Emmanuelle Fredin
est née le 5 novembre 1956, et intemporelle depuis plusieurs années...
Bibliothécaire depuis plus de 20 ans, elle est spécialiste de littérature jeunesse et cinéma pour le jeune public.
C'est vers l'âge de 14 ans qu'elle a découvert le fantastique avec Un bébé pour Rosemary, et l'anticipation-SF avec Les Horls en péril de B.R. Bruss. Quant à ses écrits, les premiers furent de la poésie. Parfois elle considère ces romans de “mauvais genre” comme une sorte de récits de voyage (genre littéraire qu'elle affectionne).
Ce qui l'intéresse et l'inspire, c'est l'image, qu'elle soit animée ou fixe. Elle met en mots ces images qui défilent dans sa tête comme un film.
En ce qui concerne le cinéma, elle a une préférence pour les films documentaires, d'animation... Elle joue de la viole de gambe dans un ensemble de musique renaissance.
Ce qui l'intéresse et qu'elle aime : les corbeaux et rapaces, dragons et loup-garou, pirates et samouraï, arbres et son potager, l'Asie et surtout le Tibet. Les notions de transformation et métamorphose, de temps et d'impermanence, d'infini et de "non-hasard", les origines du monde... le roi Arthur, et surtout Alexandra David-Néel !
Elle ajoute : « J'ai aussi 3 filles pleines de talents, et 3 chattes dont une est trilingue au moins. 
»



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À F*

   La gargouille aux seins de femme cachés gît parmi les giroflées. Moussue sur ses mains fines. Des traces de larmes de mica miroitent parfois au soleil joueur. Silence. Mi-monstre, mi-belle. Elle se souvient…

*

   Caressée, tourneboulée, des mains fortes me palpent, me soupèsent, m’embrassent, enfin me posent. Je suis immobile, grossière. Il marmonne, prend ses outils. Je suis poignardée, coupée, taillée. Je m’épure et ça me plaît. Je me transforme, m’allège, que vais-je être ? Il souffle fort, réfléchit souvent.

   Voici la plus belle des gargouilles. Monstre à la langue fourchue et bavante ; oreilles multiples et pendantes. Ah ! Elaine, ils t’ont battue… voici quelques cornes et nez crochu. Ils croyaient que tu étais une sorcière, ils t’ont tuée, que me reste –t-il ? Sinon de te faire vivante et tueuse de nuit. Te voici grimaçante, gargouille, avec des yeux de folle, de maudite. Sous ce masque de pierre encore granuleux, il y a toi Elaine et toute ta douceur, tous nos rires. Quelques traits de taille pour des pattes griffues et écailleuses pour cacher tes deux seins si ronds. Tu remplaceras celle qui est tombée. Les précédentes sculptures n’ont jamais été aussi laides.

*
 
   Je suis terminée. Gautier est pensif, son marteau à la main, il doit penser à Elaine dont j’ai la poitrine, seul morceau tendre de mon corps. Ma bouche ouverte, figée ne peut hurler. Comment crier que j’ai un cœur d’autre chose au milieu de ma dureté, comment crier que j’ai une ammonite cachée que je sens battre ?
   Il m’a taillée, sculptée. Me voici hideuse, ma laideur ne peut avoir de nom. Ces caresses n’étaient que mauvaises.

