui vit ici dans la petite maison avec les deux fenêtres, raconta à Lupe ce qui s'était passé. Il ne vous reste qu'à aller et demander. Je suis sûr qu'elle aussi a été témoin de ce qui est arrivé.
   Ensuite vient la partie qui fait que vous êtes venu jusqu'ici.

   Lupe s'enferma dans sa maison vers les neuf heures, il faisait déjà nuit noir. Avec Venancio, nous étions attentifs au moindre mouvement. Nous avions peur que la vieille se donnât la mort, vous comprenez ? On la voyait si faible que … Bah, sur la Vierge que nous pensions tous la même chose. Quelques femmes veillèrent devant sa porte, au cas où se produirait une tragédie. Mais finalement, monsieur, elle ne mit même pas le nez dehors. Elle resta ainsi enfermée jusqu'au 19, c'est-à-dire cinq jours sans manger ni boire. On la donnait déjà pour morte. Plus d'un allèrent même jusqu'à déposer des fleurs devant la porte de sa cabane en guise de couronne. Mais cette nuit du 19, monsieur, avec la pleine lune semblable à un œil mort, la petite vieille sortit.

   Nous autres, c'est-à-dire Venancio et moi, regardâmes dans la rue, alertés par les cris des femmes qui montaient la garde devant le logis-tombeau de doña Lupe et sa fille Rosita. « Debout, Venancio, il y a du grabuge dehors », dis-je en le tirant du lit. Sans hésiter, le garçon enfila son pantalon, prit la carabine sous son lit et nous sortîmes.
   Ah, mon Dieu ! Vous raconter cela n'est pas si facile, que vous dire…, vue de loin, la lune inondant son visage, la Lupe ressemblait à une tête de mort en furie. Figurez-vous qu'elle était entièrement nue, comme une folle, rien que la peau sur les os et les cheveux comme de longues plumes. Comme je vous le dis, monsieur, nue comme un nouveau-né, de la tête aux pieds ! Ce détail ne doit pas être oublié, notez. Qu'elle heure était-il ? Pff, aucune idée, mettons entre une heure et trois heures.
   « Doña Lupe, lui criai-je, Doña Lupe, ne faites-pas de conneries ! ». Mais la satanée vieille ne m'écoutait pas, ou alors elle faisait la sourde. Je m'avançai de quelques mètres, puis marchai encore un peu. Aussitôt, je me rendis compte que la femme prenait le chemin de Plaza Grande. Plus fort cette fois, je lui criai : « Reviens immédiatement à la maison, femme, ou bien veux-tu que toi aussi ils te tuent ?! »
   Et alors elle se retourna.
   Peut-être parce qu'elle se trouvait dans l'ombre du dispensaire, je n'avais pas remarqué que les os de son dos étaient maintenant plus grands, tout comme je n'avais pas prêté attention à la taille de ses jambes, ni à la grosseur de ses bras. Quand elle tourna la tête, j'eus en face de moi une espèce de long démon qui bavait ; dans ses orbites brillaient deux points blancs comme des étoiles, et les dents, monsieur, sur la Vierge que les dents étaient aussi grandes que mon bras. Mais le plus incroyable, c'est qu'il subsistait en lui quelque chose qui continuait de ressembler à la Lupe, sauf que maintenant les muscles s'étaient développés sur tout son corps. Notez, si, notez. Les oreilles aussi, maintenant que j'y pense, elles tombaient un peu sur les côtés… Non, elle ne nous a pas attaqués. Je ne pense pas qu'elle l'aurait fait, à moins que nous ayons tenté quelque chose, ou du moins c'est l'impression que j'ai eue. De toute façon, au cas où, Venancio et moi la gardions en joue (comme nos mains tremblaient, maman !). Les autres ne mirent pas longtemps à s'enfermer dans leurs maisons, et même de l'intérieur ils continuaient à lancer des cris. La vieille émit un long grognement par lequel, selon Venancio, elle nous fit comprendre que nous ne devions pas la suivre. Et nous ne le fîmes pas, bien sûr. Immédiatement, elle disparut par le chemin. Nous la suivîmes un peu du regard, éclairée par la lune, jusqu'à ce que nous ne distinguions plus rien.

