Renato Pestriniero
a publié quelque deux cents récits, romans, essais et scénarios en Italie et à l'étranger. Il est notamment connu en France comme l'auteur de Venezia, la ville au bord du temps, recueil traduit par Jacques Barberi et paru dans la collection "Présence du fantastique", chez Denoël.

La Terre peut attendre s’incrit, comme À l’Ombre de Saturne, dans la série
de textes où Renato Pestriniero évoque la découverte d’intelligences extra-terrestres et leurs rapports avec l’homme, ce qui constitue l’un des thèmes majeurs de son œuvre. L’auteur italien, et c’est une de ses originalités, évite toute description physique qui donnerait à ces formes de vie un caractère plus ou moins anthropomorphe, plus ou moins monstrueux.
Leurs rapports avec les Terriens, avec l’homme, s’établissent essentiellement au
niveau de la sensibilité et du psychisme. Peut-être cette approche les rend-elle paradoxalement plus crédibles.
 
(Pierre Jean Brouillaud)

 

 

 

La Terre peut attendre

Renato Pestriniero




  — Moi, je ne sors pas d’ici, répéta Nath.
   — Tu ne peux pas refuser.
   O’loff essayait de rester calme, mais il sentait que le point de rupture s’approchait dangereusement. Maintenant, Nath se pelotonnait dans un angle de la couchette et se curait les ongles des orteils. Il avait enlevé ses bottes aussitôt après le départ et ne les avait pas remises. En état d’apesanteur il était à l’aise sans chaussures parce que les doigts de pied lui servaient à s’ancrer. Son gros orteil était opposable. En outre, il était atteint de mongolisme et ne dépassait pas un mètre vingt-trois.
   Entre temps, O’loff avait cédé à la colère :
   — Écoute, produit de fausse couche, maintenant tu bouges ton cul. Dans dix minutes, je veux te voir devant le sas avec armes et bagages. C‘est clair ?
   De son coin, Nath fixa O’loff en silence. Puis, d’un bond, il alla s’accrocher aux nervures du plafond. Après s’être solidement arrimé par les pieds, il pointa l’index sur O’loff.
   — Je m’en balance, hurla-t-il. La dernière fois, c’est à moi que les dés ont confié le commandement, et tu ne peux pas donner des ordres. Si tu veux aller sur le satellite, tu y vas tout seul ou avec ceux qui veulent venir, mais moi, je reste ici.
   O’loff fit un geste. La main de Delmira se posa sur son bras.
   — Laisse tomber. Nous deux, ça suffit.
   — Si tu veux, je viens, dit Drag-Ha, l’autre fille. Moins je suis dans ce bordel, mieux ça vaut.
   O’loff secoua la tête :
   — Nous allons sur le satellite, moi, Delmira et cette caricature d’être humain.
   — À ce stade, ça n’est pas toi qui commandes, aboya Nath, dites-le lui vous aussi que les dés m’ont donné le commandement.
   Lebrig’en, le cyborg, intervint :
   — Ça ne s’applique que pendant la navigation, Nath. Maintenant, nous nous trouvons sur une planète, donc le commandement revient automatiquement à 0’loff.
   Nath regarda le beau visage du cyborg. Il acceptait toujours ce que disait Lebrig’en, car entre les deux s’était établi un lien qui allait au delà de la hiérarchie, un rapport affectueux liant deux êtres conscients d’être tenus à la marge, même dans le microcosme de l’astronef, l’un à cause de ses malformations, l’autre en tant que cyborg pas très réussi.
   — À une condition, reprit Nath, que Dra-Hag me la fasse voir.
   — Ah non, s’écria Dra-Hag, maintenant, ça suffit !
   — Montre-la lui, quelle importance ? dit Delmira en riant.
   — Je ne viendrai que si elle me la fait voir, répéta Nath qui se balançait, accroché aux nervures.
   — Courage, Drag-Ha, intervint O’loff, finissons-en, autrement, je le tue.
   — Il m’emmerde !
   — Bon, passe de l’autre côté.
   Drag-Ha se dirigea vers l’angle.
