La nouvelle


Un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort.
(Ancien Testament)


   Le portail du camp s'entrouvrit, libérant un traîneau éreinté tiré par deux centaures aux gueules entravées par des brides multicolores. Cet ensemble minable fendait la boue tel un scalpel ouvrant des chairs. Déjà, ses feux de positions s'estompaient dans la grisaille continuelle qui noyait toutes les formes. À son passage, deux promeneurs attardés – de ceux qui, s'ils trouvent une taverne le soir n'en ressortent qu'au matin – échangèrent des propos teintés, malgré l'ivresse, de bon sens :
   — Hé, quelle barque !
   — Les bêtes sont aussi usées que la carriole, lança son compagnon en retour.
   Appuyant ces propos d'un solide crachat, l'homme réajusta ses bottes et mit le cap vers sa prochaine escale dont les néons luisaient au loin.
   Déjà, l'embarcation dépassait les limites de la ville, laissant derrière elle les pitoyables baraques sur pilotis où ronfle une humanité qui sent la sueur et le pétrole. Il pleuvait, comme d'habitude sur cette planète infecte, sans doute la plus humide de l'univers. L'homme y avait d'ailleurs développé un vocabulaire adéquat pour exprimer sa lassitude de ce climat. Des phrases comme « quel temps fera-t-il demain ? » ou bien « sale temps aujourd'hui n'est-ce pas ! » étaient vides de sens car, selon les scientifiques, il pleut ici depuis quatre mille ans ! La boue recouvre presque toute la surface : pour les fabricants de cuissardes et les marchands de parapluies, c'est un paradis, et pas d'éclaircies en perspective ! Sur Minurva, il a plu, il pleut et il pleuvra… Déluge ou ondée, sous ce traitement le sol a perdu sa fermeté et seule une technologie adaptée permet d'y vivre et de s'y déplacer. Cependant, sous ces cieux couverts, tous les hommes ne broient pas du noir : Minurva est en fait un royaume enchanté qui sent bon le pétrole et il faut venir le chercher ici, au fin fond de la galaxie, parce que notre bonne vieille Terre n'en recèle plus ! Et comment vivre sans pétrole ? C'est la plus noble des matières, la plus précieuse aussi ! Par bonheur Minurva regorge de cet or noir que des supertankers célestes acheminent durant des années vers la planète-mère dans une infernale ronde cosmique.
   L'équipage était désormais loin du camp et de sa forêt de derricks, l'habitacle piqueté de points lumineux rouges et bleus presque entièrement recouvert de boue. Les deux montures, que d'aucuns jugeaient éreintées, tiraient sagement le traîneau dominé par la silhouette d'un portefaix, calé à son sommet tel un antique conducteur de diligence. Enveloppé dans une cape imperméable, le visage anguleux offert au vent, il s'efforçait de surveiller l'échine des bêtes. Celles-ci évoquaient davantage un dauphin qu'une créature mythologique. Elles possédaient quatre puissantes nageoires inférieures qui brassaient la boue, assurant dans cet élément une propulsion bien plus sûre qu'une quelconque mécanique. Une tête, toute en longueur, une gueule barrée de fanons destinés à filtrer la glaise afin d'avaler les animaux qui y prospéraient et des yeux à facette offrant une vue panoramique leur assuraient une excellente adaptation. L'espèce était docile mais gloutonne et sous l'impulsion de ces deux représentants, le véhicule s'enfonçait dans la nuit.
   S'opposant au monde extérieur, à ce ciel encombré de lourdes vapeurs aux teintes lugubres, ce refuge mobile était comme une oasis au milieu du désert. Derrière ce rempart d'acier existait un univers exigu certes, mais agréablement éclairé par des teintes douces et chaudes, encombré de coussins et de tapis jetés sans ordre, dans la tiédeur d'une atmosphère constamment contrôlée.
   Les hublots, occultés par de lourdes tentures lie de vin, protégeaient l'hôte vautré entre une malle et une pyramide de paquets de l'enfer extérieur. Ses lèvres serrées autour du tuyau d'une longue pipe, il reposait dans un luxe discret et bienvenu. Perdu parmi ses semblables, il n'eût point retenu l'attention, Dame Nature lui ayant épargné traits aquilins, front haut, yeux bleus ou chevelure bouclée à la David, qui sont le lot de tant d'êtres d'exception. Cet homme ne frappait pas l'esprit par son allure. Il était même un peu empâté, bedonnant, malgré le soin pris pour camoufler cet embonpoint sous les plis de sa robe ; marque de pudeur tout à son honneur lorsque l'on sait combien les femmes sont friandes d'un ventre replet chez leur partenaire…
   Sur son visage ordinaire au crâne dégagé par une calvitie avancée, des veinules pourpres marbraient son nez, trahissant un certain penchant pour les fruits de Bacchus, et une barbichette grise s'y agrippait comme un buisson ratatiné. Néanmoins, son regard trahissait des préoccupations bien réelles, et son départ du camp avait des allures de fuite. Les affaires marchaient mal et il allait devoir se faire oublier un certain temps.
   Indifférent aux soucis de son maître, Gabardine, le cocher, abandonna peu à peu sa pose hiératique, vaincu par le Rubéol, l'alcool local. Il s'affala lentement sur son banc, relâchant les rênes, victime d'un irrépressible sommeil. Les deux montures qui n'attendaient que cette défaillance, sentant du mou dans leurs entraves, entreprirent alors un petit galop dans la campagne. Il est vrai que les centaures ne voient pas leur monde avec nos yeux. Là où, pour un humain il n'y a que désolation, boue et pluie, eux perçoivent des couleurs qui lui sont interdites, hument des effluves inaccessibles à ses sens et ressentent les averses qui le transpercent comme des caresses. Ainsi libérées, cédant à l'appel des grands espaces, elles eurent tôt fait de donner avec un enthousiasme retrouvé une nouvelle direction à l'équipage. L'allure en devint bientôt éprouvante pour son passager.
