Claudio Biondino
est anthropologue – promotion 1974. Il habite Buenos Aires.
Il a toujours été passionné de fantastique et de science-fiction mais n’a commencé que récemment une carrière d’écrivain.

 

 
 
Trombino Par titre Par auteur

Une Affaire en souffrance

Claudio Biondino


  
   Imannuel était le dernier être vivant sur la face de la Terre ou, tout au moins, il le croyait. Il n’avait vu personne de son espèce, ni d’une autre, depuis près d’un siècle. Peu avant l’Effondrement, il avait cherché refuge dans les ruines d’une ancienne cité humaine, sous les vestiges d’un centre commercial qui était resté debout malgré les incendies et les saccages. Il y passait les Heures de Léthargie, entouré d’ordinateurs et de téléviseurs que plus jamais personne n’utiliserait. La nuit, il déambulait entre les édifices détruits et contemplait un paysage urbain désolé. Il savait très bien que son sort était scellé. Le manque de nourriture le consumerait jusqu’à le réduire en cendres, processus long et douloureux pour les êtres de son espèce.
   Mais Imannuel ne s’était pas crispé à attendre la fin ; il n’avait pas non plus plongé chaque jour dans les affres du néant. Sa silhouette obscure, décharnée, un peu courbée, avait fouillé, durant tant d’années, les bibliothèques de l’humanité et les archives secrètes des Antérieurs. Ce qui le poussait, c’était le besoin de connaître les origines des siens. Il avait voulu acquérir ce savoir tout comme il aurait voulu retrouver la saveur du sang. Mais il n’avait plus envie de savoir ni de vivre. La faim lui torturait le corps et l’esprit depuis trop longtemps. Maintenant il ne la sentait presque plus. À sa place, il n’éprouvait plus que résignation et faiblesse.
   Par une nuit claire, son errance le conduisit en dehors de la ville. Tandis qu’il laissait derrière lui ce cercueil d’acier, de verre et de ciment, il pressentit, avec soulagement, que la fin était proche. Il était content de voir la lune immense entre les étoiles. Le ciel nocturne retrouve, pensa-t-il, sa beauté d’avant l’époque de la Grande Destruction. Imannuel avança, titubant, entre les dunes du désert qui s’étendait dans toutes les directions. Il ne savait pas quelles pouvaient être les limites de cet océan de sable – s’il y avait des limites. Peut-être le reste du monde n’était-il plus qu’un souvenir enseveli sous ses vagues. Il était plongé dans ces pensées quand, soudain, un éclat l’éblouit. Devant lui, à quelques mètres, il distinguait une présence humaine, forme brillante qui l’observait depuis les dunes proches. C’était un humanoïde de grande taille, à la grosse tête chauve. Il portait une tunique blanche et ses pieds nus flottaient quelques centimètres au-dessus du sol.
   — Approche-toi, créature, fit l’étranger.
   L’ordre avait été donné d’un ton nettement méprisant. Il visait un être considéré comme inférieur et incomplet. Mais Imannuel ne se sentit pas offensé pour autant. Il avança, les yeux entrouverts, jusqu’à la forme éblouissante.
   — Qui es-tu ? demanda l’être de lumière d’un ton altier.
   — Je me nomme Imannuel, je suis le dernier survivant de ce monde dévasté, ou je le croyais jusqu’à maintenant. Qui es-tu ?
   Il n’y avait dans sa voix ni crainte ni respect. Ce qui irrita l’étranger.
   — Contente-toi de répondre à mes questions, abomination ! Je suis venu évaluer l’humanité et la préparer au Grand Passage, mais j’ai constaté sa disparition. Peut-être pourras-tu me dire ce qui est arrivé ici, et qui tu es… toi.
   Imannuel commençait à comprendre, et un sourire ironique se dessina sur son visage.
   — Oh ! Je vois. Tu es l’un d’eux, n’est-ce pas ?
   — Je suis Gabriel, l’un de ceux que les anciens – dans leur peu d’entendement – appelèrent des anges, expliqua la forme spectrale. Mais tu n’as pas répondu à mes questions : qui es-tu et que s’est-il passé ici ?
   Imannuel sourit de nouveau. Il savait très bien qui les anciens avaient pris pour des anges.
   — Bien, je vais te raconter, dit-il, et il s’assit sur le sable, jambes croisées. Je suis un vampire. J’ai vécu durant des siècles en buvant le sang des humains, mais ceux-ci se sont éteints. Maintenant, je me consume à petit feu, par manque de nourriture.
   — Ça suffit, abomination. Tu peux te taire.
   Gabriel interrompit l’interrogatoire un instant tandis qu’il examinait attentivement Imannuel.
   — D’après ce que j’ai perçu, reprit-il, tu n’es pas un être naturel. Tu n’es qu’un rêve, un essai non prémédité. Mais que fait un monstre onirique comme toi dans la réalité présente ?
   — Les hommes nous ont enfantés, répondit Imannuel sans cesser de sourire.
