Serena

Serena Gentilhomme serait née à Florence un 13 février de notre siècle. On dit qu'elle vit à Besançon et travaille à la Faculté de Lettres où elle enseigne l'Histoire du cinéma italien (tendance fantastique et horreur). Elle aurait également été Maître de Conférence (Italien) au CRLE, participant à des colloques consacrés au Fantastique à l'Université de Grenoble III. Ce ne sont que de vagues pistes car Serena s'amuse de temps à autre à faire glisser cette peau tout sourire, sociable et cultivée, pour écrire et musarder hors des entiers communs. Elle s'est nourrie de Fantastique depuis son plus jeune âge et a grandi dedans avec délectation... Ne craignons pas de dire qu'elle est devenue, au fil des parutions (voir sa bibliographie), un des auteurs francophones majeurs du fantastique moderne. Écriture ciselée et construction rigoureuse du récit, cruauté teintée d'humour noir, sexualité baroque. Son imagination particulièrement diabolique nous promet encore bien des émotions.

Bibliographie

Nouvelles
- Trompe-l'il (Proxima n° 5, 1998)
- Coup de cur (Ténèbres n° 5, 1999)
- La Nuit de l'Assomption (Otrante n°3)
- Du beau linge (in antho. de Sang et d'Encre, Éditions Naturellement, 1999)
- Racine de 2h sur g (Phénix n°53, 2000)
- Femmes entre elles (Hauteurs)
Romans
- Villa Bini (L'Harmattan, collection "Écritures", 1997)
- Les nuits étrusques (Éditions Naturellement, septembre 1999)

Traduction
- Jeunesse cannibale (anthologie de nouvelles italiennes, Éditions Naturellement, 2000)

 Études
- Dick Hallorann, du roman de Stephen King [1977] au film de Kubrick [1980] (in GERF n°4)
- Passion et mort des vierges selon Dario Argento (in GERF n°5, Images fantastiques du corps)
- Pieu, famille, patrie : Les Vurdalak d'Alexis Tolstoï adaptés par Mario Bava ( in antho. Vampire : Portraits d'une Ombre, Éditions Oxymore, 2000)

 


Pour Natasha Beaulieu

  
Si seulement je savais où je suis. Ou qui je suis. Je sors d'un rêve, où il n'y avait que des moiteurs et un mot. Anywhere. N'importe où. Une averse de grêlons, aussi gros que des cailloux, vient de m'y arracher. Étouffement. Grêle qui s'acharne. Autant me rendormir.

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  Mais je n'y arrive pas. Coincé dans une obscurité sentant la pisse et le vomi. Sans pouvoir bouger d'un millimètre. Sans repères, ni lumière, ni son. Si, quand même : au-dessus de moi, des chocs sourds. Des tonnerres amortis ? Orage qui s'éloigne après la giboulée ? Piétinement ? Palpitation ?
  Si seulement je pouvais me lever, ouvrir une fenêtre : où que je me trouve, il doit bien y avoir une fenêtre, une porte, une échappée quelconque, comme il y en a partout, n'est-ce pas ?
  Mon corps entier crampé dans l'effort. Vague de sueurs froides. Inhalation puante. Ça y est : finalement, je vois qui je suis.
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  Trente-cinq ans, enlisé chez Télécom, en banlieue parisienne et dans un mariage qui n'a pas attendu la septième année pour être en crise.
  Mais on n'aurait pu faire autrement que nous marier, ma femme et moi : nos familles se connaissent depuis toujours et mon beau-père m'a pistonné chez Télécom, où il connaît quelqu'un qui a su bien s'occuper de ma femme, mieux qu'un oncle, en son temps.
  Il faut dire que je passais pour un assez bon parti, du genre intellectuel : après mon bac, faute de savoir que faire, j'ai passé deux ans dans une Faculté de Lettres, le temps d'un DEUG partiellement obtenu avec des modules optionnels en Anglais Langue vivante, en pure perte.
 
