Jonas Lenn a fait ses débuts en 1996/97 aux sommaires d’Etoiles Vives et du supplément de la revue Cyberdreams. Dix ans plus tard, sa bibliographie compte une quarantaine de nouvelles, parmi lesquelles Quand les dieux mènent boire leurs chevaux, prix Infini 1998, et Le sang des Titanides, prix Imaginales 2002. Trois de ces textes courts ont été traduits et publiés en Espagne. Il a en outre signé deux romans, deux polars aux styles et aux ambiances très différentes. Sans délaisser l’écriture de romans et de nouvelles, il souhaite explorer à présent d’autres formes de récit, à commencer par le scénario de bande dessinée.
Jonas Lenn a 39 ans et vit dans l’Aveyron.

 

 
Dernières parutions
Romans
- La spirale de Lug, 2005, La Clef d’Argent
- Manhattan stories, 2006, Les moutons électriques
Nouvelles
-
La ferme enchantée, dans Moissons futures, 2005, La Découverte
- L’éléphant vert, dans Black Mamba #1, 2006, Céléphaïs
- La montagne dormante, dans Elric et la porte des mondes, 2006, Fleuve Noir
- Palace Athéna, Exposition, dans Faëries #22, 2006, Nestiveqnen
Actualité immédiate
- Publication de Palace Athéna, un roman feuilleton en sept épisodes dans les pages de la revue Faëries, aux éditions Nestiveqnen.



NOUVEAU !

- Une interview sur aTemporel.com
- Un blog


Aux éditions Les Moutons Electriques :
Manhattan Stories
298 p., 15€.


