Sergio Gaut Vel Hartman 
Sergio Gaut Vel Hartman

Né à Buenos Aires en 1947. Auteur très prolifique, il a publié de nombreux récits dans des revues du monde entier. Il a créé et dirigé la revue Sinergia et a ensuite dirigé la revue Parsec. La présente nouvelle est parue en ligne sur le site Axxón. Elle est inédite en français.
 

Trombino Par titre Par auteur Par thème



   Estari se baissa au moment précis où la rafale de projectiles tirée du mirador passait à un mètre et demi du sol, au point exact où, une seconde plus tôt, se tenait sa tête. Pur hasard. Être mort ou vif ne faisait pas de différence dans cette guerre. Mais Estari préférait encore être en vie, même si le prix à payer était de croupir jour et nuit dans ce trou acide et puant. Le prix à payer, il y pensait. Il pensait à la vie telle qu’elle était avant l’arrivée des Elfes. Il pensa à Nora. Aussitôt, il gomma le souvenir de Nora. Inutile, cette pensée. Nuisible.
   Les Elfes retranchés dans leur poste semblaient s’être calmés. Estari envoya le signal au Cosaque pour déterminer sa propre position et repérer celle de l’autre. Le Cosaque se trouvait à cinq mètres à gauche, à couvert derrière un squelette de ferrailles oxydées. Sistema avait décidé que ce mirador était le seul poste du secteur qu’on pouvait prendre pour un coût raisonnable. Il avait aussi calculé qu’on récupérerait les deux tiers des morts et qu’on pourrait en recycler la moitié. C’était ça, les guerres modernes.
  Une nouvelle volée de pruneaux l’informa que les Elfes possédaient des détecteurs thermiques de premier ordre, plus précis que les précédents. Mais les envahisseurs n’avaient pas le moyen de savoir combien de recyclés étaient dans le coup. Et ils ne devaient pas non plus comprendre pourquoi le nombre des attaquants était toujours supérieur à celui que pouvaient déceler leurs appareils.
  Estari se déplaça dans le sillage d’un recyclé qui avait reçu l’ordre d’ouvrir le feu contre le mirador. Les Elfes ripostèrent instinctivement, sans hésiter, si bien que l’atmosphère se couvrit d’un lourd rideau de feu bleuté. Le recyclé tint exactement deux secondes et fut mis en pièces, au point, pensa Estari, qu’il ne serait plus question de le recycler encore une fois. Mais avant que la masse de tissus roussis touche le sol, deux autres recyclés se levèrent aux extrémités opposées de la ligne imaginaire qui passait par le mirador et lâchèrent des rafales d’enfer. Les Elfes, pris par surprise entre deux tirs croisés, n’eurent même pas la possibilité de faire usage de leurs armes. Peut-être avait-on eu un peu plus de chance que les autres fois, et maintenant plusieurs combattants se trouvaient hors course. Estari se souleva et progressa à quatre pattes sur quelques mètres, en ligne droite, satisfait de voir que la manœuvre initiée par Sistema avait été aussi efficace. Les recyclés s‘étaient mis réciproquement hors jeu mais, le mirador se trouvant sur la trajectoire des projectiles, les coups ne faisaient pas autant de ravages chez les humains que chez les Elfes, et les Bios de Sistema pourraient sûrement les récupérer.   Estari s’aperçut que son détecteur avait viré au rouge, et presque aussitôt il découvrit le Cosaque, le corps à découvert, qui lançait des grenades, l’une derrière l’autre, en plein dans le poste d’observation où elles éclataient comme des feux de Bengale. Mais avant qu’Estari ait poussé un cri pour le retenir, ceux de Sistema étaient passés à l’action et lui avaient envoyé par le canal privé une fréquence qui le renversa comme un mannequin ; Il était dingue, le Cosaque ! Apparemment, il avait oublié les ordres précis : descendre autant d’Elfes que possible, mais aussi entiers que possible.
  Jalil fut le premier à pénétrer d’un bond dans le mirador, balayant la position de son lanceur. Mais là-dedans, il n’y avait apparemment pas d’Elfes vivants. Il émit le signal convenu pour indiquer que la résistance avait cessé. Alors, tous les combattants et recyclés qui le pouvaient se levèrent et convergèrent vers le repaire des Elfes.