  Après notre lune de miel chez mes beaux-parents, dans la maison familiale de Noirmoutier -où l'on se fait chier à mort, en toute circonstance- ma femme a dit, sur un ton péremptoire, que je devais reprendre mes études universitaires, afin de compléter mon DEUG et, éventuellement, m'inscrire en licence, vu que ça pouvait m'aider chez Télécom.
  J'ai répondu que pas question. Après quoi, je me suis tu, la bouche pleine de whisky-coca, ma boisson préférée, qui m'avait donné le courage de répondre ainsi. Depuis, ma femme a honte de moi. Elle me le signifie par tous les moyens. Elle me traite de tous les noms. Elle me compare à mon patron, qui a toutes les qualités, lui. Avec des yeux bleus en prime. Certains soirs, quand elle hurle trop fort les comparaisons qui tuent, je la quitte. Étalée sur le lit, râlant à cellulite déployée, elle ne m'entend pas sortir.
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  En bas de chez moi, les rues sont toujours désertes. Double rangée de tours : verre et béton. Aussi gris que l'état normal de mon ciel. Après une virée jusqu'aux jardins publics, où des mômes chialent en bas des toboggans, je regagne toujours le domicile conjugal, malgré les infinis désaccords qui empoisonnent mon ménage.
  Par exemple, moi, je passerais mon temps libre devant la télé, à regarder des documentaires sur la vie secrète des bêtes rares. Ou alors, devant mon ordinateur, à naviguer sur le Ouèbe, où, chaque jour, je découvre de plus en plus de sites qui me font fantasmer : un, surtout, peut-être parce que j'ai toutes les peines du monde à m'y connecter. Ce type de voyage me suffit à moi, simple facteur, à kilométrage limité.
  Pas à ma femme. Elle n'est jamais allée nulle part, sauf à Noirmoutier, mais elle estime qu'il faudrait qu'on fasse, chaque année, un pays différent, histoire de nous égaler à mon patron et à mes collègues qui ont fait, eux, des tas de pays, pour en arriver invariablement à la conclusion que c'est pauvre et sale, sans croissants ni steak-frites dignes de ce nom, malgré les efforts du Club Med qui limite les dégâts. Car des dangers terribles guettent les voyageurs.
  Prenons les bouteilles de boissons pas décapsulées devant vous : au mieux, vous attrapez la tourista, au pire, vous disparaissez, pour cause de drogue mêlée aux consommations et par enterrement prématuré pur et simple. Sans fleurs, ni couronnes.
  Pour couronner le tout, il n'y a pas de saisons, dans tous ces pays : juste de la pluie tout le temps, aussi chaude que la pisse qu'on peut attraper faute de sida, et dans la meilleure des hypothèses.
  On parle toujours de ces choses-là, lors des soirées chez mon patron, avant que mes grands voyageurs de collègues n'exhibent leurs souvenirs numériquement téléchargés ou transférés sur DVD : le gagnant est celui qui possède le camescope dernier modèle, à dix, même vingt fois moins cher que chez nous.
  La dernière séance fut particulièrement humiliante. On m'a posé des questions concernant mes voyages sur le Ouèbe. D'abord, j'y ai répondu de mon mieux, à savoir par le silence, la bouche pleine de whisky-coca. Ensuite, comme on insistait, j'ai fini par demander quel était l'intérêt d'une virée dans des pays pauvres, sales et sans saisons, où il pleut à chaude pisse, avec du sida, de la chiasse et des boissons droguées qui risquent de vous faire engloutir n'importe où. Dans ces conditions, autant naviguer sur le Ouèbe ou observer, à la télé, les bêtes rares, dont la vie secrète est toujours instructive. Sinon, c'est un voyage en pure perte, ai-je dit. Je me suis aperçu que je parlais dans un immense vide. Tout le monde regardait ailleurs. Mon patron, lui, m'a adressé un clin d'il bleu. Il m'a dit que pas de panique, les voyages forment la jeunesse, le tout c'est de choisir un voyage organisé par le Club, de rester groupé et de surveiller le décapsulage. Quant au sida et au reste...
  Ma femme a dit qu'il était temps qu'on rentre. On a pris congé dans l'immense vide créé par mes mots.

 Dès que la porte du patron s'est fermée derrière nous, j'ai entendu des clameurs étouffées qui se sont amplifiées tout au long des instants où nous attendions l'ascenseur, qui n'en finissait pas d'arriver, sans oser nous regarder, ma femme et moi.

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  Le lendemain, elle m'a annoncé qu'on allait absolument faire la Thaïlande, avec escapade de trois jours deux nuits à Bangkok, 600 euros tout compris, en compagnie de mon patron qui se dévouerait pour organiser le tout : c'était ça, ou le divorce. Pour une fois, ça tombait bien.

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  C'est que j'en avais marre, de ne pas me pouvoir me connecter sur ce site au centre de Patpong, le quartier chaud de Bangkok, si mythique et si infiniment long à télécharger : malgré mes efforts, je n'ai jamais obtenu qu'un demi-écran noir estafilé de zébrures platine, au-dessous de caractères tout tarabiscotés, rouges et or, Come and enjoy forbidden pleasures, qu'enterre, la plupart du temps, un encart implacable. Mémoire saturée. Quand il n'y a pas saturation, ma femme me réclame pour le dîner. Ou pour rien du tout. Juste pour dire que je passe trop de temps devant mon ordinateur et que ça devient une drogue et une destruction pour les ménages, comme elle l'a lu dans le dernier Marie-Hilaire. Dans ces conditions, j'ai accepté de voir Bangkok. Et imaginé un bon plan...

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Main de Gloire

Entre femmes

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03/02/07 (pour la version intégrale)