La nouvelle


   — Calme-toi Ieva. Tu es beaucoup trop tendue, ça ne va pas. Inspire et expire, détends-toi. Ferme même les yeux. Nous ne parlons plus.
   Son instructeur déconnecta le système secondaire de commandes du radeau, bricolé en appareil d'instruction, et reprit le contrôle. Ieva connaissait la théorie, et rien de plus. Il fallait ne pas la décourager. Pourtant, ces premiers exercices élémentaires de pose sur caillou n'avaient rien de compliqué, surtout pour une gamine qui avait déjà pas mal vagabondé en surface. Et qui était loin d'être bête. Mais avoir la responsabilité de guider un radeau en proche espace à onze ans, c'était autre chose.
   — Ça va mieux ?
   — Ça va. J'veux m'poser.
   — Alors, on y va. Je te laisse à nouveau les commandes.
   Ieva reprit les deux manches en main, se concentra. Elle avait vu tellement de soi-disant transporteurs chevronnés se poser comme une loque sur la surface de chez elle pour ensuite venir jouer aux cartes et piocher dans le garde-manger, qu'elle devrait bien arriver à faire mieux. La plupart en réalité restaient à proximité, transbahutant la cargaison par catapulte légère. Certains fainéants se contentaient même de la microgravité.
   — N'oublie jamais l'essentiel, Ieva. La masse n'est pas ton ennemie. Tu ne te bats pas contre la gravité, tu dois t'allier à elle. Sers-toi de l'astéro, comme tu te sers de tes jets. Voilà, c'est bien.
   La distance entre le radeau et Kizim, le minuscule caillou de trente mètres, satellite stabilisateur de Gorki 37, ne semblait pas diminuer. Mais la vision par le hublot central était trompeuse. L'instrument principal indiquait lui bel et bien une baisse légère mais constante de la gravité.
   — Tu dois aussi tenir compte de la masse de Gorki derrière nous. Ne pousse pas comme une dingue sur le jet propulsif pour y échapper, c'est inutile.
   — J'y touche plus ! T'as qu'à vérifier. J'ai pas poussé plus qu'y faut pour quitter le champ !
   Sur l'écran principal, les deux courbes grav restaient parfaitement parallèles. Celle de Gorki 37, plus forte, rejoignait progressivement celle de l'astéroïde d'exercice. Si Ieva avait mal calculé sa vitesse, les deux courbes ne seraient pas alignées, se fuiraient.
   — C'est vrai. Maintenant, nous allons voir ton approche sur l'ombre.
   — On se pose pas sur l'éclairé ? Le plan de transport prévoyait au soleil ! Tu triches !
   — Personne ne triche pendant un transport, Ieva. Jamais. Évolue rapidement vers une trajectoire pour l'ombre. Et n'oublie pas que Kizim est immobile. Il nous offre la même face depuis Gorki. Ce n'est pas toujours le cas ailleurs.
   Ieva fit le nécessaire. Boudeuse, elle pivota le radeau, présentant ses pattes à l'ombre, se mit en position de plonger sous l'éclairé. Soudain un signal sonore, accompagné de la vibration lumineuse d'un voyant sur la visière de son casque, se fit entendre. Ieva acheva son retournement, laissant l'impulsion initiale l'emmener vers Kizim.
   — Ieva, tu ne devrais pas t'inquiéter ?
   — Non. Je sais bien que c'est toi qui a déclenché l'alarme collision externe.
   — Et s'il s'agissait une véritable alerte ?
   — Tu n'aurais pas la même voix et tu aurais déjà réagi. Tu me laisserais pas me volatiliser. De toute façon, on n'attend pas de gros cailloux avant trois jours.
   Vladimir soupira et éteignit la fausse alarme. Cette gosse promettait. Kizim se profilait cette fois sérieusement. L'obscurité de l'ombre envahissait déjà la moitié du hublot. Ieva ne faisait rien qu'attendre. Il n'y avait rien d'autre à faire.
   — Nous approchons. Nous allons voir si ton jet originel était le bon.
   Le radeau continua à perdre de la vitesse, jusqu'à s'immobiliser à égale distance gravitationnelle. Les deux courbes grav, parfaitement jointes sur l'écran, confirmaient la précision d'Ieva. Le radeau dérivait. Vladimir n'aurait pas fait mieux, et il le savait. Mais ce n'était pas encore le moment de la couvrir de louanges.
   — Très bien. Maintenant, quitte le Lagrange. Economie, économie, n'oublie pas.
   — Pour sûr que j'oublie pas. Tu me l'as suffisamment rabâché.
   Ieva avait fait l'exercice des centaines de fois sur le simulateur familial, mais elle prit son temps, vérifia soigneusement la distance à Kizim, et se décida. Le radeau quitta le point d'équilibre instable. Un simple jet de trois secondes avait suffi. Elle avait oublié sa frustration de voir le plan de transport changé sans prévenir. L'ombre envahissait tout désormais. Elle pensa à temps à refermer le volet de son hublot latéral. Sinon, la lumière, reflétée par l'étendue de panneaux solaires gorkiens, aurait envahi l'habitacle du radeau. Et elle connaissait quelqu'un qui n'aurait pas manqué de l'enguirlander. Le radeau prenait un peu de vitesse, la très faible gravité de Kizim agissant tout de même.
   — Que vas-tu faire maintenant, Ieva ?
   — Je laisse le caillou me donner de la vitesse. Et je donne du jet juste pour freiner.
   — Quel type de vitesse avons-nous décidé pour le plan de transport ?
