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Jean-Pierre Planque
A voile et à vapeur
fut publié pour la première fois dans le fanzine A&A de Francis Valéry. Puis dans Les Lolos de Vénus -anthologie de Monique Battestini et Bernard Blanc chez Kesselring, en janvier 1979.

 




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À Voile et à vapeur




    « Tais-toi, ou je t'écrase les couilles à coups de talon, espèce de petit pédé merdeux ! »
   La chose reprend sa place parmi ses compagnons passifs et désabusés. C'est un non-violent, un minable, un camé schizo-parano, de la petite merde de vaincu qu'un coup de gueule suffit à terroriser.    
   — C'est bon ça, Patricia, c'est bon et ça mobilise à fond les paumés ! Mais tu aurais dû appuyer tes paroles d'un coup de chaîne dans les reins, juste ce qu'il fallait pour ne pas faire trop de marques et mobiliser un peu plus, recommence avec un autre... »
    L'ex-adjudant para Brignard, cassé m'a-t-il confié un soir de cuite pour vol de matériel de guerre, connaît bien la chanson. Après les fellouzes de la Guerre d'Algérie, les gauchos pouilleux de 68 et les provos devant les Centrales, il s'est payé de temps en temps une ou deux ratonnades dans le port de Marseille pour ne pas perdre la main. Il a acquis une technique du passage à tabac et de l'intimidation des masses. C'est presque un scientifique de la torture. Il me plaît bien Brignard, lui au moins il a ce qu'il faut dans son futal, c'est moi qui vous le dis ! Pas comme ces petites tantes de snobs qui viennent au stage comme ils vont au bowling et ressortent sur une civière en moins de deux avec des côtes enfoncées, quand c'est pas le crâne cassé ou les couilles en marmelade. Il me rappelle un peu mon père : petit, râblé, avec ses airs de brute épaisse, ses larges épaules ravinées de cicatrices et sa bouche gourmande toujours prête à mordre ; qu'est-ce qu'on pouvait se foutre sur la gueule. Quand c'était pas lui qui m'étalait en me disant : " Dis, fille, t'as tes vapeurs ou quoi ? ", c'était moi qui lui cassais des bouteilles sur la tronche à lui faire péter le crâne. " Qu'est-ce qui va pas. Marcel – je l'appelais par son prénom – y'a quelque chose qui tourne pas rond ?... "
 
    Après le maniement d'armes automatiques et le combat au lance-flammes où Glen, salement amoché, a perdu 300 points, on s'est payé un cours d'une heure et demie sur la radiations machin-chose, la technique d'attaque des Centrales, et sur le retraitement de la merde radioactive. Franck ne me quittait pas des yeux, il doit âtre amoureux de moi, le con, comme si on était ici pour la bagatelle ! Entre deux opérations, je dis pas, ça distrait un peu - on n'est pas des bêtes- mais la prépa c'est pas de la rigolade. Un moment de distraction, et crac ! on est refait. Si l'idéologie est le boui-boui des pauvres, le flonflon des masses laborieuses, alors l'amour n'en parlons pas...
    Brignard nous a bien en main. Le dernier stage qu'il a formé pour le compte de la P.N.A.M. s'est illustré en Allemagne. Du billard sur la Centrale de Nürtimberg. Tout a sauté. Pas un seul coup de feu. On a mis ça sur le compte d'une organisation révolutionnaire bidon pour faire un peu peur au bon peuple, le coup classique. Du beau boulot quand même ! Quand je pense qu'il y a trois ans, on se faisait encore la main sur les colleurs d'affiches, sacrée promotion !
