Daniel Salvo
est né en 1967 dans une province au sud de Lima. Il n’a pas cessé de lire de la science-fiction depuis son adolescence et a commencé à publier en juin 2002 sur le site Ciencia Ficcion Perù. Il prépare un recueil de nouvelles de science-fiction provisoirement intitulé En las ruinas de Utopia.

En espagnol, on peut lire El Escritor mas famoso de todos los tiempos sur le site de Axxòn (n°159, février 06) et El nombre no es importante sur le site Velero25 (avril 2004).

El Amante de Irene est disponible en espagnol sur velero25 ainsi que sur
Ciencia Ficción Perú
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Irène me trompait avec un homme. Il ne pouvait y avoir d’autre explication à son récent changement d’attitude. Elle chantonnait quand elle se croyait seule et passait de longs moments à contempler les couchers de soleil depuis notre jardin. Après cinq ans de mariage, sa gaieté soudaine et sa sollicitude à mon égard étaient aussi ridicules qu’inopportunes. À l'évidence, Irène avait cessé d'être heureuse avec moi ; elle s'efforçait simplement de préserver les apparences, comme si elle se sentait coupable.
   Cette situation me plaçait devant un dilemme. D’un côté, un sens ridicule de l’honneur ne me permettait pas de rester ainsi, m’interdisait de consentir à sa trahison. De l’autre, c’était un fait que je ne l’aimais plus et qu’en réalité peu m’importait ce qu’elle faisait de sa vie. J’avais presque envie de l’inviter à continuer avec son amant si ça lui plaisait, mais qu’elle me laisse en paix et qu’elle ne se sente pas coupable en quoi que ce soit. Mais je pensais aussi à ce qu’on dirait, et – ce qui était le plus humiliant – je craignais qu’Irène ne voie dans mon attitude un signe de faiblesse et qu’elle ne se moque de moi.
  
   Pour offrir à mon ego une porte de sortie acceptable et me débarrasser sans problèmes d’Irène, j’avais concocté un plan. Il s’agissait de la surprendre avec son amant pour jouer les offensés et exiger le divorce. J’étais arrivé à la conclusion que ses rendez-vous avaient lieu quand j’étais à l’étude ou en déplacement pour suivre une affaire judiciaire. Afin de dramatiser, je portais un revolver avec lequel je comptais tirer en l’air ou sur l’amant d’Irène afin de venger mon honneur de mari trompé.
   Un mardi en fin d’après-midi, j’ai téléphoné à Irène pour lui dire que cette nuit-là je ne coucherais pas à la maison, que j’avais beaucoup de travail. Elle a accepté mon excuse sans demander d’explication. Après avoir raccroché, je suis allé au cinéma pour attendre le moment d’agir.

   Il devait être huit heures du soir quand je suis sorti du ciné. J’ai pris un taxi. Irène et moi, nous habitions un pavillon de deux étages situé dans les faubourgs de la ville, dans une de ces nouvelles zones résidentielles construites par la municipalité.
   La zone, assez désolée, comprenait de grandes séries d’immeubles inoccupés ou inachevés. Je suis descendu du taxi quelques blocs avant la maison. Quelque chose qui, au début, me parut être un éclair illumina la nuit, ce qui ne manqua pas de me surprendre, car ce n’était pas la saison des orages. En m'approchant, je constatais que notre chambre était la seule pièce éclairée de toute la maison. Sans faire de bruit, j’ai ouvert la porte et je suis entré. J’ai monté l’escalier. J’ai fait halte quelques secondes devant la porte de la chambre.
   Effectivement, Irène n'était pas seule. Et les gémissements ne laissaient aucun doute sur la scène à laquelle j’allais assister. C’était le moment. J’ai saisi la poignée de la porte et je l’ai tournée pour ouvrir.
   Je n’avais pas pensé que le verrou serait mis. Il était inutile de forcer, et je n’avais pas la clé en main. Mais ce n’était pas nécessaire, puisqu’ils m’avaient entendu.
   Les gémissements d’Irène cessèrent aussitôt. Il me fallait improviser quelque chose pour l’obliger à ouvrir immédiatement. Au bout de quelques secondes, durant lesquelles je perçus des bruits assez étranges, la porte s’ouvrit.