   Celui-ci, surpris par cette accélération, faillit avaler le tuyau de sa pipe. Rejetant d'un geste de colère couvertures, tabac et coussins, il se précipita vers la lucarne du conducteur, la déverrouilla en jurant et, recevant d'un seul coup les intempéries à la figure, vociféra :
   — Imbécile ! Triple buse ! Réveille-toi pauvre crétin ! Arrête tes sales bêtes ! Ah, tu es saoul comme toute la Pologne !
   Toutes ces imprécations demeurèrent pourtant sans effet sur le pauvre Gabardine, gagné par une torpeur proche du coma, sourd aux virulentes directives de son maître. Et c'est ainsi qu'entraîné de plus en plus vite, le traîneau s'écarta des pistes balisées. Par ailleurs, la méthode de réanimation employée par le voyageur à l'aide d'une canne de jonc ne se révéla pas appropriée pour un réveil rapide.
   Pourtant, sans cet incident, jamais l'opportunité d'une fortune facile ne se serait présentée à lui.

   Ivre de rage, l'homme enfila un imperméable qu'il tira de ses affaires, prenant garde de ne pas être projeté d'un bout à l'autre du compartiment et, après s'être équipé laborieusement, il ouvrit un sas lui permettant de se hisser à la place du conducteur. Un vent froid et des rafales de pluie s'engouffrèrent dans l'habitacle, attisant sa colère. Une fois dehors, il agrippa le corps de Gabardine et, sans ménagement, le poussa à l'intérieur à coups de pieds. Celui-ci n'eût pas un grognement, même quand sa tête heurta une cloison. Une fois débarrassé de son ivrogne de valet, l'homme entreprit de récupérer les rênes afin de maîtriser les bêtes. L'exercice fut difficile, les centaures ne manifestant pas un grand enthousiasme à la perspective de subir à nouveau son joug. Enfin, crotté, furieux, le voyageur parvint à reprendre le contrôle de son véhicule et, après une course erratique, finit par l'immobiliser au milieu de nulle part. Une envie farouche le poussait à se saisir de Gabardine pour le jeter dans la boue. Mais peu à peu la colère reflua. Il fouilla dans sa poche, en sortit une flasque de Rubéol qu'il avala d'une lampée. Une fois calmé, il considéra la situation. Il était en dehors des routes pratiquées, et le système de guidage, lorsqu'il le consulta, lui apprit qu'il avait grandement dérivé par rapport à l'itinéraire prévu. Pour reprendre le bon chemin, il devrait naviguer à vue et traverser une propriété inconnue. D'un coup d'œil, il s'assura de la présence de ses armes dans le râtelier. Ici, les hommes étaient jaloux de leur frontière de boue, et mieux valait être prudent. Il considéra son valet, testa la souplesse du jonc contre ses côtes, puis remit son traîneau en marche, s'installant à sa place en grommelant. Assez loin de sa position, des feux rouges et verts annonçaient une exploitation, sans doute la propriété signalée par le guide. Dans la grisaille, il distingua les tours des derricks et la longue ligne du pipeline qui fuyait à l'horizon. Bizarrement, les bras des pompes d'extraction étaient tous immobiles. Une habitation perchée sur pilotis était posée à une extrémité du champ de forage. Il entreprit de s'y diriger. Les bêtes, à nouveau dociles, s'ébrouèrent avec regret.
   Bientôt il distingua le logo de la compagnie pétrolière locale ; «Double Star Petroleum », une des multiples petites exploitations qui parsemaient la surface de Minurva. Ce qui le surprenait, c'est qu'aucun mouvement n'était décelable, tout semblait arrêté. L'homme s'empara d'un fusil et l'arma au moment où son véhicule se rangeait contre le quai d'accostage du bâtiment. De la lumière brillait à l'intérieur de celui-ci. Il débarqua, sur ses gardes, et déclencha la sonnerie annonçant son arrivée. Après un bref instant, décontenancé par l'absence de toute réaction, il se dirigea vers le sas d'entrée. Devant l'interphone, il se présenta, se demandant s'il obtiendrait une réponse. Subitement l'accès s'ouvrit et, sans réfléchir, il s'y engagea. Alors, saisi par le calme soudain qui y régnait, il prit seulement conscience de la violence des intempéries qui se déchaînaient à l'extérieur. Il ruisselait littéralement et il regarda par l'oculus les nuages lourds chassés par le vent. Se débarrassant de son imperméable et posant son fusil contre une cloison – après tout, il fallait bien prendre des risques – il actionna la deuxième partie du sas dès que son voyant passa au vert.
   Il entra, prudemment.

   Devant lui, attablé au milieu d'une grande pièce agréablement chauffée et éclairée, un homme encore jeune et au visage pâle le fixait.
   — C'est elle qui vous envoie ? fit-il abruptement à son visiteur.
   — Euh ! Bonjour. Je m'appelle Léon et je me suis égaré…
   Sans prendre la peine de se présenter à son tour, l'homme reprit :
   — Elle est partie et a tout foutu en l'air, vous trouvez cela normal ?
   — Disons, déraisonnable ?
   — Vous savez où elle est ?
   — Euh, non ! Mes bêtes ont dérivé, moi je venais simplement vous saluer !
   — Ah, bon. Vous voulez boire un coup ?
   Sans attendre de réponse, il tira d'une étagère à sa portée un verre. Devant lui une bouteille de Rubéol bien entamée était déjà disposée. Il fit un geste engageant et Léon s'assit face à lui, s'efforçant d'échapper aux relents de son haleine.