    « Toujours frapper du bas vers le haut. Vous tranchez pas du lard les enfants, ce joujou-là est fait pour tuer dans un corps à corps ou dans une attaque de sentinelle. Une arme de jet intéressante... Tiens, Kurt, approche ! »
    Les deux hommes ont lutté un moment dans la poussière. Kurt est un dur, mais je n'ai jamais pensé qu'il pourrait faire son affaire à Yenzo. 3000 points pour la peau d'un éducateur de combat, ça laisse tout de même rêveur... Long corps nerveux, gestes aristocratiques, visage émacié dans lequel brillent deux yeux d'un bleu immense, très clair et presque métallique ; souple comme un serpent, le malais Yenzo sent la mort froide, insidieuse, malsaine. Kurt fut rapidement neutralisé, un genou dans le dos, la gorge tendue en arrière avec une lame à quelques millimètres de la carotide. Léger mouvement du poignet, juste un filet de sang histoire de nous amuser. Sacré Yenzo, un sentimental dans l'âme, un artiste signant sa toile d'un geste élégant et presque désinvolte...
    Kurt en avait vu d'autres : quatre ou cinq flics dans les bas quartiers de Milan lors d'une attaque à main armée, c'était comme qui dirait son adolescence mystique, et puis la taule avec les politiques anars, le spleen dans les caves enfumées d'Amsterdam, un peu de deal aux frontières et des services à droite à gauche. Un poète lui aussi, mais tellement moins brillant...
    Yenzo lui tapa sur l'épaule, un étrange sourire aux lèvres :
    « Score moins 200, petit, tu descends de deux places. La prochaine fois, n'oublie pas, je ne te ferai pas de cadeau... »
    Je crois qu'il a tout de même un petit côté pédé refoulé, Yenzo, et ça me gène beaucoup. Je crois aussi que la lutte lui procure une sournoise excitation dans le bas-ventre, à en juger par la bosse qui, le renflement que... Ark ! Je lui ferais bien son affaire !
 
     « Qu'est-ce que tu gardes, Franck, dans ce foutu coffret ? Ma parole, on dirait que c'est une relique, un souvenir de famille ou je ne sais quoi... On se la joue aux dés ? »
    Franck cacha aussitôt la petite boite dorée dans son paquetage et répondit sèchement :
   — T'occupe pas ! Entre l'Afrique et la Guyane, j'ai eu le temps de voir pas mal de choses. C'est un souvenir. O.K. ?
    — Quel genre de souvenir, insista Kurt perfidement, ça serait pas plutôt la photo de ta mère ?
    — Laisse tomber, tu veux ? Est-ce que je te demande, moi, dans quel plumard tu passes la moitié de tes nuits malgré le règlement...?
   — Jaloux, hein ? répondit Kurt du tac au tac, figure-toi que Pat' et moi ça tourne de moins en moins rond, elle me ferait comme qui dirait des cachotteries... Tu peux toujours tenter ta chance. Oh, et puis merde ! »
    Kurt se retourna dans ses couvertures. Con de Franck, que foutait-il ici avec ses désirs médiocres, ses souvenirs de brousse merdique, sa gueule de philosophe tourmenté, ses airs d'intello ringard et refoulé...
 
    La nuit porte conseil. Brignard a jeté un œil maussade sur le stage A. 38. Tous roupillent comme des bienheureux. Tiens, Kurt est là ce soir, il avait pris des habitudes de complaisance pour ses absences nocturnes. Ah, Pat', la garce ! Elle a du tempérament... Tiens, c'est quoi ce foutu truc? Détail insolite : alors que la pleine lune faisait éclater la blancheur des draps et que Kurt semblait dormir paisiblement, un danger menaçait, sournois. La forme duveteuse des pattes ne trompe pas. Brignard connaît ce genre de bestiole qui infeste certaines contrées marécageuses d'Afrique. Leur venin vous abat un bœuf on moins de deux. Franck a semblé remuer dans son coin. O.K ! Ça ne le regarde pas, un règlement de compte entre les deux hommes, probablement.