   — Attends, fit Nath.
   Et, avec une agilité de primate, il se laissa tomber devant la fille, les yeux brillants. Sur le visage de Drag-Ha se lisait la grimace de dégoût qui apparaissait chaque fois qu’elle devait satisfaire le désir de ce répugnant personnage. Les autres reprirent leur activité.
   Chef était le seul membre de l’équipage qui, à cet instant, n’avait aucune obligation. Comme aucun travail important n’était prévu et que le petit déjeuner était prêt, il essayait de faire entrer dans le fauteuil la masse énorme de son corps.
   Drag-Ha commença à enlever son gant noir, mais Nath l’interrompit en levant la main :
   — Doucement… doucement, pas aussi vite. Pourquoi diable est-ce que tu es toujours aussi pressée ?
   La fille respirait fortement. Elle prit un à un les doigts du gant, les tira légèrement jusqu’à découvrir le poignet. Puis, calmement, elle l’enleva. Nath émit des gémissements de plaisir. Quand il vit la main dénudée aux cicatrices très nettes, si profondes qu’elles laissaient apercevoir les os, son corps disgracieux fut parcouru d’un frisson.
   Drag-Ha jeta un rapide regard sur les muscles aux coutures roses, obscènes, et ne put éviter à nouveau un sentiment de haine à l’égard du monde entier. Chacun d’eux avait de bonnes raisons personnelles, même si elles étaient différentes, d’avoir la même réaction. C’était pour ça qu’ils se trouvaient à bord de la Tarpea. La fille remua ses doigts squelettiques devant les yeux de Nath. Celui-ci, tremblant, lui prit la main et la serra entre les siennes, puis la porta à son visage, la passa sur ses joues, lentement, comme une caresse. Drag-Ha le laissait faire.
   — Ça te plaît ? murmura-t-elle, faisant semblant d’être troublée. Prends-la, elle est à toi. Ne fais pas attention à ce que j’ai dit tout à l’heure. Tu sais que je finis toujours pas céder. Mais je le fais pour toi seulement, pour le petit Nath.
   C’était ce qu’elle disait toujours.
   — Oh ! Drag-Ha…
   La créature difforme passa les lèvres sur la main qui, trois années plus tôt, avait été violentée par le laser. L’acte d’accusation disait : Vol à main armée et homicide. Le garde avait réussi à tirer avant de mourir, détruisant la main de Drag-Ha. Puis était venue la condamnation à mort accompagnée de l’option habituelle. Le résultat fut que la fille se trouvait depuis deux ans en compagnie de damnés, à des années lumière de la Terre. D’autres préféraient en finir par un bon coup de laser.
   — Je ne peux pas le supporter, commenta à voix basse O’loff, assis à la console, il est écœurant.
   Delmira se laissa descendre, en se contorsionnant pour ajuster sa combinaison.
   — Tu ne peux pas le lui reprocher.
   — Pour ce morceau de bidoche avariée !
   — Il n’est pas normal, tu le sais bien. C’est sa seule façon de jouir.
   — C’est tout aussi dégoûtant.
   — Et toi, qu’est que tu en sais de tout ça, c’est une affaire qui ne te regarde pas.
   — Tu es une sale garce ! Comme l’autre !
   Delmira éclata de rire en continuant de s’équiper.
   Nath sanglotait. Drag-Haa s’agenouilla pour se mettre à sa hauteur, lui prit la tête entre les mains et le pressa sur sa poitrine, lui caressa les cheveux courts, prématurément gris. Elle faisait aussi toujours le même geste.
   — Vas-y ! Les autres t’attendent. Ça t’a plu ?
   Nath fit signe que oui, puis s’éloigna pour revêtir sa combinaison de sortie.
   Quelques minutes plus tard, le module d’exploration se détacha du flanc de la Tarpea, sortit de quelques centaines de mètres dans l’atmosphère claire, puis l’ordinateur le plaça sur la trajectoire que lui permettrait de croiser l’orbite du satellite.
  
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