   — Alors, qu'est-ce qui vous arrive ? Reprit Léon pour lancer la conversation.
   L'homme le regarda en jouant avec son verre puis répondit :
   — Ces foutus nostalgiques lui ont tourné la tête. Depuis qu'elle a découvert leurs fariboles, elle a complètement changé !
   — Les nostalgiques ?
   — Ben oui, regardez !
   Son interlocuteur glissa dans sa direction une plaquette colorée. Au contact de l'index, des hologrammes s'animèrent et une musique légère s'éleva. C'était un court pamphlet contre les compagnies pétrolières, l'industrie des plastiques et la consommation à outrance.
   — Bah ! fit Léon. Encore de vieux écolos qui ne se sont jamais remis de leur échec. Tout juste bons pour le musée !
   — Ouais… Mais elle n'est pas de cet avis ! Pourtant, je ne lui ai jamais rien refusé ! Tenez, regardez comme elle est super !
   La créature qu'il suscita au dessus de la table avait effectivement quelques atouts sérieux dans son jeu.
   — Elle s'ennuyait peut-être ?
   Qu'est ce que vous me chantez-là ? On a tout pour être heureux ici : le pétrole coule à flot et le fric avec ! Toutes ces balivernes écolos me l'ont transformée. Mais si elle n'était que partie, ce ne serait rien !
   Visiblement, l'homme était en veine de confidences et le Rubéol devait y concourir. Léon pensa aux rigueurs de l'extérieur et décida qu'il serait plus agréable de rester au chaud quitte à écouter distraitement les malheurs conjugaux de son hôte.
   — Pourquoi ? S'enquit-il. Cela doit déjà être assez dur non ?
   — Croyez-moi, si je lui mets la main dessus, je lui ferai passer le goût du naturel ! Venez, suivez-moi, je vais vous montrer quelque chose qui va vous étonner !
   Il se leva lourdement, se saisit d'un manteau et entraina son visiteur décontenancé vers la sortie. Une fois équipés, tous deux s'engagèrent sur le quai qui desservait les pompes à tête de cheval, toutes figées. Léon jeta un œil en direction de son traineau. Gabardine avait dû récupérer ses esprits car il avait repris sa place au sommet de la cabine, attendant patiemment les ordres de son maître. Les deux centaures, eux, se roulaient de joie dans la boue.
   Courbés sous les bourrasques du vent, ils parvinrent au pied du premier puits d'extraction.
   — J'ai remarqué que vous ne pompiez plus. Il y a une panne ?
   — Disons un blocage, répliqua son interlocuteur avec une grimace. Et je ne sais pas comment faire pour remettre tout cela en état ! Et c'est cette chienne qui est à l'origine de cette situation ! Tenez : regardez !
   Il ouvrit une trappe d'inspection dans le conduit contenant le piston de la pompe. Tous deux se penchèrent pour observer le mécanisme. Mais on ne voyait rien qu'une brillante surface noire, dure comme l'acier.
   — Qu'est-ce que c'est ?
   — Du pétrole.
   — Du pétrole ?
   — Oui, dur comme il n'est pas permis, et indestructible avec cela ! J'ai tout essayé pour en venir à bout, mais c'est impossible. Toutes mes pompes sont prises dans cette gangue, toute mon exploitation est foutue ! Je suis ruiné !
   — C'est dingue. Et ce serait votre femme qui…
   — Oui, elle ou ses complices ont déversé quelque chose qui transforme l'huile en métal !
   Sous ses doigts, la matière noire donnait une impression de résistance à toute épreuve.
   — C'est dingue ! Répéta Léon à nouveau. Mais comment pouvez-vous savoir que c'est elle ou ses nostalgiques qui sont à l'origine de ce phénomène ?
   — J'en ai la preuve pardi !
   Tournant le dos au champ d'exploitation, ils eurent tôt fait de réintégrer la chaleur de l'habitation. En passant, l'homme demanda, en désignant Gabardine :
   — Vous ne voulez pas le faire rentrer ?
   — Non, l'humidité lui fait du bien !
   De nouveau à l'intérieur, une bouteille neuve de Rubéol à disposition, le propriétaire des lieux claqua des doigts et la belle qui s'était enfuie apparût à nouveau entre eux.
   — Tenez, écoutez-la, cette salope !
   L'image était saisissante. Léon aurait presque pu saisir un des mollets de la fille avec sa main. Elle était vêtue d'une courte jupe qui révélait avantageusement des formes affolantes. Par politesse, il s'abstint de jeter un œil sous ce jupon virtuel et fit un effort pour se concentrer sur ses propos.
   — Bonjour mon chéri ! Quand tu visionneras cet enregistrement, je serais déjà loin ! Ce n'est pas que je ne t'aime pas, mais tu ne veux rien entendre. Tu ne penses qu'au fric, à la bouffe et au cul, c'est désespérant. Oh, je ne te jette pas la pierre, tout le monde fait comme toi, mais moi, je ne le supporte plus. Heureusement, mes amis nostalgiques m'ont ouvert de nouveaux horizons !
   Pendant qu'elle se taisait quelques instants, son hôte jeta :
   — Tu parles, elle a du se faire baiser par eux !
   — Mon chéri, j'ai pris aujourd'hui une grande décision : je pars. Inutile de te lancer à ma poursuite, tu ne me retrouveras pas. J'embrasse une cause dont le succès décidera de l'avenir de l'homme, ni plus, ni moins. Si cela te fait sourire, va jeter un coup d'œil sur tes chers puits, une surprise t'y attend ! Avec mes amis, nous avons décidé de mettre fin à la gabegie infernale qui nous empoisonne l'existence. Oh, je sais que mes propos te font sourire, pour l'instant… Dans quelques minutes tu feras une autre mine ! Et ce n'est qu'un avant-goût de ce que nous allons faire pour ramener l'humanité à la raison. Je ne vais pas perdre de temps à essayer de t'expliquer pourquoi j'agis ainsi, et de toute manière, tu ne comprendrais rien. Je te dis adieu mon chéri, porte-toi bien !