   Le reste de l'histoire et maintenant connu. La femme refit son apparition quelques heures plus tard, à peu près quand le jour commençait à se lever. Elle était couverte de sang et portait la Rosita dans ses bras. Ce n'était plus la bête que l'on avait vue sortir de la maison, non monsieur, maintenant c'était simplement Lupe, la petite vieille, qui était près de s'effondrer au milieu du chemin sous le poids de sa fille. Quelques-uns d'entre nous avions décidé de ne pas dormir cette nuit-là. Nous avions approché quelques chaises du corral et restâmes à discuter des événements. Nous étions quatre, car doña Eulalia et le vieux Perico González nous avaient rejoints ; ils avaient appris ce qui s'était passé, à cause des cris, mais n'avaient rien pu voir. Au moment où Lupe apparut, et nous vîmes que c'était Lupe, rien de plus, nous nous précipitâmes vers elle pour la secourir. La vieille semblait si petite maintenant, si petite et si ridée. Perico – je ne sais pas où il trouva la force – la prit dans ses bras et la porta jusque chez elle. Venancio et Eulalia s'occupèrent de Rosita qui avait une mauvaise blessure par balle au niveau de la poitrine. Je leur dis qu'ils prennent tout ce qu'il y avait dans le dispensaire et qu'ils réveillent Carmela Reina pour qu'elle les assiste ; ici la Carmela était la plus habile pour les soins. Moi, pendant ce temps, je pris un cheval à l'étable et galopai vers Plaza Grande. J'avais un terrible pressentiment.

   Je mis près de quarante minutes pour arriver. Et c'est là que je vis la boucherie, monsieur, des centaines de corps mis en pièces comme de vulgaires morceaux de papiers éparpillés sur le sol. D'énormes flaques de sang par-ici, des crânes entassés par-là, des gens qui essayèrent de sauver leur peau, je suppose. Le soleil de l'aube commençait à donner de l'éclat au rouge intense du village et, seconde après seconde, exaltait les relents de chair. Dans peu de temps, l'atmosphère serait irrespirable… « Y-a-t-il quelqu'un en vie ? », criai-je en m'approchant des maisons. Immédiatement, une poignée de survivants sortit à ma rencontre. Je vous le jure, et Venancio avec moi, que deux d'entre eux étaient restés sans voix et balbutiaient comme des nouveaux-nés. Ce fut un vieux qui commença à m'expliquer le déroulement de la tuerie. Mais, bon, tout cela vous le savez car ils vous ont déjà tout raconté dans les moindres détails. Pour mon compte personnel, ce qui m'a le plus impressionné ce fut de voir les frères Benavidez… Ça, je l'emmènerai jusqu'à la tombe dans chacun des rêves qu'il me reste à faire. La croix qui se dressait au centre de Plaza Grande était un monument à l'horreur : au milieu, comme un Christ infernal, se trouvait Rosendo Benavidez attaché par le cou avec un fil de fer barbelé ; de la nuque en allant vers le bas, il n'y avait plus de chair, rien d'autre que les os et une jambe en moins, le visage intact mais figé dans un hurlement de douleur, les yeux enfoncés dans les orbites. Sur chaque bras de la croix, il y avait un frère. Le procédé avait été le même, comme vous le savez déjà : le visage intact et le corps dépouillé de sa chair, à peine teinté par le sang. Des corps coulait un petit ruisseau rouge qui imbibait la terre à quelques mètres de là. Les survivants ne voulurent pas parler de cette partie de la nuit et moi je n'allais pas insister. Je savais qu'ils avaient un télégraphe, et ce que je fis fut d'obliger le vieux à appeler le journal afin qu'ils envoient les reporters et la police le plus tôt possible. Il y avait du travail pour un bon moment dans ce village, et je suppose qu'il reste encore pas mal de choses à faire ici. J'ai appris par la suite que certains ont fichu le camp dans le nord, vers la région du fleuve. Je ne le leur reproche pas, monsieur.
   Comme vous le savez, grâce à Carmela Reina, la jeune Rosita a pu récupérer de ses blessures. Elle a toujours la poitrine bandée et la démarche incertaine, mais avec du repos elle ira mieux. Et Lupe, eh bien, Lupe continue comme avant, vous le voyez bien, fatiguée, s'affairant avec ses petits pains d'un bout à l'autre de la journée. Que peut-elle faire d'autre, la pauvre ? Ce qui est sûr, c'est que maintenant nous nous relayons tous les après-midis pour surveiller la Rosita. Sinon, vous imaginez...

FIN


© Daniel Flores, 2013. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et du traducteur. Titre original : ¿Ha oído llorar a los lobos? (Axxón 243, juin 2013). Traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean-Claude Parat. Le dessin illustrant le titre est © Tut.

 
 

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14/08/13