   Ieva sentit qu'il était temps de réciter sa leçon. Elle avait été suffisamment impertinente sur le coup de la fausse alerte. Elle n'avait aucune envie de rater ce premier vol, elle l'attendait depuis trop longtemps.
   — Comme nous sommes en mode transport à vide, nous adoptons la vitesse maximale de pose, tenant compte du type de nos pattes.
   — Sont-elles prêtes ?
   — Oui. J'ai réglé leur force pendant la première partie du vol avant Lagrange. T'inquiète pas, je devrais récupérer un maximum d'énergie.
   L'ombre se rapprochait. Ieva avait encore quarante secondes pour choisir le lieu de pose. L'infrarouge lui indiquait une zone plate, au bord d'un minuscule cratère. De toute façon, elle connaissait par cœur la configuration de la dizaine de cailloux alentour. Elle enclencha la sécurité. Il fallait se préparer à une éventuelle éjection de l'habitacle du radeau en cas d'écrasement trop violent sur la surface de Kizim. Mais rien de tel n'arriverait. L'oncle Miroslaw n'avait jamais bricolé un seul véhicule de surface qui ait flanché au pire moment de toute sa carrière.
   — Vingt-trois secondes, Ieva. Savoure ta première pose.
   Trois jets de quelques secondes l'amenèrent à la bonne vitesse. Puis le radeau vibra agréablement. Les six pattes fléchirent, leur pointe s'enfonçant dans le sol. Puis se bloquèrent. Un léger coup de jet arrière finit de poser le radeau sur Kizim, sans qu'il ne se mette dans l'idée de rebondir.
   — Pose effectuée. T'as vu, les pattes sont pliées à fond !
   — Je suis fier de toi ! C'est pas du pilotage de sablonneux de Martien !
   Vladimir avertit le contrôleur de vol sur Gorki de la bonne conclusion de l'aller. Ne pouvant embrasser Ieva – ils étaient tous deux casqués dans le minuscule radeau d'instruction –, il lui tapa du poing sur la cuisse. Sa joie était immense d'acquérir la certitude que sa propre fille ne resterait pas une souterraine toute sa vie.
   — C'était parfait. On boit un coup maintenant ! On a le temps. Ton rythme cardiaque est trop élevé de toute manière.
   — Le tien aussi, pour un instructeur. C'est quoi ?
   — Du jus de groseille. Du pur, absolument pas dilué. Une merveille !
   Tous deux se turent, savourant le précieux jus de fruit, une fois la paille déployée devant leur bouche. Il n'y avait vraiment que dans les grandes occasions que les habitants de Gorki se permettaient ce luxe simple de boire du naturel.
   — C'est sacrément bon ! J'y aurai droit à chaque vol ?
   — Certainement pas ! C'est bien parce que c'est le premier !
   Un appel venait de Gorki. Sa mère n'avait pu s'empêcher d'appeler, évidemment. Vladimir finit sa dernière gorgée, et autorisa l'appel.
   — Ieva ? C'est Maman ! Alors, comment ça se passe ? Tu t'es bien posée ?
   — Mais oui !
   — Je ne vous vois pas sur l'éclairé !
   — C'est juste que l'instructeur a voulu faire le malin, tu le connais. Alors on a été sur l'ombre. J'ai franchi le Lagrange comme il fallait, et j'ai les six pattes sur Kizim !
   — C'est bien ma chérie… Ne tardez pas trop. À tout à l'heure.
   Elle interrompit la conversation. Vladimir et Ieva se retrouvèrent dans le silence, percevant à peine le ronflement de la ventilation de leur combinaison. Ieva n'avait plus qu'une envie : se vanter devant ses copines, et ridiculiser quelques copains trop fiers de savoir démonter et remonter un robot en une demi-heure. Elle volait, mieux, elle pilotait. Elle seule connaissait désormais la mécanique céleste.
   — Alors ? On rentre ? J'ai pas envie de passer la journée sur ce caillou. Y'a rien à faire de toute manière.
   — On rentre ! N'oublie aucune manœuvre, s'il te plaît. Ton vol n'est pas encore fini.
   Ieva vérifia le parallélisme des pattes, tint compte de la déclivité du cratère, modifia la pression de trois des pattes du radeau. Vladimir lui laissa avertir elle-même le contrôleur de vol de Gorki qu'elle entamait le retour, puis débloquer la sécurité. Libérant l'énergie accumulée lors de la pose, les pattes se détendirent, propulsant lentement le radeau dans le proche espace, économisant là encore du carburant si précieux. Ieva n'avait plus qu'à le réorienter vers Gorki.
   Vladimir enregistra les indications de la jauge à carburant, impeccablement haute. Il devait relever tous les paramètres de la trentaine de vols qu'Ieva aurait à effectuer, et les transmettre au jury de l'Académie Tiolkovski. Seule cette unique autorité délivrait l'autorisation de vol longue distance.
   Sa mère pouvait bien craindre les dangers mortels des liaisons transastéroïdes, la ceinture tout entière l'attendait. Elle ne parviendrait pas à le faire changer d'avis. Leur fille pourrait commencer à exercer son métier dès ses treize ans, et prendre la relève. La vie était si courte qu'il était inutile qu'elle attende plus longtemps. La tradition de transporteurs de la famille Krikalev devait se perpétuer, avant que Vladimir ne succombe à son dernier et ultime cancer qui, déjà, lui rongeait les os.


FIN


© Gulzar Joby. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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05/03/09