   Léon observa quelques secondes de silence une fois l'image évanouie. Il sentait grandir en lui un certain intérêt pour les malheurs de son hôte.
   — Vous pensez qu'elle et ses nostalgiques sont à l'origine de ce que nous avons vu ?
   — Aucun doute, son message est clair, non ? Qu'est-ce que je vais devenir ? Mon exploitation ne vaut plus rien, tous mes forages sont foutus ! Plus grave encore, j'en ai percé un nouveau, et la tête du trépan n'a pas supporté le contact avec la poche de pétrole. Elle a tout solidifié, vous m'entendez, tout le gisement !
   — Peut-être pourrais-je vous aider… Glissa Léon doucement, contenant son excitation tandis qu'à toute vitesse il s'efforçait d'analyser la situation.
   — Ah oui, comment ? Vous avez un remède contre cette cochonnerie ?
   — Non. Je n'y comprends rien et je ne suis pas un technicien ! Mais j'ai un projet de ferme de centaures, et je cherche un terrain. Ma foi, si vous ne pouvez plus extraire de pétrole du votre, vous seriez peut-être intéressé par l'idée de me le céder ? On peut toujours y élever des bêtes à défaut d'autre chose ? Qu'en pensez-vous ?
   Une lueur rusée filtra soudain entre les paupières de son interlocuteur.
   — C'est-à-dire, tout cela vaut cher…
   — Vous venez de m'avouer que vous ne pouviez plus rien en faire !
   — N'empêche, même dur comme du granit, le pétrole reste le pétrole !
   — Voyons, comment voulez-vous l'exploiter ? Impossible ! Et toutes ces pompes inertes qui encombrent ce domaine ! Enfin, faites comme vous l'entendez, ma proposition est honnête mais limitée dans le temps !
   — Dix millions !
   Léon se retint à la table pour ne pas tomber sous le coup de la stupeur. Sans en demander la permission il se versa une rasade de Rubéol qu'il avala d'une traite.
   — J'avais en tête un autre chiffre…
   — Vingt millions ?
   Un large sourire auréolait la face de son vis-à-vis.
   — Non, non, cent mille, tout au plus. C'est bien payé pour un champ de boue !
   L'homme chercha son fusil du regard.
   — Je plaisantais, cher monsieur ! Voyons, cinq cent mille, c'est un beau montant non ?
   — Un million !
   — Six cent mille !
   — Vous êtes dur ! Et puis soit, d'accord. Mettez votre pouce ici !
   À l'étonnement de Léon, la transaction fut immédiatement conclue, comme si son interlocuteur était pressé d'en finir. Sans lui laisser le temps de se retourner, l'ancien propriétaire attrapa quelques affaires, les emballa précipitamment et lança à son acheteur, encore éberlué par la vitesse de sa réaction :
   — Merci et amusez-vous bien ! Je vous laisse même les hologrammes de ma femme ! Profitez-en, elle a l'air de vous plaire !
   Et il sortit sans même jeter un dernier regard sur ce qui avait été son foyer.

   Léon se retrouva seul. À travers un hublot il fit signe à Gabardine de venir le rejoindre. Une fois ensemble, au chaud, il lui dit :
   — Finalement, tes bêtises me rendent service. Mais ne recommence plus ! Je viens de faire une bonne affaire ! Mais c'est très étrange…
   — Oui maître ? Osa Gabardine, encore dégoulinant de pluie, mais sentant que celui-ci était dans de bonnes dispositions.
   — Je viens d'acheter cette exploitation, mais elle ne produit plus rien !
   — Alors comment cela pourrait-il être une bonne affaire ?
   — Tu n'es qu'un imbécile ! Il s'agit de la revendre à toute vitesse cent fois le prix d'achat ! Et si tout se passe comme je le pressens, nous allons faire fortune rapidement !
   — Avec tous ces puits de pétrole, de toute manière vous allez récupérer votre mise.
   — Je viens de te dire qu'ils ne produisaient plus rien ! Quelqu'un a tout figé !
   — Figé ?
   — Oui, figé, bloqué, solidifié ! Ce gisement n'est plus qu'une roche noire dont on ne peut rien faire ! Et c'est très intéressant, tant que cela demeurera secret. Gabardine !
   — Oui maître ?
   — L'homme à qui j'ai acheté cette propriété est bien sûr au courant de cette situation. Il me déplairait qu'il confie ses malheurs à d'autres. Il vient juste de partir. Rattrape-le et fais en sorte qu'il n'ait plus de regrets. C'est l'occasion de te racheter !
   Une lueur de joie brilla dans les yeux de son serviteur. Il tira de sa poche un lacet de cuir qu'il caressa tendrement.
   — Pas de problème, maître, c'est comme si c'était fait !
   — Va, ne perds pas de temps !

   Une fois seul, Léon activa l'hologramme où apparaissait l'épouse volage du précédent propriétaire. Pendant qu'elle répétait son message, il en profita pour glisser un regard sous sa jupe, et un sourire de satisfaction éclaira son visage.
   Elle est vraiment mignonne ! pensa-t-il. Il faut que je mette la main dessus sans délai.
   Dans son esprit s'échafaudait un projet ambitieux : il s'allierait avec les nostalgiques, ceux-ci courraient après leurs chimères et lui en profiterait. Mais il se ressaisit : pourquoi feraient-ils alliance avec moi ? Je représente tout ce qu'ils détestent ! Non, il lui fallait agir de façon plus subtile, capter leur confiance, peut-être même les influencer dans le cadre de leurs actions ! Ainsi il rachèterait dans leur dos, pour une bouchée de pain, les exploitations paralysées et s'empresserait de les revendre aux grandes compagnies avec de juteux bénéfices ! Lorsque l'escroquerie serait découverte, il serait loin… Mais il fallait faire vite !