     L'araignée se baladait sur l'oreiller. Tache d'ombre mouvante, elle montait lentement le long du cou, patiemment ; comme la mort, elle allait chercher derrière l'oreille de Kurt une partie de chair tendre à butiner. Franck sentit monter en lui la jouissance, son sexe se tendait dans la moiteur des draps, comme lié à elle par un invisible fil. " Fais ton œuvre d'amour, ta semence à toi vaut tous les trips du monde ! " Il ne quittait pas le spectacle des yeux, son gland entre ses doigts prêt à éclater, puis retombant piteux, inutile, honteux.
    La lourde main de Kurt a chassé l'animal. Dans un réflexe étonnant, il s'est levé et l'a écrasé d'un furieux coup de cendrier. Bouillie rouge duveteuse, vagin éclaté au regard doré... Tout est fini.
    « O.K., compris, t'en as combien dans ton coffret ? demanda Kurt, très calmement.
    — J'en ai encore six, répondit Franck modestement, mais elles sont d'une espèce différente ; leur piqûre n'est pas mortelle. Simplement du côté des Tropiques, j'ai vu un nègre qui avait un bras gros comme la cuisse à cause de ces chéries. En général, on ampute !
    — Merci de ta délicate attention, maintenant on va roupiller si tu veux ! Demain, il fera jour... »
    Kurt est généreux, pensa Brignard qui n'avait pas perdu une miette de la scène, ça m'étonne tout de même qu'il ne lui fasse pas sa fête... Ce con me laisse sur ma faim.
 
     Le nouveau matériel arrivait, comme chaque semaine, la viande fraîche disait Glen, transbahuté dans les camions banalisés de la P.N.A.M. (Police de Nettoyage Anti Marge), filiale française de la New Wave Integration. Nous les avons vus descendre, tous à poil ou presque, crasseux, chevelus, barbus, le dos courbé comme des vieillards. Les flics en avaient gâchés quelques uns, comme d'habitude, des plaies sales, du boulot terriblement médiocre et salopé. Il faisait très chaud, l'été est intenable dans cette région du midi planquée entre les contreforts des Alpes et la garrigue poussiéreuse.
    Sthör, le patron de l'Université, un homme magnifique, haute stature, cheveux courts, arrogant et sublime dans son uniforme bleu nuit, m'a lancé une œillade entendue du haut de son balcon de marbre noir. Il connaissait mes goûts et mes aptitudes.
    « Vous en voulez un pour ce soir, Patricia ? Ne vous gênez surtout pas, c'est moi qui vous l'offre... »
    Qu'en termes galants ces choses-là étaient dites et quelle préciosité ! On eût dit qu'il m'offrait un bijou, une perle rare dans un écrin de velours rouge. Je m'étais alors sentie presque femme...
    L'un des garde chiourme m'avait tendu sa cravache avec un sourire complice. Je les ai tous scrutés avec attention, un à un, en prenant bien mon temps. Pas mal de nanas cette fois-ci, les yeux perdus dans le vague, flippantes à mort comme de jeunes chiennes, maigres comme les juifs de Dachau ou de Bükenwald. L'une d'elles me plaisait bien. C'était une parisienne marquée à l'épaule, longs cheveux noirs, les seins lourds et généreux, un petit visage de fouine presque enfantin et secret, pubis discret entre deux magnifiques cuisses de femelle véritable pourtant.
    « Comment t'appelle-t-on ? », ai-je demandé en arrachant un ornement mystique qui pendait encore à son cou.
    Pas de réponse. Il aurait été idiot de la frapper. Non, pas tout de suite ! Je lui réservais moult plaisirs avant.
    « Regarde la gueule des tes mâles, petite conne. Ils ne doivent pas souvent bander... Sauf avec Marx ou Jésus dans leur plumard ! »
    Rire général des camarades. Sthör semblait apprécier lui aussi, c'était toujours ça de pris. Yenzo, quant à lui, semblait perdu comme de coutume dans une profonde méditation, absent peut-être pas...
