Marion Lubreac
est née un 14 mars et vit à Préseau, dans le Nord de la France.
Elle est l'auteur de plusieurs poésies classiques, de poésies "libérées", de contes fantastiques courts et de nouvelles.
Elle participe très régulièrement à LA VENUS LITTÉRAIRE dirigée par TANG LOAEC dans la rubrique LUBREACTION. Ses poèmes et Haïkus érotiques sont de toute beauté.
Elle a
participé au fanzine Reflets d'Ombre (2006) et publié :
- Joyeux anniversaire Duncan (revue Marmite et Micro Onde, éditions L'Œil du Sphinx)
- Du porc à l'aigre doux (revue Hauteurs, déc. 2005, puis
Lunatique 71, printemps 2006)
- Margot, Le Voile de Maya, et Pénétration maléfique, Horrifique 52 (Spécial « Femmes de l'Étrange » #9), juillet 2006.



Dernière parution :

Marmite et Micro-ondes n°23

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   Mes chers amis,
   Ce petit mot pour vous avertir de ne pas vous inquiéter de notre silence.
   Nous vivons repliés l’un sur l’autre.
   Comme des tiques.
   À nous épier, nous surveiller, nous piéger.
   Tout notre temps y passe. Aussi ne recevons-nous plus quiconque. Nous n’avons plus le loisir de nous ouvrir aux autres.
   Notre grande maison sent le renfermé. Le moisi.
   Vous y étoufferiez.
   Pas le temps d’aérer, ni de nous occuper du jardin.
   Les réparations extérieures ne nous préoccupent plus : nous ne sortons pas.
   Les orties poussent. Le lierre et les ronces enveloppent et étouffent peu à peu la vie.
   Leur luxuriance occulte jusqu’aux vitres.
   Sans doute la vigne vierge bouche-t-elle les canalisations, les gouttières, et s’étire-t-elle sur le toit d’ardoises.
   À en croire l’humidité qui règne ici, c’est à coup sûr ce qui se passe. Les murs intérieurs s’auréolent de champignons. La mérule gagne du terrain. Les rats pullulent.
   Malgré la pénombre, je guette mon frère, et l’observe. Je traque ses moindres gestes.
   J’y vois clair, dans son petit jeu malhonnête. J’y vois bien. Même dans le noir.

   Il se prétend aveugle, muet, paralysé. Je sais qu’il ment. Et malgré son immobilité, je vois bien qu’il me regarde.
   Les rats me l’ont dit. Ce sont des animaux intelligents et raffinés, toujours aux aguets.
   Ce n’est pas à ces vieux rats que l'on peut en conter. Raymond peut ruser, feindre ; nous ne sommes, les rats et moi, pas dupes du tout.
   Si vous veniez nous voir, vous le prendriez pour mort. Il est retors. Il l’a toujours été : assis dans son fauteuil, il feint une parfaite immobilité. Et comme il ne s’en lève jamais, ni pour se rendre à la salle de bain, ni même pour aller aux toilettes, il sent mauvais, évidemment !
   Facile de se faire passer pour mort quand on n’adresse plus la parole à personne, qu’on ne se nourrit pas, qu’on n’esquisse plus le moindre geste.
   Je sens son œil sur moi. Les rats ont mangé l’autre. Ainsi qu’une partie de son visage et de son cou. C’est vous dire sa passivité. Il n’a pas bronché. Ce n’est pas ce qui l’empêche de me fixer, de cet œil unique, sans plus ciller.
   S’il s’imagine m’impressionner, il se trompe complètement !
   C’est un type renfermé et rancunier. Et c’est vrai, je l’ai frappé un peu fort avec la garniture en marbre de la cheminée. Mais de là à prendre cet air mauvais, fixe, et suspicieux, il ne faut pas exagérer !
   De toute façon, il était légitime que je me fâche. Il n’a pas à fouiller mon sac, mon courrier, mes e-mails et mes sous vêtements de cette façon. Ce n’est pas parce qu’il est mon frère aîné qu’il a tous les droits sur moi. Je lui ai déjà consacré toute ma vie, il ne faut quand même pas exagérer. Il a tué maman, et il sait que je le sais. Seulement il affirme que c’est moi. Il m’empêche de sortir, m’interdit d’en parler. Par peur que je l’accuse, sans doute. Ce n’est quand même pas de ma faute si elle s’est cognée. Je ne suis pas responsable de tout. S’il n’avait pas été ivre et violent envers elle, je n’aurais pas été obligée de la tirer fortement en arrière. Maintenant, si elle a perdu l’équilibre pour aller se cogner contre la cuisinière, si elle ne s’était pas mise à geindre en saignant salement sur le carrelage, on n’aurait pas eu à l’achever à coup de tisonnier !

   Tout ça, c’est la faute à Raymond. C’est bien lui, il me semble, qui a acheté des rats domestiques et leur a donné la viande de maman pour que personne ne sache.
   Quel menteur ! Quel sale type !
   Et moi, je suis restée.
   Bon c’est vrai. Regarder ma mère se faire bouffer par les rats était pour moi un spectacle fascinant. J’en ai même goûté un bout, un jour. Ce n’était pas loin de la fête des mères. C’était bon.
   Je me demande lequel de nous deux va craquer en premier.
   J’aimerai recevoir du monde. Sortir. M’amuser. J’aimerais bien avoir un amoureux. Mais Raymond pue vraiment trop.
   Il faudra bien qu’un jour ou l’autre, je prenne mon courage à deux mains. Que je me lève. Que je quitte lentement la pièce et que je sorte. Mais les lianes du lierre enserrent la maison de leurs innombrables troncs. On n’a plus le téléphone, ni Internet, ni le courant bien sûr. On ne payait jamais les factures. On n’ouvrait plus à personne.
   On ne peut plus communiquer avec l’extérieur, d’ici. Parfois, ça me pèse un peu. Et puis j’oublie, et j’observe Raymond.
   D’amis je n’ai que vous. Les fantômes de mon école. Petits garçons et petites filles de mon passé. Je sais que vous pensez à moi souvent. Sinon, penserais-je à vous tous ? Aussi je vous écris pour ne pas vous affoler. Parce que je reviendrai un jour. Quand Raymond aura fini de me regarder.
   Il est une justice divine, vous savez. Les rats d’ici sont ses apôtres. Ils s’occupent de tout assainir, de tout nettoyer. Je compte sur leur sagacité pour me débarrasser du mauvais esprit de Raymond. On n’a pas le droit de faire semblant d’être mort pour donner mauvaise conscience aux gens. Un jour la mort vous rattrape. Et cette fois-là, c’est pour de vrai.

   Quand son regard vitreux aura cessé de me guetter, je me mettrai sur mes pieds, j’ouvrirai les volets à grands coups de couteau, je cisaillerai ce linceul de verdure et m’infiltrerai dehors.
   Loin des crottes de rats, de la pestilence, du feutre de la poussière.
   Alors, mes chers amis, je vous reviendrai, et nous fêterons mon anniversaire. Sauf que cet anniversaire-là ne se soldera pas par la mort de ma mère et ces ripailles sanglantes entre Raymond, les rats et moi.
   Parce que moi, demain, je serai libre d’ouvrir mes ailes et de m’envoler.
   Quitter le noir pour aller vers la lumière.
   Moi, demain, je pourrai vivre pour de vrai.
   En toute pureté !

FIN


© Marion Lubreac, mai 2007. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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