   Sans plus attendre, il entreprit de fouiller l'habitation. Pour trouver les nostalgiques et entrer dans leur jeu, il disposait de peu d'informations, et une seule personne était capable de lui servir de point d'entrée dans cette organisation parfaitement inconnue.
   Un poste de com occupait l'angle d'une pièce. Il s'en approcha, compulsa le répertoire et appela la sous-station du pipeline qui desservait l'exploitation. Il eut tôt fait de prouver à son correspondant qu'il venait d'acquérir la propriété et d'expliquer que toutes les installations étaient à l'arrêt pour cause d'inventaire. Ainsi, personne ne s'inquièterait de l'absence de débit de ses forages ; cela permettrait de gagner un temps précieux. Cette formalité expédiée, il se dirigea vers les autres pièces, à la recherche d'informations sur la femme qui occupait désormais toutes ses pensées. C'était une véritable enquête qu'il allait devoir mener, dans un délai réduit. L'homme lui avait bien dit qu'il ignorait tout de l'endroit où avait disparu sa compagne. Il fallait impérativement qu'il résolve vite cette énigme. Il repassa à nouveau l'hologramme, l'écoutant cette fois-ci attentivement sans que son attention soit détournée par la plastique envoûtante de la fille.
   « Tu ne me retrouveras pas ! » avait-elle dit.
   Soudain, un détail l'interpella ! Le technicien de la sous-station avec lequel il venait de s'entretenir n'avait pas paru particulièrement surpris par sa requête et ne lui avait posé aucune question indiscrète ou gênante. C'est donc que l'exploitation qu'il venait d'acquérir avait cessé de produire depuis très peu de temps et que personne ne s'en était aperçu ! Cela signifiait forcément que la petite n'était pas aussi loin qu'elle avait bien voulu le laisser croire…
   Pris de frénésie, il se précipita vers les consoles pour afficher la carte des lieux. Quelques touches sur l'écran suffirent pour matérialiser à grande échelle la topographie environnante en trois dimensions. Il se situa, identifiant la route dont il s'était écarté. Les délimitations du domaine étaient clairement tracées. De longues lignes noires figuraient le réseau de pipelines qui s'étendait en étoile dans toutes les directions. Il ordonna à la machine d'élargir son champ d'étude aux quatre points cardinaux. Bientôt, les contours d'une couronne d'agglomérations se dessinèrent en haut de la restitution.
   Léon resta pensif. Il ignorait s'il avait une chance d'y trouver sa belle inconnue. Mais ce qu'il découvrait lui suggérait qu'il y avait là une cible idéale pour un groupe de fanatiques comme celui des nostalgiques.

   Gabardine revint, son éternel et inquiétant sourire aux lèvres.
   — Voilà maître, les centaures se sont bien régalés…
   Léon préféra de pas connaître les détails de l'opération.
   — Très bien. Connais-tu la ville de Kilorsky ?
   — Oui maître, j'y ai travaillé jadis.
   Il savait ce que « travailler », dans la bouche de Gabardine, voulait dire.
   — Hé bien, nous allons nous y rendre. D'après la carte, elle est assez proche d'ici. Tu dois bien y avoir quelques amis ?
   — Bien sûr !
   — amis qui auraient peut-être une petite dette à ton égard ?
   — Euh maître… C'est-à-dire que…
   — Je ne veux rien savoir. Combien ?
   — Au moins deux cent mille !
   — Diable, tu veux ma mort ! Prends-les où tu sais. Il faut absolument que j'apprenne certaines choses. Où faut-il descendre ?
   — « Au forage enchanté ». Dès que j'aurai réglé quelques détails…
   — Alors partons !

   Les détails avaient été réglés, mais Gabardine revint avec un œil poché. On ne peut pas tout acheter ! « Au forage enchanté » était une auberge discrète où convergeaient toutes sortes de personnages, de trafics et d'informations. Mais surtout, cet établissement était situé près des installations géantes qui servaient à approvisionner les supertankers célestes en orbite autour de Minurva. Sur des kilomètres, d'immenses réservoirs recevaient et stockaient le précieux liquide acheminé par le réseau de pipelines depuis les quatre coins de la planète. De là, un interminable tube gris s'élevait presque à la verticale et disparaissait dans les nuages. Léon savait qu'à intervalles réguliers, des plates-formes antigravitationnelles soutenaient cet ombilic géant jusqu'aux limites hautes de l'atmosphère, aspirant l'or noir depuis le sol pour l'acheminer jusqu'au terminal céleste où venaient se charger les gigantesques pétroliers de l'espace. Bien sûr, toutes ces installations étaient protégées et surveillées avec la plus grande rigueur en raison de leur caractère stratégique. Il se demanda donc comment les nostalgiques – il se convainquait de plus en plus que ce complexe devait les attirer comme un aimant – pourraient le réduire en une montagne noire indestructible et inutile ? Sans doute bénéficiaient-ils de complicités, mais la proie était bien grosse ! Leur première action n'avait-elle été qu'un galop d'essai ? Comment procédaient-ils ? Ils devaient certainement s'attendre à ce que celle-ci fit du bruit, et le silence qui entourait leur forfait devait les inquiéter ou au moins les surprendre. Et quel rôle pouvait donc bien jouer cette fille ?
   Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête, et son intérêt visait à empêcher ces hurluberlus de se lancer dans une action dont il ne pourrait tirer profit. Les grandes compagnies ne devaient surtout pas prendre conscience de la menace qui pesait sur la production de brut, tant qu'il n'en réaliserait pas tout le bénéfice escompté… Pas de doute, il détenait un atout entre ses mains, mais il ne savait pas encore comment l'abattre !