   Dans le poste d’observation, il y avait neuf Elfes morts, parmi lesquels deux entiers dont des organes vitaux avaient été atteints. Les autres étaient plus ou moins détruits, mais l’ordre de Bio était de tout regrouper et de tout mettre dans les sacs de plastique anecro qui permettraient de les conserver jusqu’à ce que Sistema et Bio puissent les trafiquer. Ils se mirent au travail. Il était évident que Bio avait commandé l’opération pour se procurer des Elfes morts et tenter sur les envahisseurs ce qui marchait pour les humains. Ce qui était beaucoup moins évident, c’était de savoir si ça fonctionnait sur des extra-terrestres.
  Estari, penché sur le museau plissé d’un Elfe, absorbé par son travail - essayer de mettre des morceaux du même bestiau dans le sac correspondant - réagit comme le voulait le règlement quand il sentit un frottement sur son bras. Il lâcha la tête de l’Elfe et, dans un même mouvement, leva son arme, libéra le cran d’arrêt, caressa la détente. Par miracle, il s’arrêta avant d’avoir fait sauter la tête du Cosaque.
  — Crétin ! s’écria Estari. Ça n’était pas ton jour !
  — Les types de Bio sont dingues, dit le Cosaque, sur la défensive.
  — Ça n’est pas nos oignons. Ils les veulent entiers, pour faire des expériences.
  — Ici il n’y a que des morceaux, fit le Cosaque, pointant le canon de sa AK-57.
  Jalil, qui n’avait pas cessé d’enfourner des membres velus dans les sacs regarda le Cosaque à la dérobée.
  — C’est ton œuvre, animal, dit-il.
  — Tu vas avoir des ennuis, Cosaque. Tu ne t’en tireras pas comme ça.
  — As-tu de la famille parmi les juges de la cour martiale E.T. ?
  — Mon père, commença le Cosaque, mais il se tut quand Prats entra dans le poste.
  — Les gars de Bio les veulent entiers, dit Salva qui, jusque-là, n’avait pas ouvert la bouche mais dont la remarque tombait comme un cheveu dans la soupe.
  Prats regarda le Cosaque de manière à lui faire sentir sa supériorité hiérarchique.
  — Les gars de Bio les veulent entiers, dit-il, reprenant la phrase de Salva. Pourquoi as-tu tiré ces grenades ? On savait déjà que ces porcs étaient liquidés. Tu les as découpés en morceaux trop petits pour que les types de Bio puissent s’en servir. La mission a foiré, Cosaque, par ta faute.
  — Ils nous en faisaient baver, fit le Cosaque, à court d’arguments.
  — Tu déconnes ! dit Prats. Nous avons perdu l’effectif prévu… Je ne sais pas pourquoi je te donne des explications… Remuez-vous ! Vous, qu’est-ce que vous regardez ? Finissez de fourrer ces déchets dans les sacs et tirons-nous. Ça devient irrespirable.
  Les Elfes se décomposaient rapidement. L’odeur qui en émanait était douçâtre et pas trop répugnante, mais il faudrait bien deux heures avant d’atteindre la base. Et dix minutes ne se seraient pas écoulées que les extraterrestres contre-attaqueraient. De ce point de vue, ils étaient très prévisibles, si semblables aux humains que c’en était hallucinant.
  Estari, Jalil et Salva finirent de boucler les sacs. Ça n’était pas normal d’avoir huit sacs, alors qu’on avait compté neuf Elfes, mais personne ne s’attarda à discuter. Ils chargèrent deux sacs sur le dos du Cosaque, d’abord à titre de première punition et, ensuite, parce qu’il avait le dos large comme un boulevard. Chacun des autres en chargea un sur ses épaules, y compris Prats qui ne rechignait pas quand il fallait tendre les reins. Ils virent qu’Escargon et Kurt étaient blessés, mais sans gravité, ce qui, d’une certaine manière, était pire que s’ils étaient morts. Si les Elfes arrivaient plus tôt que prévu, il faudrait les attacher tous deux aux crochets du véhicule et les transporter pendus comme des paquets de morve, de la même façon que Cuis, qui était mort. Bio s’occuperait d’eux à l’arrivée à la base. Et peu importait l’état dans lequel ils se trouveraient.