    « ... Si tu n'a pas de nom, c'est moi qui te baptiserai... à ma manière. Ne nous prend pas pour des bourreaux, nous savons aussi la tendresse. L'Amour n'est qu'une sublimation du MOI ! Retiens bien ça dans tes petits neurones dégénérés. »
    Ça faisait tout de même un peu marché d'esclaves. J'aurais aimé du matériel plus... turbulent. Mais il faut croire que ça coûtait beaucoup plus cher que les cools-non-violents ramassés dans les communautés de l'Arriège, du Tarn, ou de l'Aveyron, encore tout crottés de leur chère cambrousse, de leur retour aux sources de la Sainte-Merde. Même si certains d'entre eux, parfois, jouaient les héros, ça tournait vite court, comme s'ils avaient perdu toute identité, toute envie de se battre.
    Le matériel non fiché nous servait bien. Personne n'y trouvait à redire, c'était de l'épuration pour les petites gens, les lâches qui se refusaient à chasser cette racaille à coups de triques ou de fusils. J'aurais fait des discours sans fin aux ploucs, dans la lignée de Verdier, l'éducateur idéo :
    « Chassez-les de chez vous ! Ils vont contre l'Histoire et s'emparent de vos terres, de vos champs, de vos villages sous prétexte que vous ne pouvez y rester. C'est la fange manipulée par l'étranger qui prend votre place, envahit vos maisons, qui s'incruste comme la vermine... Et qui pourrit la terre ! »
 
    « Dis, Franck, tu trouves ça normal, toi ? »
    Les deux hommes, à l'écart du groupe, ne semblaient pas apprécier les largesses du patron.
    — De quoi te plains-tu, protesta Franck mollement, il t'en a offert un le jour où tu as passé le cap des 3 000 points... C'était pas mal, non ?
    — Tu déconnes, Franck ! Le mec était malade, de la sous-qualité. Il n'a pas tenu le coup plus de deux heures. J'en ai marre d'être roulé, tu comprends ? À ce niveau on a tous les mêmes droits ! Tiens, toi, ça ne te dirait pas de temps en temps de donner à bouffer à tes bestioles ? Il faut faire quelque chose, non ?
    Franck fit un geste du tranchant de la main :
    — Tu veux dire, Patricia...
    — Exact, approuva Kurt, si on veut avoir une chance de toucher la prime d'engagement pour le premier baroud, il faut améliorer notre score et passer... dans les cinq premiers.
    — Les amusements de Pat' se passent dans les caves, je crois ? demanda Franck intéressé.
    — Ouais, la môme Pat' aurait comme qui dirait des goûts sépulcraux et le père Sthör, à ce qu'on dit, apprécierait ce genre de spectacle.
    — Sthör voyeur, hum ! Tu veux dire qu'il prendrait son pied derrière une glace sans tain ? Ça ne semble pourtant pas être son genre, et puis, dans ce cas, c'est un témoin gênant !
    — Tu schématises trop, vieux romantique, s'énerva Kurt. Détrompe-toi. Si on lui donne un spectacle suffisamment relevé, il sera compréhensif et reconnaissant. N'oublie pas non plus le règlement : " Vous engagez votre vie. Apprenez à ne faire de cadeau à personne, amitié, amour, pitié, idéal, sont des mots sucrés pour les faibles, les attardés mentaux, les idéos merdeux. Le meurtre est une bonne chose s'il libère l'individu... "
    — Hum ! Je vois que tu as besoin de mes petites bêtes, fit Franck avec mélancolie.
    — Elles pourraient nous être effectivement très utiles... Rejoins-moi ce soir derrière la villa. »
 
    La chevelure rousse de Patricia jouait, en demi teintes pourpres dans la faible lumière d'une lampe à pétrole, un ballet d'amour avec les ombres mouvantes du jeune corps prisonnier. Elle avait enfilé une longue robe noire et sa chair blonde apparaissait au hasard d'un geste, offerte à nos regards.