   Il envoya Gabardine aux informations. Une fois de retour, dans l'intimité de leur chambre, un flacon de Rubéol posé entre eux, le fidèle serviteur lui fit son rapport.
   — Les nostalgiques ont pignon sur rue, maître. Ils sont considérés ici comme de doux rêveurs inoffensifs. Ils organisent régulièrement des conférences dans le Centre d'Échange, tout ce qu'il y a de plus légal et d'anodin !
   — Et la fille ?
   — Je ne sais pas encore. Je n'ai pas voulu poser de questions trop précises ni me faire repérer. Mais on tient un bout de la pelote.
   — Oui. Je crois que je vais me rendre à une de leurs petites discussions…

   Le Centre d'Échanges, dans cette ville anarchique entièrement tournée vers l'exportation du pétrole, était sans doute le seul espace public où l'on pouvait s'amuser sans faire appel au Rubéol. Comme partout, on devait emprunter des passerelles pour y parvenir si l'on voulait éviter de s'embourber. C'était un interminable bâtiment à deux étages, gris et laid, dont la façade supportait des rangées d'enseignes lumineuses vantant les différentes attractions qui y étaient proposées. Peu de gens pourtant s'y pressaient. Néanmoins, s'il existait un centre-ville, c'était bien là !
   Une galerie commerciale agrémentait une série de bars de plus en plus louches à mesure que l'on s'en éloignait, de boîtes ouvrant sur des arrière-salles probablement clandestines, et d'espaces mis à la disposition d'organisations, de sectes, d'églises, de tout un fatras d'associations diverses. C'était dans ce pandémonium que se déroulaient les prestations de l'organisation qui l'obsédait. Un panneau d'affichage eût tôt fait de l'informer de l'heure et de l'endroit de la réunion. Avant de s'y rendre, il fit un détour par les magasins et réalisa une petite emplette indispensable au succès du plan qu'il avait en tête. Puis, nonchalamment, il se dirigea vers la salle de conférence.
   L'endroit se situait au premier étage. C'était une pièce assez grande, à la décoration minable, peuplée d'une dizaine de rangées de chaises dont certaines étaient occupées par quelques personnes. Sur une table, à l'entrée, était disposée une documentation identique à celle qu'il avait vue chez feu le propriétaire de l'exploitation. Négligeant cette propagande, il se posta au dernier rang, face à l'estrade encore déserte. Il n'eut pas longtemps à attendre. Les lumières baissèrent lentement, une musique légère s'éleva, et deux personnages firent leur apparition.
   Un délicieux frisson de plaisir le parcourut quand, enfin, à quelques mètres de lui, il pût admirer celle qu'il recherchait.
   De sa place, invisible dans la pénombre, il détailla sans vergogne cette femme splendide, qui manifestement ne cachait pas ses charmes. Une abondante chevelure rousse encadrait l'ovale régulier de son visage où ressortaient des yeux d'un vert profond. Des formes somptueuses déformaient un chemisier largement échancré, et une courte jupe plissée offrait à la vue des premiers spectateurs des cuisses merveilleusement fuselées. Il était difficile de détacher son regard de sa silhouette, et Léon s'en garda bien. Si le peu qu'elle dissimulait était à la hauteur de ce qu'elle montrait, son ancien compagnon avait dû passer de sacrés bons moments ! Son acolyte, par rapport à elle, paraissait insignifiant. Vêtu d'un costume brun, les cheveux courts et les traits sans âge, il la précédait comme un garde du corps. Immédiatement, Léon sentit que quelque chose clochait dans ce couple…
   Elle prit alors la parole et il goûta à la magie d'une voix chaude et langoureuse.
   — Bienvenue mes amis au nom de tous les nostalgiques !
   Quelques applaudissements retentirent.
   — Vous savez combien il est important que nous prenions tous conscience de la catastrophe qui nous menace ?
   — Oui, oui… firent quelques voix éparses dans la salle.
   — Il faut agir pendant que cela est encore possible !
   De quoi parlait-elle ? Évoquait-elle leur leitmotiv imbécile qui accuse l'homme, dans le cadre de son expansion, de le faire au détriment de la nature ? Et quand bien même ? pensa-t-il. Les ressources de l'univers sont illimitées et à notre disposition ! Consommons, gaspillons même un peu, le monde est fait pour cela et après nous le déluge ! Ces fous, eux, parlaient d'équilibre, de préservation des biosphères… Mais qu'est ce que cela voulait dire, respecter un équilibre ? Et à quoi cela servait-il ? Des fous, ce n'étaient que de pauvres fous ! On ne vivait qu'une fois, alors autant y aller gaiement, profiter de ce qui nous était offert ! De toute manière, la seule chose qui comptait, dans ce bas-monde, c'était le fric !
   Ah, les doux rêveurs ! Il écoutait à peine le discours de la belle. Son compagnon lui, ne pipait mot, se contentant de sourire étrangement et d'opiner de la tête. Quelques questions s'élevèrent de l'assemblée puis, après ces échanges, la conférence prit fin. Léon se glissa alors vers la sortie de la salle, se postant bien en évidence, attendant que celle-ci se vide et que paraisse enfin l'objet de toute son attention.
   Lorsqu'elle arriva, il lui tendit ostensiblement le bouquet de fleurs qu'il avait acheté juste avant la conférence. Elle n'avait pas pu le remarquer dans l'assistance, néanmoins, lorsqu'elle s'arrêta devant lui, manifestement surprise, elle eût un frémissement dégoûté des narines, et, sans un mot, tourna le dos et s'éloigna dans le couloir avec l'homme qui, lui, avait semblé se désintéresser totalement de la scène.
