Sandrine Bettinelli
Née le 19 mai 1971, mariée, trois enfants.
A participé au site littéraire La Tache d'Encre. Membre des comités de lecture du site Ecrits-Vains.
 
Lauréate des concours de nouvelles suivants
-Concours de l'Association Bastet 2004, 1e accessit
- Journal littéraire 2004, 1e accessit
- Prix Infini de la nouvelle 2002.
- Ville de Genève, la Fureur de Lire 2001.
- Concours universitaire de la nouvelle,
prix régional pour l'Université de Besançon (catégorie non étudiante, 1999).

Lauréate des concours de poésie :
- Ville de Sèvres 2004
- Encres Vives 2003, 3e prix
- Ville de Fondettes 2003
- Orage-lagune-express printemps 2002.

 
Publications
 
Recueils collectifs
- Déléatur, Paraduria et autres nouvelles, Bastet
- Sacré choeur, poèmes et nouvelles, éditions Petit Pavé
- Nouveaux poètes français et francophones, Jean-Pierre Huguet éditeur (collection "Les Lettres du temps", en partenariat avec France-Culture) - 2004
- Violences-ecrits-net, recueil collectif, poèmes et nouvelles, atypique-editions
- Rendez-vous avec la mort, "Emblèmes" HS1, éditions de l'Oxymore.

 
 
 

Lettre d'informations

 



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L'Autoroute

Sandrine Bettinelli



  Toujours avancer, malgré la lassitude, continuer, rouler. Toujours... Que cette route est longue…
  Quand vais-je enfin arriver ? Ce matin, quand je suis partie, il faisait frais. Le soleil se levait à peine. C'était si beau cette couronne de lumière au dessus des arbres. Pourtant, je n'aime pas le goût de l'aube. Même après le café, ce goût nauséeux dans la bouche... Ce matin, ça ne m'a pas empêché d'être heureuse de vivre. Le soleil, les fleurs, les petits oiseaux, une nouvelle journée, pleine de possibilités.
  Maintenant, il ne reste plus qu'un chemin.
  Les automobiles se pressent, nombreuses, à la limite de l'embouteillage. Mais le flot ne ralentit pas. Les véhicules se fraient un passage sans problème, comme attirés au loin, là-bas, par l'issue certaine.
  Je devrais faire attention à ma conduite. C'est stupide, j'oublie parfois que la voiture n'avance pas toute seule.
  Ça me rappelle un livre. Un cheval trottine, il connaît le chemin. Le cavalier dort, se laisse porter. C'était dans quoi, déjà ? Je ne sais plus.
  Tout à l'heure, j'ai lâché le volant, pour voir. Il ne s'est rien passé. La Renault a continué tout droit. J'avais envie de tourner le volant. De braquer vers la droite ou la gauche. La voiture aurait-elle suivi ? Je n'en suis pas sûre.
  Sur l'autoroute, de toute façon, on ne peut qu'avancer. Pas d'autre choix. Impossible de faire demi-tour. Impossible de s'arrêter. Interdit. Il reste une dernière solution. Hors de question, elle ne veut pas y penser. Elle veut rester là, dans ce lieu connu. Plein de vie.
  
Quelles idées étranges. Ce doit être la fatigue. J'aurais dû faire une pause. Mais ça fait des dizaines de kilomètres qu'il n'y a pas une seule aire de repos. De toutes façons, je ne sais pas où j'en suis. Le niveau de la jauge d'essence reste bloqué. Il doit y avoir un problème. C'est comme ça depuis...
  Depuis qu'elle a failli avoir un accident. Evité de justesse.
  J'ai eu si peur. Ça faisait un moment que j'avais repéré ce camion. Quel imbécile, ce conducteur ! Il aurait pu tuer quelqu'un. Moi. Ou même des dizaines de personnes. Je préfère ne plus y penser.
  Le monstre oscillait entre deux voies, indécis. Elle a accéléré pour dépasser. Elle n'avait qu'une envie, le laisser loin derrière elle et l'oublier. Se sentir rassurée. Au moment où elle arrivait à sa hauteur, il s'est décidé pour la voie de gauche.
  Je ne sais pas comment j'ai pu m'en sortir.
  A-t-elle accéléré, réussi à le dépasser, le voyant s'éloigner dans son rétroviseur, dans un bruit de klaxon furieux. Ou bien a-t-elle freiné à temps ? A-t-elle frôlé la rambarde ? Qu'a-t-elle fait au juste ?
  Je ne sais pas. Je ne me souviens pas. À part le problème de la jauge, la voiture n'a rien. Elle roule toujours aussi bien. Même mieux. Son moteur n'a jamais fait un bruit aussi régulier. Peut-être y-a-t-il des égratignures ? Le pare-choc légèrement enfoncé ? Je vérifierai en arrivant.
  
Si tu arrives un jour... Tu sais ce que tu fais là, n'est-ce pas ?
  Non !
  
Bien sûr que si. Tu sais qui je suis ?
  NON !
  
Alors pourquoi gardes-tu tes yeux fixés sur la route ? Elle n'est pas intéressante, cette route, elle ne change pas, kilomètre après kilomètre, ce sont les mêmes poteaux, les mêmes arbres et le même panneau. Voyons, regarde-le, si tu le regardes, je pourrai te faire passer et tu ne resteras pas là, en compagnie de tous ces autres automobilistes têtus qui refusent de quitter leur véhicule. Tu les as regardés ?
  NON !
  
Oui, tu les as regardés, je le sais. Puis, tu as préféré oublier. Certains ne sont pas beaux à voir. Ils sont là depuis si longtemps. Ils gardent la tête baissée, les yeux rivés sur l'asphalte, les bras tendus, rigides.
  Je ne suis pas comme eux !
  La voix est partie. Je suis si fatiguée. J'ai envie de la suivre. J'en ai assez d'être bloquée ici.
  Accepter mon sort, il faut accepter mon sort. Le camion... Je me souviens ! Le camion... La rambarde... de plein fouet.

  Sur le panneau, elle déchiffre avec soulagement le mot qu'elle espérait :
  « SORTIE ».



© Sandrine Bettinelli. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure.

Nouvelles

Le commentaire :
Cette nouvelle présente de troublantes similitudes avec L'embouteillage de Henry Slesar (1958, The jam, in Territoires de l'inquiétude, Casterman, Autre temps, Autres mondes/Anthologies, 1972 ; in Territoires de l'inquiétude 3, Denoël, Coll. « Présence du fantastique » n° 22, 1991.)

Des malfrats prennent des risques pour sortir au plus vite d'un tunnel, mais tombent à sa sortie sur un embouteillage insensé. Ils demandent à un flic si ça va durer et celui-ci leur répond que ça durera l'éternité : ignorent-ils où ils sont ? L'embouteillage est celui de tous les damnés morts dans le tunnel pour avoir voulu en sortir trop vite... Comme eux.
Il serait cependant malvenu de suspecter Sandrine Bettinelli de plagiat. Elle n'a jamais lu ce texte et son imaginaire est suffisamment fécond pour produire des textes de qualité. Alors, rencontre ? Je le crois sincèrement. Plus l'on touche aux thèmes essentiels du fantastique, plus l'on se rapproche de la symbolique et du mythe, plus il est inévitable de rencontrer d'autres œuvres. Est-ce gênant ? Personnellement, je ne le crois pas. Il importe avant tout que le texte soit bon. Et le texte de Sandrine est très bon !
JPP

10/12/04