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Adieux à Genêts

Jonas Lenn



  Lorsque mes grands-parents ont dû hypothéquer leur petit monde virtuel, j’ai pleuré comme un gosse : c’était une part importante de mon enfance qui, brutalement, menaçait de devenir inaccessible. Une part de moi-même. Dès lors, je me suis préparé à la plus pénible des issues, sans pourtant m’avouer que tout était joué. Pour moi, imaginer le pire est une sorte de rituel magique destiné à repousser les coups du sort : j’espère toujours que la tragédie renoncera in extremis, qu’elle passera son chemin, ira voir ailleurs, frapper à une autre porte, et finira par m’oublier.
  La crise avait progressivement gagné tous les secteurs de l’économie, tel un cancer qui colonise un organisme en propageant ses métastases. Le miracle économique martien continuait de se faire attendre, contrariant les prévisions les plus optimistes. La récession avait conduit à l’effondrement du marché de l’art. Les œuvres de Grand-mère Marge s’étaient vendues de moins en moins, et puis plus du tout. Quant à l’activité de Grand-père Henri, touchée dans une moindre mesure, elle n’avait bientôt plus suffi à faire face aux échéances financières imposées par leur statut post mortem. Seule l’hypothèque leur permettait de continuer à vivre dans leur domaine de Genêts : ils espéraient gagner du temps et comptaient sur une reprise rapide.
  Rentrant chez moi après une journée de travaux pratiques d’exobiologie appliquée à l’Université, je trouvai le message de ma mère : mes grands-parents venaient de recevoir un avis d’expulsion. Je pris une douche rapide, entassai quelques affaires dans un sac et sautai à bord de la première navette pour Paris. Une heure plus tard, je débarquai chez mes parents.
  Je retrouvai l’appartement de la rue des Écoles, un léger pincement au cœur : ma dernière visite remontait à un an, la veille de mon départ pour la Californie. Rien n’avait changé. Dans le salon, les murs écrans diffusaient l’éternel bout de lande côtière des îles Achill, ce concentré d’Irlande où nous avions pris des vacances deux années consécutives : j’avais douze ans. Installée devant le moniteur de son home office, ma mère délivrait une correction de devoir pour sa classe en ligne. Je m’approchai d’elle à pas feutrés, déposai un baiser dans son long cou de gazelle : elle sursauta.
  « Ah ! c’est toi.
  — Votre formulation est erronée, protesta le home office d’une voix monocorde. Je place votre tâche en attente. Veuillez consulter l’index des procédures vocales et reformuler votre dernière opération. »
  Après avoir coupé le micro de l’interface vocale, ma mère caressa ma joue et m’embrassa.
  « Papa est à la cuisine. Tu ne m’en veux pas ? Je n’ai pas encore tout à fait terminé. »
  Puis elle se replongea dans son corrigé.
  Mon père préparait le repas du soir. Comme quand nous étions tous les trois, pensai-je. Il n’avait jamais eu un don particulier pour l’art culinaire, mais il possédait une impressionnante collection d’holos pédagogiques enregistrés par les meilleurs chefs de la planète. Ce soir-là, sous la direction de Max Nielsen, un gros bonhomme rougeaud à l’air de rôti de bœuf ficelé dans sa barde, il réalisait une salade de poissons, un plat de pilpil cantonais et un framboisier - le menu était inscrit sur la toque virtuelle du chef.
  « Miam miam ! fis-je en passant au travers du corpulent cuisinier scandinave. Et qu’est-ce qu’on boit avec ça ?
  — Du jasnière » répondit mon père en désignant une bouteille posée sur la table de la cuisine.
  Il m’embrassa d’un air distrait, tout en disposant ses filets de poisson sur une planchette de bois.
  « Tu n’as plus de crème à raser ? » grogna-t-il en se frottant les joues.
  Il était fidèle à lui-même : toujours prompt à lancer une remarque désobligeante. Avec le temps, j’avais appris à ne plus y faire attention : c’était sans doute sa façon à lui de montrer qu’il tenait à moi. Ce n’était en tout cas pas le moment de s’en offusquer, mes rapports avec mon père n’étant pas à l’ordre du jour.
  — Tu as parlé à Grand-père ? » hasardai-je.
  Il ne répondit pas, faisant mine d’être absorbé par la découpe de ses morceaux de hareng, de morue, de saumon. Je lui reposai la question, sans m’énerver.
  — Non, j’ai eu ta grand-mère. Mais s’il te plaît, est-ce que tu pourrais me laisser finir ? Tu me parles et je n’entends pas les directives de Nielsen. »
  Je me retournai. Derrière moi, brandissant une casserole cuivrée, l’homme bardé de blanc continuait de débiter son latin de cuisine. Pas la peine de contrarier notre petite fée du logis, pensai-je.
  « Pardon ! On en parlera à table.
  — C’est ça. Plus tard. »
  En débarrassant le plancher de la cuisine, j’entendis mon père demander au gros Nielsen de reprendre ses dernières instructions.
  Pendant le dîner, mes parents s’efforcèrent de ne pas dramatiser la situation. Ne sachant que penser de leur apparente facilité à relativiser le sort de mes grands-parents, je préférai y voir une sorte de pudeur ou de gaucherie devant l’adversité.
  « Après tout, dit mon père, l’essentiel est préservé. Leurs encodes vont continuer de tourner dans un simulateur. J’ai lu dans le journal que des copies de personnalités avaient été purement et simplement désactivées.
  — C’est affreux ! s’indigna ma mère.
  — Pire que ça ! fis-je. Cela dit, des tas de gens n’ont même pas les moyens de se faire enregistrer. Tous les jours, des vies s’éteignent à jamais, dans la plus parfaite indifférence. »
  Voilà que je commençais moi aussi à considérer l’affaire avec un certain recul, à ma propre surprise. L’enfant en moi - cette part de mon être que je craignais tant de perdre - avait-il déjà disparu ? Pas nécessairement. Peut-être étais-je simplement devenu capable moi aussi de discerner l’essentiel ? Que mes grands-parents aient survécu sous la forme d’entités numériques était en soi une chose merveilleuse ! En comparaison, leur domaine virtuel, même si nous y étions tous très attachés, revêtait une importance secondaire.
