La nouvelle



   José Vicente Ortuño et Pierre Jean Brouillaud vous prient d'accepter ces quelques amuse-gueule en vue du réveillon. Ils vous souhaitent Joyeux Noël, une bonne année 2013, ou une joyeuse fin du monde. Et, surtout, bon appétit…

CHAROGNECarroña )

   Il avait désespérément faim. Pour la calmer il se mit à évoquer l'odeur des cadavres. Il avait la nostalgie de la senteur forte et douçâtre, celle de la mort, mais le seul résultat fut que les sucs gastriques lui torturèrent encore plus l'estomac. Il pensa que bientôt il serait mort et commencerait à pourrir, à sentir le cadavre. La faim devenait insupportable. Ce qui l'embêtait surtout, à l'idée de mourir, c'était de savoir qu'un autre allait jouir de sa charogne. Ce serait un repas un peu maigre, car la chair des charognards est insipide, mais à défaut d'autre chose…
   Puisqu'il allait mourir, il décida de gâcher le plaisir de celui qui trouverait le cadavre et se mit à se dévorer lui-même. Au moins, il mourrait l'estomac plein.
   Le vautour commença son dernier festin par une aile brisée qui l'empêchait de voler et qui l'aurait condamné à mourir d'inanition dans le désert.


LA FIN, C'EST LA FINUn final es un final )

   Un cri de gonds oxydés précéda un courant d'air glacé. La bougie qui éclairait le bureau s'éteignit. L'homme posa sa plume et alla fermer la fenêtre. Le vent glacé le frappa de l'odeur putride venue de la forêt. Il ferma la fenêtre et observa l'obscurité à travers les vitres. Il imagina qu'il était le protagoniste de son roman et qu'il voyait les yeux de la bête qui le regardaient depuis les noires ténèbres. Il écouta sa respiration, halètement puissant, rauque, comme celui d'un énorme soufflet, et il perçut son odeur âcre, mélange de sueur animale, de sang des victimes et de chair décomposée. Il prit peur. Il vérifia l'accrochage des volets et se retourna. La bête était là, les yeux injectés de sang, et les crocs bavant devant le festin attendu. C'est une bonne fin pour mon roman, pensa le romancier.

UN COMPORTEMENT DÉPLACÉ Comportamiento Inadecuado )

   — Un cadavre ambulant, comme vous, qui, à en juger par l'allure, étiez un homme raffiné, qui étiez dans la vie une personne d'excellente éducation et de grande culture – dit l'homme confronté au zombi qui se lamentait devant lui, épaules tombantes et avec le regard triste que donnent les yeux voilés, blancs, comme ceux d'un poisson frit – je suis sûr que vous pouvez renoncer à l'anthropologie, cette habitude barbare.
   — Vous avez raison, balbutia le zombi. J'ai été professeur d'anthropologie et docteur honoris causa de plusieurs universités. J'ai écrit des traités sur la réalité humaine et sur les aspects biologiques et sociaux de l'homme. Je sais mieux que personne que l'anthropologie est une mauvaise habitude.
   L'homme attendait, souriant.
   — J'espère que vous saurez excuser mon comportement, monsieur, ajouta le zombi, d'une voix qui gargouillait. Puis il saisit sa victime par les cheveux et la mordit au cou.

LE CLOWN El payaso )

   L'auguste fit étalage de toute sa panoplie de trucs et d'astuces propres à son métier, mais le public restait silencieux, insensible aux plaisanteries par lesquelles il essayait de provoquer leur hilarité. À la fin de son numéro, il quitta la piste tête basse, traînant la guitare dont il s'était servi pour tenter une dernière fois de les faire rire...
   Commença un nouveau numéro, celui d'une trapéziste qui réalisait d'incroyables prouesses. Le public ne se laissa pas davantage impressionner par l'adresse de la jeune femme, même pas lorsque les cordes du trapèze se rompirent, que l'artiste tomba dans le vide, s'écrasant au milieu de la piste. L'auguste courut au secours de sa camarade et compagne. Mais il ne put rien faire, sinon pleurer sur le corps brisé. Durant quelques instants, sous le chapiteau on n'entendit que les pleurs du clown, puis le public se mit à rire.

FIN


© José Vicente Ortuño. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Ces textes de José Vicente, ainsi que les illustrations, ont paru dans la revue en ligne
Textos químicamente impuros
 

 

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15/12/12