    « Patience Franck, mettons-nous un peu en appétit avec les jérémiades de la jeunette... »
    Il n'en pouvait plus, ce con, prêt à lâcher ses araignées à tout moment. Depuis le temps qu'il désirait Pat' en silence, ça tournait à l'obsession, à l'idée fixe, un besoin moins médiocre que les autres qui avait besoin d'un peu de piment pour s'extérioriser. Je crois qu'il allait être servi.
    Pat' était magnifique, portant cuissardes brillantes comme des miroirs, bustier de cuir retenant aux limites du possible ses seins prêts à jaillir, à éclater comme des fruits généreux, visage illuminé d'un regard halluciné, brillant comme au feu des grands jours, un fouet plombé battant ses flancs luisants de sueur. J'aurais voulu la prendre à cet instant, me nourrir d'elle, absorber à jamais cette beauté malsaine, m'en repaître à en crever !
    Des rats, dans un recoin d'ombre, se disputaient les restes d'une charogne mitigée de vespasienne : le plaisir ultime de Pat' était de chier sur ses victimes en se troussant généreusement devant la caméra de Sthör, le maître de céans. La polémique était déjà bien engagée, sans cris, sans heurts inutiles. Les doigts de Pat', que des serres de métal prolongeaient, coupants comme des rasoirs, pétrissaient la victime avec passion, tandis qu'un membre artificiel de l'épaisseur d'un bras musclé plongeait un va-et-vient moiré entre deux fesses rondelettes, marbrées par le fouet, gesticulantes encore.
    Sthör fit alors jouer l'orgue et les caves toutes entières résonnèrent de ses accords fiévreux, graves comme une pluie de plomb s'abattant sur des os pétrifiés. C'était le signal de son orgasme métaphysique ; il exigeait quelque chose de plus relevé, de moins ringard.
    Franck fut rapidement maîtrisé. Je faillis lui casser le bras tant j'étais excité. Puis je l'ai traîné au centre du halo de lumière et enchaîné au sol. Nous avons eu du mal, Pat' et moi, à lui arracher la petite cage dorée qui contenait ses si précieuses bestioles.
    « T'es vraiment pas beau, amoureux transi, cracha Pat'. Tu pues la frousse, coco... Je crois que tes maîtresses vont t'aimer à la folie ! »
    C'est vrai qu'il n'était pas brillant, Franck. De son front suait l'angoisse et sa peau blanche d'enfant mal dégrossi jurait péniblement dans ce décor grandiose. Nous avions allumé des cierges un peu partout pour chasser les rats du caveau qu'un unique soupirail ouvrait sur le ciel calme. Il faisait frais sous ces voûtes de pierres suintantes, par endroits tendues de velours cramoisi tombant en lambeaux pitoyables comme une vieille peau déchirée. J'avais enfilé à la hâte l'uniforme d'un missionnaire nazi et préparé la poire, long instrument effilé datant du Moyen-Age, empli pour l'occasion d'un mélange savamment dosé d'éther et de poivre rouge. Il paraît qu'au Brésil on injecte de l'éther dans le cul des taureaux pour les exciter.
    Le résultat ne se fit pas longtemps attendre. Franck se tordait au sol et, bandant comme jamais, devenait presque présentable. J'aurais aimé lui offrir un dernier amusement avec le vagin demeuré intact de notre prisonnière, mais elle avait médiocrement tourné de l'œil. Et puis, Patricia s'impatientait, méditant sur ce membre tendu, au gland tuméfié, gonflé de sang comme un œil monstrueux. Alors j'ai libéré les mygales sur son ventre. Pauvre Franck, étrange noce d'amour que celle-là...
    Leurs pattes duveteuses hésitèrent un instant le long de sa verge balançant comme un palan, puis, troupeau lucide, guerrières à l'assaut d'une tour de marbre blanc, leurs mandibules crochetèrent sauvagement dans sa fragilité tendue. Je devenais poète et Franck gueulait à s'en faire péter le larynx, tandis que son gland grossissait, doublait de volume, triplait presque, et, sur le point de se rompre, appelait désespérément la fraîcheur de mille bouches suceuses pour étouffer la douleur qui montait en lui.