  Ils avancèrent sur trois files. Estari regardait avec envie les recyclés qui n’avait pas autre chose à faire qu’à canarder et, ainsi, n’étaient pas tenus de charger les sacs d’anecro contenant les Elfes morts. Celui qui lui était échu pesait une tonne, et il commença à se demander si Jalil n’avait pas mis deux Elfes dans le même sac pour l’emmerder.
  Ils atteignirent le point de rencontre, au bord du torrent, au moment même où se fit entendre le ronronnement sourd des moteurs des Apaches. Une pluie gluante réduisait la visibilité, et Systema mit les recyclés en alerte maximale, les AK-57 pointés au hasard dans la direction où pouvaient apparaître les véhicules des Elfes, pareils à des ballons de rugby de trois mètres de long. Eux avaient beau avoir quelques rudiments de technologie, ils n’avaient pas encore saisi comment ces engins se propulsaient.
  Ils déchargèrent les sacs dans la boue et attendirent. Tien, le Chinois timide qui exaspérait Prats se mit à trembler. Estari était sûr que ce type avait un flair spécial pour détecter les vaisseaux des Elfes, et il en déduisit qu’ils étaient plus proches que les Apaches. Pourtant, ça n’était pas possible : il n’y avait pas cinq minutes qu’ils avaient abandonné le poste. Et si les Elfes avaient agi de la sorte pour les coincer ? Son sang se glaça brusquement. Si les Elfes arrivaient avant les Apaches, ce serait un carnage, et Bio n’aurait pas la possibilité de récupérer les corps pour les recycler. Estari regarda vers l’endroit où cinq recyclés formaient un groupe compact. Il avait connu ces hommes quand ils étaient vivants. Maintenant qu’ils étaient bourrés de machines microscopiques qui accomplissaient les fonctions motrices et leur permettaient de tirer, de se planquer, de lancer des fusées et d’éloigner les Elfes sans avoir la trouille, il avait du mal à les accepter comme compagnons de combat. Il pourrait leur arriver quelque chose de ce genre après avoir rencontré un projectile sur le chemin. Ça avait failli arriver avant qu’ils prennent le poste et ça pourrait se produire dans quelques minutes.
  Il ne put éviter une nouvelle pensée nuisible. Nora apparaissait chaque fois qu’elle aurait dû se tenir cachée, compliquant la situation, l’empêchant de se concentrer. Mais, cette fois, il ne fit rien pour l’éviter. Les ordres de Prats devenaient confus, il se disputait avec Sistema pour prendre le contrôle des recyclés : maintenant, disait-il, la transmission est si mauvaise qu’ils peuvent difficilement voir sur quoi ils tirent. Mais Sistema faisait valoir que les Apaches étaient quasiment au-dessus de leurs têtes et qu’il n’y avait pas d’appareils elfes dans les environs immédiats.
  — Fils de pute ! s’écria Prats. Ils mentent tout le temps. Tout ce qui les intéresse, c’est d’avoir de plus en plus de corps à recycler.
  Il parlait pratiquement pour lui-même, ayant perdu toute maîtrise de soi.
  — Comment ça va, monsieur Santamarina ? Quel goût a la mort ?
  Celui qui avait été Santamarina tourna la tête, sûrement par hasard, mais Prats en fut déconcerté :
  — Vous entendez ce que je dis, Santamarina ?
  Il n’eut pas le temps d’attendre la réponse. Une rafale de sifflements précéda une grappe d’obus qui explosèrent, déchiquetant les vivants et les morts. Tien, le Chinois, vola comme un caillou. La tête de Prats resta ridiculement pendue à une basse branche. Et, tandis qu’il se laissait glisser dans le ravin du torrent pour se mettre à couvert, Estari céda à l’arrivée d’une séquence qui allait lui réchauffer le cerveau, une séquence dure, âpre et nocive.