*

   Jacques, m’a posée entre deux blocs de pierres lisses. Quelques éraflures au bout de la rigole laissent supposer d’anciennes présences d’horreur.
   Je suis au-dessus du vide. Immobile, j’ai la gueule qui dégouline d’eau, d’éclairs, de rage et d’orage. Suspendue, j’aimerais me débattre et m’envoler. Gautier m’a ajouté deux ailes que je ne peux déplier. Maintenant me voilà figée au bout d’une rigole. J’y ferai ruisseler le sang, leur sang.
   À ma gauche, une sorte de serpent assis aux yeux révulsés et la gueule béante regarde le ciel avec terreur. Il est muet. Quand un peu plus loin à ma droite, je devine d’un regard oblique une vieille gargouille ricanante ; elle m’insulte largement à la vue de ma laideur.
   Il pleut. Une pluie froide et drue qui semble amplifier ma colère. Comment dois-je faire pour assouvir mes espoirs de sang ? La lune, ce soir, n’est qu’un croissant. Un premier croissant.
   « Premier croissant, la pierre dort ; faut attendre la lune ronde, la pleine et mieux encore la gibbeuse, y’a des choses étranges… » croasse la vieille harpie d’à-côté, suivi d’un rire à vous glacer les électrons.
   Je n’ai pas envie d’attendre. J’ai décidé, ce soir de premier croissant lunaire et début de ma vie suspendue dans le vide, de me décrocher de cette rigole.
   J’ai l’impression de fermer les paupières pour mieux prendre conscience de mon être pierreux ; mon cœur d’ammonite se réveille totalement, la douleur déclenche les battements des cristaux de mica qui paillettent son centre, je sens leurs rythmes dans mes oreilles horribles ; mes ailes s’enflent doucement et je peux lentement les bouger ; la pluie froide glisse sur mes rares plumes. Une chaleur inconnue me donne le courage de m’arc-bouter. Dans un ultime effort, ma gueule ouverte et dégoulinante hurle. De douleur, de victoire ? Je me décroche de la rigole. Je suis libre. Je plonge dans le vide, des réflexes de vie agitent mes ailes. Je vole. Enfin, je vole. J’ai faim. Faim de sang.

   Mon vol incertain s’affirme, le battement de mes ailes s’affermit. Je plonge dans les ruelles sombres. Très sombres, trop sombres ; la faim crispe mes entrailles et un instinct que je ne connais pas me guide vers un homme solitaire et titubant. Je plante alors mes griffes dans ses yeux et j’extirpe deux billes étonnées. La tête ensanglantée, il hurle. Sa bouche ressemble à la mienne : figée, gueulante. Cette force, ce pouvoir m’excitent. Puis je vole comme une maudite, en un vol coulé et silencieux, rasant à toute vitesse les murs des maisons éteintes. Au milieu des pousterles*, je rencontre un chat blanc hirsute qui se statufie à ma vue.
   Je sens le sang, je fonce sur lui et lui broie la tête avec délice. Je suis repue, rougie. J’ai envie de retrouver ma rigole pour digérer avec délectation. Quelques battements réguliers me ressoudent à elle. L’eau tombante me lave, dérougit ma poitrine. Une odeur de fer imprègne cette pluie. Je suis bien.

*

   Depuis quelques mois, les habitants de B** ont peur. Aucun quartier n’est épargné. Ceux qui mettent leurs pas dans la nuit risquent fort de perdre leurs yeux. Mille suppositions circulent. On parle de Démon, de folle démente, d’animal sauvage se terrant le jour, et tous supposent que le tueur doit avoir des griffes acérées pour extirper ces organes globuleux. Dès que l’ombre sombre envahit la petite ville et que le ciel pétille, les rues se vident et un silence pesant l’inonde.
   Quelques lunes passent. Qui peut imaginer qu’un morceau de pierre puisse être vivant ?

*

   Depuis des semaines, les rues sont vides, calmes, même les ivrognes deviennent rares. Il faudra que j’aille plus loin pour trouver des chats ou autres animaux ; ceux du quartier ont péri dans mes griffes. Seuls, des rats ratissent furtifs les rues en quête de possibles repas. Les yeux des ivrognes sont les plus parfumés, les meilleurs pour mes papilles. La vieille harpie d’à-côté m’a fait comprendre que je devais être moins prétentieuse. Que la jalousie l’étouffe ! Si je pouvais avaler ses yeux de granit.