   Chez Gabriel la curiosité fut plus forte que l’indignation :
   — Comment est-ce possible ?
   — Si tu me laissais parler, je pourrais te raconter l’histoire.
   La tension montait et, durant quelques instants, Imannuel crut qu’il allait être liquidé sans autre forme de procès. Mais il n’était pas intimidé. De toute façon, il ne lui restait pas beaucoup de temps. Il pouvait au moins se distraire un peu, avant le final.
   — Parle, dit Gabriel au bout d’une minute. Mais tu as intérêt à avoir quelque chose d’important à dire.
   Imannuel l’observa avec une certaine commisération, car il connaissait le sort de cette créature dupée par son propre orgueil.
   — Voyons donc, reprit-il d’un ton de pédagogue qui irrita encore un peu plus l’interrogateur. Il y a longtemps que j’étudie les recherches menées par les savants de notre espèce, et je peux affirmer que nous sommes sortis de l’esprit des hommes, que celui-ci nous a rêvés durant des siècles, jusqu’à ce que, par une manipulation inconsciente de différentes dimensions, il en est résulté notre apparition. Je ne sais pas exactement quel a été le processus, mais c’est ainsi que nous avons commencé. Nous avons été les meurtriers de l’humanité, mais nous avons aussi été son aboutissement, le sommet de la courbe.
   — Je sais fort bien d’où vous sortez, toi et les tiens, parce que vous ne pouvez pas venir d’ailleurs ! répliqua Gabriel, rouge de colère. Ce que je veux savoir, c’est comment vous en êtes arrivés là et pourquoi tu dis que vous représentez l’aboutissement de l’espèce humaine.
   — Je ne sais pas comment s’est produit le passage, expliqua Imannuel, mais je sais que ce sont les humains qui l’ont provoqué. Et je dis que nous avons été leur aboutissement, parce que, si nous n’étions pas des hommes, nous avons été le produit de leurs désirs les plus obscurs, leur dépassement.
   — Tu n’es qu’un cauchemar insolent ! À nouveau, l’interrogateur ne se contrôlait plus. L’aboutissement de l’humanité, c’est ce que tu as devant toi. Les hommes auraient dû évoluer jusqu’à faire fusionner leurs énergies individuelles de façon à former une conscience unique et supérieure, tout comme je représente l’évolution d’une espèce plus ancienne et plus sage !
   — Bien entendu, Gabriel, dit le vampire, d’un ton ironique, encore plus provocant. Je sais très bien que ton nom est Légion. Et je sais aussi que, bientôt, tu te fondras avec d’autres consciences pour former un Être unique, un Être qui, ensuite, abandonnera cet univers comme un poussin qui brise la coquille pour accéder au monde réel, un Être dont le destin est l’éternité et la contemplation des créatures qui naîtront de sa volonté : un dieu comme celui qui a créé cet œuf que nous appelons l’univers et qui ensuite s’en est retiré pour jouer son rôle de voyeur froid et distant. Mais tu ne seras pas là pour participer à ce grand événement, parce que ta conscience périra en se fondant avec les autres. Est-ce que cette perspective ne te chiffonne pas un peu ?
   Le ton d’Imannuel se faisait de plus en plus moqueur. Gabriel sentit que son autorité était compromise. Il aurait pu le foudroyer d’un simple regard, mais quelque chose le retenait. Un doute s’insinuait en lui, et la petite créature fictive était capable d’en profiter.
   — Faire partie d’une conscience générale sera pour moi un honneur, dit l’interrogateur qui voulait donner l’impression d’être sûr de lui. Mais toi, tu n’en feras jamais partie. Tu n’es, de la part de l’espèce humaine, qu’une tentative de création inconsciente et éphémère, l’essai raté de larve divine qui, pour une raison ou une autre, s’est échappée de la dimension onirique, expérimentale dont elle n’aurait jamais dû sortir. Tu n’as pas d’avenir, tu ne te fondras pas dans un tout supérieur. Et toi, cette perspective ne te chiffonne pas ?
   — Non, répondit tranquillement Imannuel. Ça ne me tracasse pas. Si ma conscience doit cesser d’être, je préfère qu’elle disparaisse dignement au lieu de se diluer à l’intérieur d’un démiurge autiste. Mais toi, tu ne sais pas ce que c’est que la dignité. L’humanité, même si elle n’en avait pas vraiment conscience, a lutté pour y parvenir.
   Gabriel sentit qu’en définitive il s’abaissait à discuter d’égal à égal avec une créature non seulement inférieure mais encore irréelle. Il voulait foudroyer Imannuel de toutes ses forces, mais il devait aller au fond de cette affaire. Il ne savait toujours pas ce qu’il était exactement advenu de l’humanité. Il marqua une pause pour maîtriser sa colère et poursuivit l’interrogatoire sans s’arrêter aux insultes. L’heure viendrait de régler ses comptes avec le vampire.