  Dans cette séquence il était mort et avait été recyclé par Bio, mais Prats, qui avait une nouvelle tête trop grande pour son corps lui avait accordé une permission. Et ils se trouvaient là, tous les trois, dans la salle décorée de tapis aymara et d’objets que Nora avait apportés de ses fréquents voyages au Pérou et en Bolivie. Nora, les mains sur les genoux, paralysée par la présence des deux recyclés, nerveuse parce qu’elle ne savait ni comment leur parler ni que dire. Prats, dans son rôle ridicule de chaperon, se grattait derrière les oreilles, encore peu habitué à sa nouvelle tête. Estari, sans savoir s’il s’agissait d’un rêve ou s’il avait été atteint par le tir des Elfes ou un éclat d’obus, pensait que Prats était de trop. Eux deux, vivants ou morts, étaient assez grands pour savoir ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Il cligna des paupières. De toute façon, une seconde s’était écoulée. Il continua dans le ravin, guère plus large qu’une tranchée, s’enfonçant jusqu’au cou dans une gadoue grumeleuse et fétide. Au-dessus de sa tête les vaisseaux des Elfes évoluaient sans cesser de tirer et d’arroser le terrain de projectiles. Des Apaches, pas trace. Apparemment, l’accrochage constituait un élément marginal dans une bataille à grande échelle. Il cligna des yeux à nouveau.
  Nora lui tournait le dos :
  — Maintenant, tu es mort. Peu importe que tu parles, que tu marches et que tu puisses m’embrasser. Ce type te manipule comme si tu étais une marionnette.
  — Je ne relève pas de Bio, disait Prats sur la défensive.
  — Vous ne pouvez pas faire ce que tout le monde fait – insista Nora - Je veux me marier comme n’importe quelle fille, avoir des enfants. Et même, comme je pensais que tu étais mort, j’ai fait la connaissance de l’un d’eux. Je crois que les unions peuvent être fertiles. Je l’ai vu dans un programme de télévision, il y a quelques jours.
  Un Elfe entra, oscillant sur ses membres arqués, comme un nain cagneux et contrefait.
  Estari ne savait pas pourquoi on les appelait Elfes et non pas Pékinois. Ils avaient le mufle ridé de ces sales cabots pour mémères ; ils étaient, comme eux, hystériques et agressifs.
  — Je viens demander la main de Nora, dit l’Elfe d’une voix nasillarde, déformée par le traducteur universel. Je veux l’épouser.
  Une giclée de projectiles arracha une bonne partie du ravin et produisit une pluie de terre bourbeuse qu’Estari reçut dans les yeux. Fini les séquences imaginaires. Il aurait préféré sortir à découvert et être transformé en passoire plutôt que de crever comme un rat, coincé dans le torrent, à supporter ces visions grotesques. Il grimpa avec difficulté sur la paroi légèrement inclinée et glissante en se servant de la crosse de son arme comme point d’appui. Il jeta un coup d’œil par le bord et vit qu’une poignée de recyclés tiraillaient sans cesse, épaule contre épaule. Le Cosaque, qui, par miracle, restait en vie, lançait grenade après grenade et avait au moins atteint un véhicule elfe qu’on distinguait écrasé comme une coquille d’œuf contre un arbre. Pour une raison ou pour une autre, les Elfes n’avaient pas trop progressé ; Estari observa Salva qui préparait une « maousse », une espèce de grenade de gaz paralysant dont les effets étaient imprévisibles, même pour celui qui la lançait, mais Salva ne vint pas à bout de son entreprise. Surgirent deux missiles, de ceux qu’on appelait « mort aux clebs », qui venaient de nulle part et frappèrent de plein fouet les deux véhicules dont disposaient encore les Elfes. Sistema semblait avoir réussi un repérage parfait grâce à l’angle de tir des recyclés qui subsistaient.
  — Estari ! cria Jalil calé dans un tas d’ordures. Où t’es-tu fourré, poule mouillée ?
  — J’ai glissé jusqu’au torrent, répondit Estari, peu convaincu par ses propres paroles. Mais Jalil ne fit pas d’objections.
  — La mission se déroule comme prévu. Simplement, nous avons maintenant le double de morts.
  — Les Apaches ? dit Salva.
  — On entend les moteurs. Nous les avons sur nos têtes.
  Estari regarda autour de lui et vit d’autres Elfes morts. Ils avaient gagné. Mais ils ne pourraient pas tout faire.