   Apparemment, tout était en ordre, à l’exception d’Irène qui était complètement nue. Elle avait l’air moitié absente moitié gênée, et son attitude ne trahissait pas tellement le repentir ou la honte. Elle était essoufflée, et tout son corps manifestait une forte excitation. Je n’ai pas dit un mot ; on aurait cru que c’était elle qui attendait de moi une explication.
   J’ai examiné la chambre. On ne voyait personne d’autre. La fenêtre était hermétiquement fermée et munie à l’extérieur d’une grille de sécurité. L’armoire était également fermée et certainement vide, comme j’ai pu le constater par la suite. Le lit était en désordre. Il ne me restait qu’à vérifier le minibar que nous avions dans la chambre, idée qui me fit sourire, tant elle était absurde.
   J’étais confus. Je savais qu’il y avait quelqu’un d’autre dans la chambre mais je ne voyais personne. Par acquis de conscience, je me suis dirigé vers l’armoire tandis qu’Irène s’asseyait sur le lit. Je savais que je me rendais ridicule, mais je n’avais pas d’autre issue. C’était un de ces moments où vous ne vous posez qu’une seule question : « Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? » Je ne voyais pas comment engager la discussion avec ma femme, et la frapper ou l’insulter n’aurait rien réglé.
   Tandis que je fourrageais inutilement parmi les vêtements et les chaussures, j’ai perçu un léger raclement de gorge. C’était, chez Irène, la façon d’engager conversation sur un sujet embarrassant. D’un geste assez théâtral, j’ai fermé l’armoire, en lui disant : « Irène, je suis tout ouie, je t’écoute.
   — Martin, je ne sais pas par où commencer…
   J’ai été étonné du ton de sa voix, tendre et affectueux. Ça ne ressemblait pas à celui d’une femme sur le point d’être surprise en plein adultère par son mari. Elle n’était manifestement ni gênée ni honteuse. Confuse, oui. Et je commençais, moi aussi, à me sentir confus.
   — Je t’aime, Martin, je t’ai toujours aimé… Vraiment, les meilleures années de ma vie, je les ai passées avec toi…