   — Que veux-tu dire quand tu prétends que les hommes ont lutté pour leur dignité ?
   — Quand ils recherchaient l’autodestruction. Imannuel eut un sourire de satisfaction. Il savait que, parvenu à ce point, il avait gagné la joute verbale. Nous, nous ne cherchions pas à les éliminer. Nous nous en tenions à notre rôle de parasites pour ne pas tarir nos ressources alimentaires (nous avons toujours été très écolos). Mais l’humanité s’est autodétruite en modifiant drastiquement le climat de la planète. Les rares humains qui survivaient se sont réfugiés dans des cavernes artificielles, à une grande profondeur. Et dans ces cavernes, nous autres vampires avons dû les exterminer en les pourchassant pour survivre. Puis mes semblables sont morts les uns après les autres. Je suppose que je suis le dernier représentant de mon espèce.
   — Je ne vois pas où tu veux en venir. Gabriel baissa la voix mais paraissait plus menaçant que jamais. Et il vaudrait mieux que tu ne tardes pas. Qu’est ce que l’autodestruction a à voir avec la dignité ? L’autodestruction est le pire acte de lâcheté qui se puisse commettre.
   — Non, pas quand on est condamné d’avance, insista Imannuel d’un ton mi sérieux mi ironique. Dans ce cas, la dignité consiste à choisir l’autodestruction au lieu de rester assis à l’attendre. Même s’ils n’en avaient pas conscience, les hommes ont eu l’intuition de ce moment. Ils l’appelaient le « Jugement dernier ». Ils ne comprenaient pas sa véritable nature, mais ils refusaient d’admettre que leurs consciences individuelles soient phagocytées par un être supérieur. Et nous autres, qui sommes leurs essais de création divine, les êtres qui ont peuplé leurs rêves durant des siècles, nous ne voulons pas davantage être mis au rancard quand arrivera ce moment. Il suffira que l’inconscient de l’homme parvienne à déclencher ses forces autodestructrices. Nous les libérerons (et nous nous libérerons) seulement par l’extermination.
   — Dans ce cas l’humanité mérite le destin qu’elle a subi, fit Gabriel. La race ancienne dont je suis issu, dans sa sagesse supérieure, a compris quel honneur c’était de pouvoir s’inscrire dans un ordre supérieur d’existence.
   — Ça devait être une race de lâches, répliqua Imannuel dans un éclat de rire sonore. Et tu l’as été, toi aussi. Dis-moi ! Quelle place occuperas-tu dans le dieu futur ? Un lieu privilégié dans son regard divin ? Dans le souffle de sa voix divine ? Ou peut-être dans son divin postérieur ?
   Le rire sarcastique d’Imannuel blessa si cruellement Gabriel qu’il ne parvint pas à réagir devant une telle offense. Il avait perdu son assurance.
   — L’humanité a eu sans doute bien des défauts, reprit le vampire, qui était maintenant mortellement sérieux, sans la moindre nuance de moquerie, mais au moins elle ne s’est pas soumise à la hiérarchie divine. Et nous, ses fils, pas davantage.
   Chez Gabriel, la haine avait atteint un niveau que lui-même n’aurait pas cru possible. Il ne suffisait pas d’exterminer ce monstre répugnant. Il fallait punir Imannuel en lui infligeant le sort auquel il voulait échapper. Il s’approcha du vampire pour absorber son énergie et l’incorporer à sa propre substance. Il étendit la main et le toucha, mais la sensation ne fut pas celle qu’il attendait. Un fourmillement étrange envahit son bras puis gagna tout le corps.
   — Mais… qu’est-ce… ? Surprise et horreur lui tordaient le visage.
   Le vampire, qui lui tenait fermement la main, planta ses crocs dans le poignet. Au bout d’une minute, Gabriel tomba de tout son long sans comprendre ce qui lui arrivait. Avant de mourir, l’ange parvint à voir un nouvel Imannuel. Maintenant, celui-ci n’avait plus l’aspect d’un vieillard accablé, mais d’un jeune, fort et en bonne santé, qui brillait de sa propre lumière dans la nuit de la Terre morte.
   Le vampire se pencha pour lui parler à l’oreille.
   — Merci pour ce menu spécial, Gabriel, murmura-t-il. Maintenant que je me suis nourri de ta substance, je crois que je vais aller rendre visite à tes frères.
   Quelques secondes plus tard, le corps de Gabriel était devenu poussière que le vent dispersa à travers le paysage, le mêlant au sable du désert. Immanuel était de nouveau seul, mais sa situation avait changé du tout au tout.
   — Je rendrai visite à ces fameux anges, se dit-il. Ensuite, sortir de cette coquille pourrie pour résoudre une autre affaire en souffrance… Un Père qui abandonne ses enfants à leur sort aura beaucoup de choses à m’expliquer.


FIN

© Claudio Biondino. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : El testigo, nouvelle parue dans Axxón n°161 (Avril 2006).

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