   Sans chercher à la rattraper, Léon se morigéna et analysa la situation. Les nostalgiques battaient l'estrade régulièrement, donc les occasions de lier connaissance ne manqueraient pas. Ce qui était grave, c'était sa faute de goût ! Il se rua sans tarder à l'auberge et secoua Gabardine qui somnolait devant une bouteille :
   — Va me chercher tout ce qu'il me faut pour un bain ! File, je te dis !
   — Un bain, maître ?
   Gabardine roulait des yeux effarés.
   — Oui, ne sens-tu pas comme je pue ?
   — Comme d'habitude maître !
   Gabardine esquiva un coup de pied aux fesses et sortit promptement.

   Le lendemain, lavé, la barbe taillée, habillé de propre, Léon, le même bouquet à la main, réédita sa comédie à l'encontre de la belle nostalgique. Cette fois-ci, elle eût un sourire en l'apercevant.
   — Hé bien, il me semble que je puisse enfin humer le parfum de vos fleurs, même fanées ! Qu'est-ce que vous voulez ?
   Cette dernière question était formulée sans trop d'aménité. À ses côtés, l'homme semblait suprêmement indifférent à cet échange.
   — Je voulais vous faire part de l'admiration que j'éprouve pour vous, madame.
   — Sans rire ?
   — Je suis sérieux, madame, et très timide, c'est pour cela que j'ai crû bon de vous offrir ces quelques fleurs avant d'oser vous adresser la parole !
   — Vous n'avez rien d'un jeune premier. Pourquoi voulez-vous me parler ? Nos théories vous intéressent ?
   — Elles me passionnent, madame ! Elles ont une base, comment dirais-je, très solide !
   Il avait bien appuyé sur le dernier mot et ne la quittait pas des yeux. Soudain, l'homme qui l'accompagnait, comme piqué au vif, le regarda fixement. Il s'exprima pour la première fois, d'une voix traînante, presque inaudible :
   — Voyons, Anna, nous sommes en face d'une personne bien sympathique ! Si nous allions parler ailleurs ?
   Léon rebondit sur cette déclaration.
   — Je connais un établissement tranquille et très discret.
   Sans attendre de réplique de leur part, il jeta le bouquet par terre et ils lui emboitèrent le pas. Il devinait qu'il allait faire sensation avec une telle créature à l'auberge, et cela le revigorait délicieusement.
   Une fois attablés – et bien des regards mâles venaient caresser les formes d'Anna – il décida de se lancer sans trop faire de cachoteries…
   — Je viens de racheter la concession de votre mari. C'est très intéressant comme affaire, mais difficilement exploitable.
   — Les affaires sont les affaires, répliqua la belle. Vous avez dû signer en connaissance de cause !
   — Certes, certes, puisque je détiens un hologramme qui en explique bien la particularité !
   Anna rougit légèrement.
   — Et alors ?
   — Alors, je pense qu'une compagnie pétrolière verrait d'un bon œil votre cadavre – ce qui serait vraiment dommage – se balancer au sommet d'une pompe.
   — Et vous n'appartenez pas à une compagnie pétrolière ?
   — Voyons, je ne vous tiendrai pas ce discours si c'était le cas ! Disons que je suis plutôt un marchand de biens.
   — Hum, un escroc.
   — Voyons, je ne cherche qu'à vivre décemment !
   L'homme les interrompit.
   — Anna, les intérêts de Monsieur concordent certainement avec les nôtres ! Prenez donc ma main !
   Léon hésita un instant devant cette proposition. Une seconde de tension était perceptible et soudain le brouhaha de la salle lui sembla lointain. Il releva le regard, s'assura de la présence de Gabardine à une table voisine, et fixa le compagnon d'Anna. Son visage était impénétrable, fermé. Avec une infinie lenteur, il posa sa paume contre celle de l'homme. Celui-ci referma alors sa main, à la fois douce et froide.
   — Fermez les yeux, commanda-t-il ensuite.
   Instantanément, Léon ne fut plus dans la salle de l'auberge du « Forage enchanté »…

   Il était dans l'espace.
   Sous ses yeux, un entrelacs de branches gigantesques réunissait des mondes recouverts par une végétation ahurissante. Cela s'étendait dans toutes les directions. Des terres étaient reliées entre elles par d'incroyables bras végétaux et flottaient entre des rameaux immenses. C'était la contrée céleste la plus étrange qui soit, plongée dans la lumière de trois soleils bistres, un archipel planétaire qui jouait de toutes les couleurs du spectre, s'étendait en tous sens, au gré de vrilles sinueuses, insensible au vide et au froid. Chaque monde était prisonnier de cet arbre invraisemblable qui déployait ses bras colossaux, constituant un ensemble tentaculaire lancé à l'assaut de l'infini.
   Il y avait de la beauté et de la grandeur dans ce qu'il découvrait, faisant vibrer en lui une fibre sensible qu'il n'imaginait pas posséder. Le cœur serré, Léon laissa son regard se perdre dans le dédale chaotique de cette jungle pendue entre les étoiles, aux nuances continuellement renouvelées par les trois soleils. Des plaines couvertes de fleurs géantes venaient mourir aux pieds d'océans émeraude qui baignaient des rivages dévorés par la sylve.
   — Qu'est-ce que c'est ? Questionna-t-il, ému, au bout de quelques secondes.
   La voix de l'homme, à la fois proche et lointaine, lui parvint :
   — Notre monde, quelque part dans la galaxie.
   Mais Léon avait déjà surmonté sa surprise.
   — Très joli. Puis-je rouvrir les yeux ?
   — Oui.
   Il fut immédiatement de retour dans la salle de l'auberge. Anna l'observait avec intensité, et il se surprit à loucher vers l'échancrure de son corsage. Les deux formes parfaites de ses seins tendaient l'étoffe de belle manière.
