La nouvelle


   La fille apparut tout à coup au milieu de la route, au détour du virage. Augusto enfonça la pédale de frein, bloqua pile devant elle, sans qu'elle donne le moindre signe de vouloir s'écarter ou d'avoir peur. Robe blanche, cheveux noirs : dans la lumière éblouissante des phares, elle semblait irréelle, tout comme sa présence sur ce bout de route au milieu de nulle part.
   — Tu es folle ! s'écria Augusto, penché par la fenêtre, le cœur battant, parce qu'il avait eu peur, lui.
   La fille s'approcha. Ses grands yeux noirs, cernés, brillaient dans la pâleur du visage.
   — Tu peux me prendre ?
   — Bien sûr, monte.
   Il se détourna pour ouvrir la portière. Elle était déjà assise à son côté.
   — Voilà ce qui s'appelle faire fissa. C'est plutôt ton genre, non ?
   Elle ne répondit pas. Elle posa la nuque sur l'appuie-tête et tint le regard fixé sur la route. Augusto repartit sans mot dire.
   Les phares découvrirent le tronc d'un grand hêtre au bord du fossé. La fille le désigna du doigt.
   — Tu vois cet arbre ? C'est là que j'ai eu l'accident.
   La voix n'était guère qu'un murmure, lent, solennel, avec un écho bizarre. Augusto allait répondre quand elle reprit :
   — C'est là que je me suis tuée.
   Les mots continuaient à résonner dans l'habitacle quand le corps de la fille disparut à ses yeux.
   Augusto perdit le contrôle de son véhicule qui fit deux tête-à-queue et s'arrêta, le pare-choc à un pas du hêtre incriminé. Augusto pressa une main sur sa poitrine. Il sentait son cœur battre à se rompre dans la cage thoracique et avait du mal pour respirer. Avant qu'il ait pu formuler la moindre pensée, la fille réapparut sur le siège du passager.
   — Excuse-moi. J'ai disparu trop tôt. Ça n'est pas l'endroit. Continue, ça n'est pas cet arbre-là. Ça n'est pas ici que je suis morte.
   Elle posa de nouveau la nuque sur l'appuie-tête et reprit sa position d'avant.
   Un instant, Augusto se demanda s'il n'était pas mort lui aussi. Ce qui m'arrive n'est pas vrai, se disait-il. Mais la fille était assise là, près de lui. Elle attendait et paraissait impatiente. Il ferma et rouvrit rapidement les yeux deux ou trois fois : rien à faire, la vision ne s'en allait pas. C'était absurde, d'accord, mais réel. Inquiet à la pensée de ce qui pourrait se produire s'il indisposait le fantôme, il respira à fond, remit la voiture sur le bon chemin et repartit.

   — Ici ! dit-elle un peu plus loin. Ah, non, ça n'est pas là non plus. Il y avait un grand arbre et, aussitôt après, une petite route sur la droite, qui menait à un pâté de maisons aux toits rouges.
   — Je ne connais pas bien le coin, balbutia Augusto.
   — Ah ! fit-elle, déçue. Tu as une carte ?
   — Dans la boîte à gants.
   Elle l'ouvrit, prit la carte et trouva, en-dessous, un CD du chanteur Valerio Scanu.
   — Eh ! Ça, c'est mon époque ! s'écria-t-elle. On peut l'écouter ?
   — Ton époque ? dit Augusto, surpris. Et, rassemblant son courage, il lui demanda :
   — Mais, toi, quand es-tu morte ?
   — Je ne me rappelle pas bien, reconnut-elle. Tu sais, l'éternité ne connaît pas les horaires, on perd facilement le compte.
   — Oui, j'imagine. Et comment ça marche ? La nuit, tu retrouves les autres fantômes et vous décidez de hanter les châteaux ou d'effrayer les passants, ou quoi ?
   — Je n'ai encore jamais rencontré quelqu'un comme moi.
   — Ah ! Dommage ! Et comment passes-tu le temps ?
   — Avec l'autostop !
   — Évidemment.
   Augusto faillit sourire. La situation était bizarre et inquiétante, mais il commençait à trouver ça drôle.
   Elle déplia la carte :
   — Où sommes-nous maintenant ?
   Augusto jeta un œil, et la voiture fit un léger écart.
   — Attention ! hurla-t-elle. Ne quitte pas la route des yeux. C'est dangereux.
   — Qu'est-ce que ça peut te faire ? lui dit-il, agacé. Tu es déjà morte, non ?
   — Je le dis pour toi. Il suffit d'un instant de distraction, tu sais ! Et je parle en connaissance de cause, tu as devant toi la preuve vivante… moribonde… morte.
   Lui, pour conjurer le mauvais sort, se passa une main entre les cuisses1.
   Elle regardait la route.
   — Arrête-toi ici ! Je suis sûre.

   Lara tourna les yeux jusqu'au bout de la vitre beige où son regard rencontra celui de la poupée au casque de cheveux blonds. Elle se souvint alors de la fillette disparue le mois précédent, qu'elle avait vue en photo, et comprit qu'elle partageait le même sort.
   Elle éclata en sanglots silencieux, sans larmes.
   Augusto stoppa au bord du fossé et tous deux descendirent de voiture. Elle, sans ouvrir la portière. Les phares allumés éclairaient un grand hêtre, au pied duquel était appuyé un bouquet de fleurs. Fixée sur le tronc, une plaque faisait apparaître la photo d'une jolie fille aux cheveux et aux yeux noirs, sans cernes, ainsi qu'un visage rose aux traits délicats.
   — Tu t'appelais Monica ?
   — Oui, je crois, répondit-elle à voix basse.
   — Je te laisse ici ?
   — Merci. Excuse-moi pour le malentendu de tout à l'heure.
   — Bah ! Tu penses ! Bon. Alors bonne continuation... je veux dire, repose en paix… Euh ! Quoi que tu fasses…
   — Et toi, où vas-tu maintenant ?
   — Je continue jusqu'à Montecastello.
   — Ça doit être un beau coin. Je n'y suis jamais allée. Je voulais y aller, mais ensuite, j'ai percuté le hêtre. Et…
   — OK. Ciao.
   — Ciao.
   Augusto ouvrit la portière, puis s'arrêta pour regarder Monica blottie tristement au pied de l'arbre.
   — Écoute, si tu veux venir à Montecastello…
   Elle se releva d'un coup.
   — Mais il faudra te trouver une autre voiture pour revenir.
   — Bien sûr. Bien sûr.
   Une fraction de seconde, elle était déjà sur le siège du passager.
   Augusto reprit le volant et démarra. Le silence se fit dans l'habitacle. Monica,qui fixait la route, se tenait toujours aussi raide, et lui ne savait quoi dire.
   Il prit le CD de Valerio Scanu, l'inséra dans le lecteur.
   Et les voilà tous deux qui chantaient :
   Fare l'amore in tutti i modi in tutti i luoghi in tutti i laghi2.
   (Faire l'amour en tous lieux et de toutes les façons.)

FIN


1- En Italie, une superstition veut que les hommes puissent le prévenir en touchant leur sexe.

2- Per tutte le volte che de Valerio Scanu, 2010.


© Giuliana Acanfora. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Autostop. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.
 
 

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07/07/13