  — Ni Sistema ni Bio ne savent combien on a d’Elfes, dit Estari.
  — Ça n’est pas ton problème, répondit Jalil. Accrochons aux Apaches tous les sacs que nous pourrons. Les autres sauront ce qu’il faut recycler.
  — Et nous ? demanda le Cosaque.
  — Nous, on reste ici. On considère que l’objectif est atteint, mais il faudra le défendre si ces salauds reviennent. Cosaque, quand les Apaches monteront, retourne au mirador avec deux recyclés. Les types de Sistema veulent garder cette position. Nous autres, nous creuserons quelques jolies fosses de deux mètres. L’un des Apaches apporte deux marteaux piqueurs et dix recyclés de renfort. Maintenant, ils ont une minute et demie pour souffler.
  Estari s’assit à côté de Salva et tira un paquet de cigarettes froissé de la poche intérieure de sa cuirasse. Il en alluma deux et un tendit une à son compagnon :
  — Une minute et demie, fit-il. Une éternité.
  Salva ne dit rien. Il avait les yeux fixés sur un recyclé qui enfournait des restes d’humains et d’Elfes dans le même sac d’anecro. Il tira une longue bouffée sur sa cigarette et passa le mégot à Estari. Ensuite, pratiquement sans viser, il ouvrit le feu sur la tête du recyclé qui s’écroula comme un sac de sable.
  — Fils de pute ! s’exclama Jalil en sautant tel un ressort. Comme si nous avions…
  Salva leva la main pour contenir le chapelet d’insultes qui suivit et couvrit les vingt pas qui le séparaient du recyclé. Quand il atteignit le corps, il tenait déjà en main le couteau Rambo. Il pratiqua une entaille dans la nuque et fit pénétrer la lame avec un mouvement de tire-bouchon, comme s’il s’agissait d’extraire un projectile enkysté. Au bout d’une minute, il enfonça la main dans le trou et, après l’avoir retirée, exhiba une plaque ovale qu’il tenait entre le pouce et l’index. Une série de minces filaments argentés pendaient à une canule fixée à l’une des extrémités de l’ovale.
  — Et d’une ! s’écria Salva. Il répéta l’opération dans les aisselles et les jarrets et retira autant d’autres dispositifs semblables.
  — Les gars, les Elfes nous ont rattrapés au poteau. Une fois ou une autre, ils ont dû voir un de ces trucs dans le corps de nos recyclés.
  Jalil s’approcha et prit une plaque de la main de Salva qui les exhibait comme s’il s’agissait de cartes d’un jeu absurde.
  — Est-ce que ça dit bien ce que ça paraît vouloir dire ?
  Tous les recyclés accomplissaient des tâches simples, comme de transférer de l’équipement ou empiler vivres et munitions. Mais l’un d’eux se différenciait notablement : il travaillait dans le corps de Prats où il introduisait des contrôles sans s’apercevoir qu’il manquait la tête.
  — Ce que je disais, répéta Salva. Ces fils de pute nous ont rattrapés au poteau. Eux, ils n’ont pas besoin d’un local stérile et de tout un équipement, comme les types de Bio. Ils peuvent opérer sur le champ de bataille et les utiliser contre nous autant de fois qu’il le faut.
  Il leva son arme et visa soigneusement. Le recyclé ne s’aperçut de rien. Ça n’était sans doute pas dans le programme. Estari vit la silhouette de l’Apache qui se découpait sur la brume, cherchant un terrain découvert pour se poser.
  La suite ne prit qu’une seconde. Un éclair traversa l’espace et atteignit de plein fouet l’Apache qui se posa sur l’herbe brûlée, au bord du torrent. Deux autres recyclés, pleins à craquer d’explosifs, sautèrent au même moment. Estari essaya de dégager ses yeux couverts de boue, de sang et de morceaux de tissu qui avaient volé en tous sens, mais il n’y parvint pas. Avant que tout passe au noir, il réussit à penser à Nora. Il savait que c’était une pensée triste, désolée, mais quelle importance, puisque c’était la dernière de sa vie et une des dernières de tout être humain sur la planète ?


FIN


© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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