  Si Henri lisait dans mon esprit, me dis-je alors, il serait sûrement furieux. La conception du logiciel de Genêts avait occupé les trois dernières années de sa vie biologique. Le domaine était une part de lui-même, une projection de sa personnalité. Une part d’eux-mêmes - je n’oubliais pas Grand-mère - dans laquelle ils avaient vécu pendant trente-quatre ans. Mais voilà, à présent ils n’étaient plus en mesure de rembourser leurs emprunts, ni de payer les annuités du contrat de location, de protection et d'entretien de leur simulateur.
  « Et toi ? Où est-ce que tu en es ? » questionna ma mère, changeant soudainement de sujet. À ses yeux rougis, je vis qu’elle n’était pas loin de fondre en larmes. Mieux valait parler d’autre chose.
  « J’ai eu mes derniers cours aujourd’hui. Encore un mois avant l’examen de fin de stage.
  — À combien est-ce que tu évalues tes chances d’être pris ? » s’enquit mon père.
  J’avais déjà expliqué cent fois que l’examen n’était qu’une présélection. Après, il y aurait un nouvel écrémage dans six mois, d’où sortirait la cinquantaine de techniciens en horticulture qui serait envoyée sur Mars afin d’y remplacer l’équipe précédente. La concurrence était âpre et ma profonde motivation ne ferait pas tout. Mais je n’avais pas envie de me livrer au petit jeu des probabilités. Je tentais ma chance, un point c’est tout, sans perdre de vue que les deux mille élèves acceptés à la formation avaient autant envie que moi de décrocher leur billet pour la planète rouge.
  « Ne t’inquiète pas, je fais ce qu’il faut. Si je ne suis pas de la dernière cinquantaine, c’est que je ne l’aurais pas mérité. Mais j’aurai beaucoup appris et qui sait… »
  Ma mère se leva de table en baillant. « Je fais chauffer de l’eau : vous voulez quelque chose ?
  — Rien, fit mon père après avoir jeté un œil à la pendule.
  — Du thé pour moi.
  — Déthéiné ?
  — Non, nature s’il te plaît. »
  Pendant que nous levions le camp, ma mère donna des instructions aux modules domestiques : « Faire chauffer de l’eau pour deux infusions. Le repas est terminé : nettoyer la table et le couvert. »
  Dans le salon, installé au creux de mon fauteuil favori, je contemplais le paysage diffusé. Comme la nuit était tombée sur l’île d’Achill - nous avions raté le coucher de soleil -, les murs avaient sélectionné une vue en temps réel de la rivière Band-i-Amir, dans l’Hindu Kusch. Mes parents m’avaient vaguement parlé d’un voyage qu’ils comptaient faire, en Afghanistan, pour fêter leurs quarante années de vie commune. L’an prochain, me dis-je. Sur la rive, un vaste troupeau de moutons se désaltérait dans un bruit lointain de sonnaille.
  Quand j’aperçus la photo de mes grands-parents, sur la table basse en merisier, ma gorge se serra. Henri et Marge souriaient, enlacés. Derrière eux, la baie du Mont Saint-Michel étincelait sous un soleil d'été. Le vent soufflait dans leurs cheveux, et ils semblaient éprouver toutes les peines du monde à conserver leur sérieux.
  « Quand est-ce qu’on va à Genêts ? demandai-je.
  — Demain, répondit ma mère. La banque leur accorde une semaine pour le déménagement. »
  Je portai la tasse fumante à mes lèvres et avalai une minuscule gorgée en émettant un chuintement destiné à faire entrer le maximum d’air dans ma bouche. C’était encore trop chaud pour moi.
  « Est-ce qu’il y aura du monde avec nous ? »
  Mon père, plongé dans une data revue, leva les yeux vers moi d’un air las. « Ça m’étonnerait. Luc et Cécile sont bloqués sur la Lune jusqu’à la fin de la semaine. Roger est au fond de l’océan pacifique : il a été embauché pour la construction d’un complexe touristique. Un chantier d’au moins trois mois. Ta tante Estelle fait toujours la tête. Les autres ne sont pas disponibles non plus avant au moins dix jours. »
  Je notai que les liens familiaux du côté de mon père s’étaient pas mal relâchés depuis deux ans.
  « Où vont-ils aller ? »
  Mon père reposa son écran souple sur la table basse.
  « Tes grands-parents ? Dans un collectif : la Garabagne. C’est à Étiolles, dans l’Essone, coincé entre la Seine et la forêt de Sénart.
  — On pourra continuer à les voir ?
  — L’établissement est équipé de terminaux de visites… pour des communications audiovisuelles uniquement. »
  Puis il ajouta, voyant mon air triste : « C’est mieux que rien, n’est-ce pas ?
  — Sans doute. Mais on ne pourra plus les voir comme avant. Être avec eux, les toucher, les embrasser. »
  La discussion s’arrêta là, laissant tout l’espace sonore aux bêlements et aux bruits de clochettes du troupeau de l’Hindu Kusch.
  Nous restâmes dans le salon encore quelques instants, chacun blotti dans son silence, à nous regarder en chiens de faïence. Mon thé finit par se laisser boire, et puis je retrouvai ma chambre, pleine de souvenirs : ce soir-là, ils m'apparurent sous un angle sinistre. Dans le noir, je laissai couler mes larmes. Le sommeil fut prompt à venir, malgré la théine. Avant de m’endormir, pendant ce court instant où des images et des sons se manifestent en-dehors de tout contrôle conscient, je revis une scène de mon enfance. Debout, face à la mer, je criais à tue-tête, pour que le vent emporte mes mots au-dessus des vagues, par-delà la baie. Dans mon esprit d'enfant, l'univers - celui où m'attendait la composante biologique de mon être - se situait quelque part là-bas, de l'autre côté, sur cette partie de rivage que le brouillard de mer effaçait parfois. Lucky Strike en berne, casquette noire à large visière vissée sur ses cheveux courts et gris, grand-père Henri m'observait en souriant. Cette mimique résumait toute sa joie d'être encore de ce monde - celui-ci ou un autre, en réalité peu lui importait - et de pouvoir humer la brise et le parfum iodé des étendues marines, entre deux bouffées de cigarette.
 
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