   — Savez-vous pourquoi je vous ai montré ces images ? Reprit son compagnon.
   — Bien sûr que non.
   — Cette île de l'espace est menacée par l'Homme. Un de vos supertankers, en perdition, égaré, y a fait naufrage, répandant une marée noire épouvantable sur une de nos planètes.
   — C'est regrettable ! Dites-moi : qui êtes-vous ?
   Ce qui était étrange, c'est qu'aucune appréhension ne le traversait. Encore envoûté par le spectacle qu'il venait de découvrir, il acceptait la nature différente de son interlocuteur sans surprise. Peut-être avait-il instinctivement senti cela dès qu'il l'avait vu ?
   — Qu'importe. Anna, elle, est bien humaine si cela peut vous rassurer ! Voyez-vous, je n'appartiens pas à un peuple belliqueux, et pourtant nous sommes en guerre… Nous avons décidé qu'une telle catastrophe ne se reproduirait plus.
   — C'était un accident, non ?
   — Pas du tout, plutôt le résultat d'une folle négligence.
   — Mais que viennent faire les nostalgiques dans cette histoire ?
   — Je vais vous l'expliquer. Que l'homme gaspille et détruise son environnement nous laisse totalement indifférents, c'est son affaire. Mais qu'il exporte en quelque sorte ses perversions n'est pas tolérable. Nous avons donc pris des mesures pour nous protéger des dérives de votre espèce, et nous les appliquons sous le couvert de cette organisation et de ses théories. Anna est un de nos relais locaux, convaincue du bien-fondé de notre politique, et persuadée en plus qu'elle représente la seule issue possible pour le salut de votre humanité ! Maintenant je pense à vous pour appuyer son action.
   — Vous savez, moi, les combines politiques ne m'intéressent pas. Et je n'aime pas mettre le doigt dans des machinations dont je ne vois ni la finalité ni les risques…
   — Mais vous en devinez déjà le profit ! Écoutez, je peux lire en vous comme dans un livre. Je sais bien que vous vous moquez éperdument du devenir de l'univers et du fléau que l'Homme représente pour lui. Vous êtes un égoïste cynique et sans morale et vous ne vivez que pour l'argent. Mais on a parfois besoin de son contraire !
   — Je vous écoute.
   Du coin de l'œil, il avisa Gabardine qui semblait absorbé par son verre mais ne devait perdre aucune bribe de leur échange.
   — Vous avez vu de quoi nous sommes capables, n'est-ce pas ?
   Léon opina.
   — Pourquoi n'avez-vous pas « solidifié » le vaisseau avant qu'il ne s'écrase chez vous ?
   — C'est une technologie que nous avons développée à la suite de cette catastrophe ! Nous avons été surpris et cela ne se renouvellera pas. Nous avons bâti un plan d'action ambitieux, mais nous ne voulons pas déboucher sur un conflit ouvert avec la Terre ! C'est là que vous intervenez.
   — Je crois comprendre. Je rachète les gisements figés à leurs propriétaires éplorés et je les revends dans la foulée aux grandes compagnies avides de nouvelles ressources ? Les autorités seront persuadées qu'une gigantesque escroquerie terroriste est à l'origine de leurs déboires et ne soupçonneront pas qu'en réalité l'action est dirigée depuis l'extérieur. Mais cela ne marchera qu'un temps !
   — On ne peut rien vous cacher ! Nous ne pensions pas agir ainsi au début, mais votre irruption dans notre projet nous a fait prendre conscience de certains dangers !
   — Les risques sont colossaux !
   — Les bénéfices aussi ! Vous saurez camoufler les mouvements de fonds car je suis sûr que vous êtes un artiste en termes de manipulation. Il faut absolument qu'aucun enquêteur ne puisse remonter rapidement aux origines de nos petites affaires.
   — Vous allez figer le terminal pétrolier ?
   — Pas tout de suite, je vais vous laisser réaliser quelques belles opérations immobilières…
   — Mais après, je ne pourrai plus rien faire sur cette planète !
   — Il n'y a pas que le pétrole dans la vie !
   — C'est vrai. Alors quel est votre programme ?
   — Vous voyez, je ne vous cache rien : notre ambition est d'anéantir l'industrie humaine afin de donner un coup d'arrêt au mouvement d'expansion de votre espèce. En vous associant avec nous, vous pouvez profiter de la situation !
   Léon jubilait : c'était bien son intention ! Des perspectives fabuleuses s'ouvraient à lui. Il allait amasser une fortune inimaginable. Mais il lui faudrait garder la tête froide, échapper aux recherches, dissimuler, manœuvrer, esquiver, mentir, sans doute éliminer quelques curieux… Il ne réfléchit qu'un instant. Un sourire ourla les lèvres d'Anna.
   — Alors dit-elle, nous faisons équipe ?
   Il ne répondit pas tout de suite, car il avait une certaine idée de la nature que pourrait prendre leur collaboration. S'adressant à l'être en face de lui, il demanda :
   — Qu'est-ce qui vous prouve que je ne vous trahirai pas ?
   — Rien. Vous sentiriez-vous soudain concerné par l'avenir de l'humanité ?
   Ce scrupule fut écarté d'un geste de la main.
   — Après le pétrole, quelle sera votre cible ?
   — Nous allons rendre inutilisables toutes les matières premières qui sont à la base de la technique et de la puissance économique de l'Homme.
   Un long silence s'établit entre eux trois. Puis Léon déclara :
   — Je suis d'accord pour marcher avec vous, mais à une seule condition !
   Anna et son compagnon échangèrent un regard inquiet. Alors il reprit :
   — C'est que le seul métal que vous ne transmutiez pas en boue soit l'or !


FIN

© Didier Reboussin. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 




26/09/12