   Maintenant, je n’avais plus le moindre doute quant à sa sincérité : c’était bien elle, attachée à ces formules de téléromans, affectées et ridicules qui constituaient sa seule manière d’exprimer n’importe quel sentiment ou émotion.
   — Tout a commencé d’une façon très bizarre, Martin, une nuit où tu étais sorti… J’ai senti une forte chaleur, alors j’ai ouvert la fenêtre. Tandis que je l’ouvrais, il est apparu une lumière très brillante… J’ai pris peur et j’ai voulu fermer la fenêtre. Aussitôt… Il était sur moi, de tous les côtés, me couvrant de la tête aux pieds… Et… et c’était comme quand je le fais avec toi, Martin, mais plus fort, plus intense…
   L’expression d’Irène a changé, passant de la femme stupide et peinée à la femme stupide et excitée. Ses joues ont rougi, ses mamelons se sont redressés… Quel genre d’expérience avait pu l’atteindre ainsi, au point qu’il lui suffisait de l’évoquer pour produire de tels effets ? Peut-être Irène avait-elle perdu la tête. En outre, il y avait un point faible dans son histoire : son amant supposé serait apparemment entré par la fenêtre, alors que celle-ci était protégée par une grille depuis sa construction. Aucun contorsionniste, même le plus habile, (était-ce le cas de son amant ?) n’aurait pu se glisser entre les barreaux.
   Irène continuait à parler tandis que je m’asseyais à côté d’elle. J’ai essayé de me donner des airs de mari offensé, mais sans y parvenir.
   — Ah, Martin ! Je pensais t’en parler… Mais c’est tellement incroyable, je…. Je dois être folle, oui, folle et malade, mais si tu savais seulement ce que je sais. Et tu n’es jamais disponible, toujours si occupé, si absent… Lui me disait que les choses continueraient comme avant, et je voulais le quitter, Martin, ou, au moins, tout te raconter… Mais je ne pouvais pas, Martin, je ne pouvais pas…
   Le téléroman qu’Irène inventait commençait à me lasser. Bon, admettons. Elle était très insatisfaite. Une nuit, un homme entre par la fenêtre, lui fait l’amour… J’ai décidé de ne pas insister sur les détails. Il y avait un autre homme dans sa vie. C’était tout ce qu’il me fallait savoir pour me débarrasser d’elle. Tout était à mon avantage, du moins je le croyais. Feignant la contrariété, je lui ai demandé :
   — Bon, Irène. Je suppose que ton amant a un nom, n’est-ce pas ?
   — Maoc.
   — Quoi ?
   À ce point de la conversation, j'ai pensé qu’Irène n’allait pas très bien de la tête. Alors je me suis souvenu que les seuls gémissements entendus derrière la porte étaient les siens. Peut-être s’agissait-il d’un piège, non, d’une sorte de plaisanterie d’Irène pour se prouver – et me prouver – que je tenais encore à elle, que je pouvais ressentir de la jalousie. Il n’y avait sûrement personne d’autre dans la chambre. Soit, appelons « Maoc » cet amant imaginaire… Irène n’allait pas se moquer de moi. Maintenant, je pouvais parler clairement et lui dire la vérité : que je voulais me débarrasser d’elle et que je ne la supportais plus. Mais auparavant, j’ai décidé de continuer un peu sur la même piste, pour voir jusqu’où iraient ses inventions maladroites.
   — Maoc ? Il s’appelle Maoc ? Quel drôle de nom ! Et où est-il, ce Maoc ?
   — Dans le minibar. Il s’est caché quand nous t’avons entendu à la porte.
  
   Les paroles d’Irène, prononcées sur un ton neutre, sans rien qui dénote une quelconque émotion, me rendaient furieux. Tout d’abord, elle m’avait manipulé pour me faire croire qu’elle entretenait une liaison avec un autre homme. Et maintenant, elle se moquait de moi en affirmant comme une idiote que son amant se cachait dans un minibar. Me prenait-elle pour un plouc, pour un débile mental ? Plus que jamais j’avais l’intention de mettre fin, d’une manière ou d’une autre, à nos relations qui, désormais, outre la routine, s’entachaient de folie ou, pire encore, tournaient au canular. Ça ne pouvait plus continuer. Un homme doit se conduire en homme, même si sa femme est folle ou essaie d’être drôle.
   Je m’apprêtais à la gifler quand il se produisit quelque chose que j’ai peine à décrire avec précision. Quelque chose qui a changé ma vie pour toujours, qui me fait encore me demander si je suis sensé ou si je suis fou, s’il existe dans l’univers un peu de raison, un peu de bonté, quelque chose qui puisse se définir comme un ordre, une justice, une vérité. J’ai tenté de retrouver ce que fut ma vie jusqu’à cette nuit-là, mais rien ne peut effacer de ma mémoire ce qui s’est produit. Parce que, après les paroles d’Irène, la petite porte du minibar s’est effectivement ouverte. Parce que j’en ai vu sortir par la fente, rampant selon un tracé sinueux, un mince tentacule de couleur gris sale
  
   Je ne me souviens pas combien de temps il a fallu pour que cette horreur apparaisse dans sa totalité, ni si je me suis évanoui puis réveillé, ou si je suis simplement resté pétrifié. Je me souviens seulement que je me suis mis à trembler et à transpirer, que j’ai éprouvé un sentiment atroce de totale impuissance, un désir intense d’appeler à l’aide quelqu’un qui pourrait m’assurer que le monde continuait à fonctionner normalement, que l’univers tel que nous le connaissions restait inchangé, avec ses travailleurs, ses politiciens et ses maîtresses de maison… quelqu’un qui aurait pu me dire que cette chose était de notre monde, qu’elle occupait une niche zoologique reconnue, qu’elle finirait dans un aquarium, dans une assiette ou dans la poubelle… mais rien de cela n’est arrivé. Dans cette chambre, dans ma chambre, nous étions là, mon épouse, moi et une chose qui n’appartenait pas à notre monde.
  