   Je vis la nuit. Au début, seul le premier croissant de lune me donnait le vertige de faire la maudite. La vieille harpie d’à-côté ne peut plus voler ; elle vit de rien. Elle vit de son état de pierre. Pour moi, tout est autre. La griserie de la vitesse, la terreur qu’offre ma laideur, mon désir de sang me disloquent presque tous les soirs. Je suis pierre le jour. Pierre aveugle. Pierre froide. Rien ne peut alors réveiller mon cœur d’ammonite. Rien ne peut faire frémir mes paupières diurnes et fixes.
   Pourtant ce matin, à l’heure entre deux chats ; celle qui finit la nuit et qui commence le jour, j’ai senti un regard. Il était trop tard quand j’ai réagi au léger mouvement sous ma poitrine. Dois-je rester éveillée ?
   La nuit est tombée et suite à cette sensation matinale, je suis restée perchée, songeuse. Les sarcasmes de l’horrible à droite sont pléthores ce soir.
   — Eh ! toi l’affreuse, la cornue, t’es pas la première à être où t’es. T’es la plus cruelle, pire que toi, y’ a pas eu. Tu sais que tu peux te changer ? T’es sur un filon de pierre. Allez, penche la tête, le monstre, regarde donc ; tu vois pas cette ligne un peu bleue qui part du pilier en bas et remonte jusqu’à toi. Le sang t’aveugle tellement que tu vois donc rien ? Cette marque donne la vie, ça peut transformer, et puis un jour tu reviens plus. Tu crèves comme les autres.
   Je penche la tête et j’aperçois une veine foncée. Une veine d’obsidienne incrustée dans la pierre blanche qui remonte jusqu’au bas de mon dos, point de rencontre entre la rigole et moi.
   — Et je peux me transformer en quoi ?
   — En femme, pardi ! En femme tueuse peut-être bien ; mais y’ a des mots qui faut pas dire.
   — Allez la vieille, dis tout ce que tu sais ; sinon à quoi bon me raconter tout ça…
   — Eh bien, la griffonne hideuse, après avoir fait un vœu, tu peux être ce que tu veux, mais la phrase que je vais te dire, il faut pas que tu l’entendes.
   — Et quelle phrase ?
   Pierre tu es, pierre tu resteras.
   — Et si je l'entends ?
   — Tu crèves pour toujours.
   Je ne lui réponds pas. Je suis immobile. Immobile au plus profond de moi. Je suis pierre. Totalement pierre. Totalement minérale. Impossible d’être.

   Mes vols nocturnes se raréfient. Je ne sais pas si c’est la fatigue du goût du sang ou la curiosité qui m’oblige à rester éveillée, immobile le jour. Mon cœur se réveille légèrement chaque fois qu’un certain homme passe devant cette église, lève la tête et me regarde. Ce n’est pourtant pas la seule personne qui lève son nez pour se remplir la vue de grimaces. Mais lui, c’est le seul à faire réagir mon ammonite. Pourquoi me regarde t- il ainsi ? Parfois même il s’arrête, me regarde intensément ; y aurait-il dans mon regard quelque chose qui puisse l’intriguer ?
   C’est un homme agréable à regarder, je ne sais pas lui donner d’âge. Il ne me paraît pas tellement grand, mais vu de si haut, comment savoir. Il est mat de peau et brun d’yeux. Des cheveux plutôt gris en catogan. Il est souvent vêtu de noir, avec quelques cols et poignets de dentelles faisant ressortir sa beauté brune. Hier, je l’ai aperçu, il portait une sorte de boîte noire à la main. Cet homme me plaît et son regard bon m’attendrit. Je suis maudite, laide à la perfection, assoiffée de sang. Comment pourrais-je être différente ? Une horreur comme moi peut-elle plaire, lui plaire ?

*

   Cette horrible bestiole accrochée là-haut attrape toujours mon regard. C’est vrai, j’aime ces bestioles aux rictus figés, immobilisées dans ces pierres. Le regard de la griffonne semble vivant et soutenir le mien ; mon cœur s’affole à chaque fois, je n’en comprends pas les raisons. Moi à qui l’on reproche si souvent d’avoir un cœur de pierre, de ne pas vouloir accepter un peu de bonheur, s’ils savaient qu’une gargouille me met la tête à l’envers... Pensons plutôt au concert de ce soir chez le comte et la comtesse de M*, ces quelques morceaux de luth devraient les satisfaire et me faire oublier cette pierreuse.

   — Vieille d’à-côté, réveille-toi… Comment fait-on pour se transformer ? Réveille-toi donc.
   — Eh ! Bouscule pas, je dors, tu vois pas ?
   — …
   — Bon,... bien... d’abord, faut que tu te concentres très fort à la tombée de la nuit ; faut savoir qui tu veux être et où que tu veux aller ; et voilà... c’est tout.
   — Ce n’est pas plus difficile que ça ?
   — Ben, t’as qu’à faire et tu verras bien si t’arrives.

   Depuis plusieurs tombées de nuit, j’essaye d’être femme. Je m’imagine brune, vive, gracieuse souriante, désirable et désirée. Je m’imagine écoutant les airs de luth de Joffrey. Il s’appelle ainsi, il est musicien. Il me sourit quand il me voit ; je suis toujours minérale.

   Ce soir, il fait tiède, j’ai l’impression de m’alanguir. Ce soir sera ma dernière tentative, après je recommencerai mes vols meurtriers. Je me concentre tellement que je ne suis plus qu’un grain de sable…

   Ça y est. Je suis vivante. Femme. Femme comme je le désirais. Je respire, mon cœur bat vite, je suis chaude. Je marche, drôle de sensation. Vivante, je suis femme vivante. Le lieu est un salon de musique aux multiples dorures et lustres de cristal, ce brouhaha inhabituel et chaleureux me fait tourner un peu la tête. Je reste au fond de la pièce, debout légèrement cachée. Joffrey est là, ses morceaux s’égrainent et son regard s’est perdu dans le mien au fur et à mesure que les notes glissaient. Mon cœur bat trop vite, j’ai peur, je sors.

   Je deviens femme de plus en plus souvent. J’assiste à ses concerts, parfois je le suis. Il me reste toujours l’attrait des ruelles sombres, le goût de l’inconnu de quand j’étais griffonne.

   Ce dernier jour d’août, j’ai très envie de lui parler. Le pourrais-je ? La lumière s’atténue lentement, je pense. Je pense qu’il sera de plus en plus difficile de redevenir monstre sans vie réelle. Je pense à tout cela sur le trajet qui mène chez Mme de H*. J'entends déjà la musique, un nouvel air vif que je ne connaissais pas. Mais en entrant… je découvre avec stupeur que ce n’est pas lui qui joue. Une grande déception m’envahit, pourvu que cette tristesse ne me fasse pas redevenir monstrueuse. Je repars, j’entends des pas qui me suivent, je me retourne. Joffrey est là, souriant et calme. Il me demande mon nom, je lui réponds.
   — Elaine…
   — Je suis Joffrey Encina, luthiste…

   Nous avons beaucoup parlé. Depuis, nos rencontres sont nombreuses et heureuses. Cette nuit, il m’a invitée chez lui ; j’ai accepté, mon ammonite libère quelques grains de mica qui embuent légèrement mes yeux. Il me dit me trouver belle, que mon regard lui rappelle quelqu’un, lui dit quelque chose.
Plus grande    

   Nous sommes dans sa chambre, vaste et accueillante. Quel plaisir j’aurais à l’effeuiller : dentelle après caresses. Je commence, il continue avec délice à délacer mon corset ; ses mains sont légères et amoureuses... Des mots remplissent lentement la pièce parfumée.
   Gautier m’a faite laide, mais heureusement belle comme son Elaine perdue.
   Nous sommes nus, Joffrey approche son visage du mien, caresse ma joue et glisse sa main dans mes cheveux.
   — Que j’aimerais être sculpteur… mais comme l’on dit : Pierre tu es, pierre tu resteras.
et je réponds sans comprendre ces mots qui s'échappent de mes lèvres malgré moi :
   — Joffrey, bois tu pourrais être, bois tu pourrais rester.

   Nos lèvres se sont rejointes, des larmes ont coulé sur mes joues. Je meurs.
   Je tombe et roule sur le parquet. Je meurs et je souffre d’amour. Je suis redevenue pierre. Pierre. Monstre hideux aux yeux fermés pour toujours. Je meurs. Mon cœur d’ammonite ralentit et libère ses derniers cristaux de mica qui roulent sur mon cou, mes seins si blancs.
   Joffrey, n’est plus qu’un morceau de bois, sentant la résine du cyprès d’Italie ; quelques-unes de mes larmes se sont incrustées en lui ; une écharde de son désir a remplacé l’ammonite vide de mica. Qui était-il pour pouvoir se transformer ainsi ?

   Longtemps, ils ont cherché Joffrey. Ils ont vidé sa maison ; quelques semaines après, quand ils nous ont trouvés, ils nous ont jetés dans un coin du jardin.
   Au fil du temps, le bois a fondu et je suis restée seule parmi les giroflées, un morceau de cyprès au cœur de ma pierre maudite, morte à tout jamais.

* escaliers étroits reliant la basse et la haute ville.

FIN


© Emmanuelle Fredin. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Illustration © Philippe Puech.

Nouvelles

16/08/07