   L’être qui émergeait du minibar ne différait pas tellement d’un poulpe ordinaire. Il avait huit tentacules, était de couleur gris sale, et son pied semblait fait de caoutchouc lisse et luisant.
   Mais il différait par la forme des ventouses sur ses tentacules : celles-ci étaient rougeâtres et très semblables à des lèvres humaines. Elles s’ouvraient et se fermaient avec une certaine régularité. Ces ventouses n’étaient pas rondes mais légèrement obliques, ce qui les rendait encore plus répugnantes, car, autant que des bouches, elles suggéraient des organes sexuels. Mais rien ne pouvait se comparer aux yeux. Ceux-ci étaient identiques à des yeux humains, d’un vert intense. Des flagelles translucides jouaient le rôle de cils. L’absence de bouche et d’autres appendices faisait de cette tête une horrible caricature de visage humain.
   Pétrifié par l’horreur, je ne savais que dire, que faire. Ce fut Irène qui prit l’initiative. D’une voix posée, entrecoupée de sanglots, elle me parla de sa solitude, du manque de perspectives dans sa vie, de mon manque d’amour pour elle. De la nuit où Maoc arriva. De la manière dont elle avait suivi les conseils lus dans une revue « New Age » sur l’attitude à adopter dans une rencontre proche du troisième type. (Au milieu de tout ce qui se passait, je ne pouvais que m’effrayer d’apprendre quelles étaient les lectures d’Irène).
  
   Elle me racontait sa première communication avec Maoc et commençait à me donner les détails de sa première rencontre quand cette créature – je ne pouvais me résoudre à l’appeler par son « nom » – me sauta dessus. Mes efforts ne servirent à rien : la partie centrale de ce corps gélatineux et rigide à la fois me couvrait complètement le visage, et ses tentacules s’étendaient jusqu’à mes extrémités. D’une manière ou d’une autre, ces tentacules réussirent à s’introduire entre mes vêtements, de sorte que je pouvais sentir le contact de ses ventouses humides contre ma peau. J’éprouvai des nausées quand les tentacules atteignirent mes parties intimes.
   Puis vint l’extase.
   Rien, absolument rien dans le monde ne peut se comparer à la sensation si pure et intense de plaisir que j’expérimentai durant ce contact avec Maoc. C’était comme de traverser à toute allure un tunnel de lumière, de feu, de sang, d’obscurité… et, au milieu de ce plaisir affolant, la connaissance, la symbiose totale avec cette entité qui n’était pas de notre monde. J’ai su qui était Maoc, sa soif de plaisir, son errance à travers l’univers toujours à la recherche de sensations nouvelles. J’ai compris que, si cette créature était le vestige d’une espèce qui possédait une technologie beaucoup plus évoluée que tout ce que l’homme connaissait, c’était un vestige décadent, égoïste, sans finalité. Mais son contact serait une tentation permanente.
  
   Quand Maoc m’a lâché, je savais ce qu’il fallait faire.
   Je me suis redressé et j’ai fait semblant d’hésiter. Assise sur le lit, Irène me regardait, consciente que, désormais, j’étais, comme elle, transformé. Les choses ne pouvaient continuer comme avant. Et surtout personne ne devait apprendre nos contacts avec Maoc.
   Je me suis rappelé que je portais un revolver. Il suffisait de tirer pour régler la question. Après avoir remis de l’ordre dans ma tenue, j’ai sorti mon arme. Sans regarder le visage d’Irène, j’ai tiré à bout portant. Son corps s’est effondré sur le lit, le front transpercé.
   Je suis certain qu’elle n’a pas souffert. Comme je l’ai dit, ça ne pouvait plus durer, surtout depuis que je sais ce qu’Irène ignorait.
   Maoc était la femelle de son espèce.


FIN


© Daniel Salvo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : El Amante de Irene. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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11/03/06