    Pat' s'approcha, resplendissante. Elle chassa les insectes voraces qu'elle écrasa sous ses talons. Déjà, elle écartait les lèvres charnues de son intimité, puis s'enfilait, face à la caméra de Sthör -ron-ron régulier, discret et distingué, comme Sthôr...- ce petit miracle de la technologie qui faisait fureur dans les partouzes bourgeoises : " le Vagin Malicieux autonettoyant, le délice de vos amants ! ". On avait juste ajouté un peu de fantaisie au gadget, il serrait deux fois plus et déchargeait 220 Volts au lieu de I ,5... J'imaginais une pub' télé pas piquée des hannetons pour les gogos du samedi soir.
    « Chéri, fit Pat' narquoise, on va s'envoyer en l'air de façon pas possible, comme on dit chez les snobs. Je suis la femme électronique de l'an 2000 branchée sur 220. Prise mâle, prise femelle, on voyage entre les planètes dans un néon cosmique apocalyptique sur fond quadriMoog...
    — Très chouette, approuvais-je, ça fait un peu rétro, mais c'est bien balancé !
    — Ta gueule ! coupa Pat', ne casse pas l'inspiration, c'est moi qui cause ! »
    Elle chevaucha le pauvre Franck, l'emprisonnant entre ses cuisses, empêchant tout mouvement du bassin de ses muscles puissants tandis que, sur son ordre, je les fouettais tous les deux. Va-et-vient infernal qui commande l'impulsion électrique, et la tension monte, monte. Pat' devient furieuse, femelle écumante s'arrachant tout à coup à l'étreinte et portant en elle un membre dégoulinant de sang, sacrifiant à son rituel et pissant en averse sur la face livide de Franck libéré par la mort.
    C'était à moi d'entrer en piste. Nous avons fait l'amour de façon ordinaire sur le cadavre encore chaud. Je pénétrais de toutes mes forces la moiteur de sa vulve qui m'aspirait et m'aspirait en elle avec délice. Son corps tout entier s'offrait à moi, libérant dans notre étreinte toutes les tensions accumulées. S'offrant, oui, s'offrant à ma verge en longs spasmes douloureux. J'arrachai ce qui restait de soie sur son cul de salope pour le pénétrer, pour me répandre en lui en vainqueur. Quand une femme vous offre son cul, elle est à vous en totalité. C'était du moins ce que je croyais...
 
     « Si on prenait la place de Sthör ? Moi, tu sais, ça ne me dit rien d'aller vendre mes services à une quelconque organisation terroriste extrémiste, à un pouvoir merdique pour un jour y laisser ma peau. Ça serait con, tu crois pas ? Les universités d'été de la P.N.A.M., à mon avis, c'est râpé. Il faut viser autre chose. Je ne sais pas, moi, transformer les camés et les idéos en armée de choc avec croix gammée et phallus en bandoulière... Amusons-nous, bon Dieu ! Avec les scientifs, on peut faire des trucs pas possibles ! »
    Pat' m'intéressait beaucoup. Sa stratégie peu à peu prenait forme : me persuader que nous pouvions doubler Sthör pour se débarrasser de moi, et je l'écoutais avec intérêt tandis que Yenzo sacrifiait à l'énoncé hebdomadaire des scores et des places devant un auditoire de plus en plus réduit. Dangereusement réduit d'ailleurs. À ce rythme-là, la cuvée ne serait pas brillante.
    « ... Score 4500 à Glen, premier du classement. Je le prendrai tout à l'heure en corps à corps.
   — Espèce de tante !
    — Qui a dit ça ? gueula Yenzo hors de lui, presque vieux tout à coup.
    — C'est moi. Pat' s'avançait fièrement, insolente. Ta peau vaut 3000 points, Yenzo. Je la veux ! Au-dessus des 6000, l'école est à moi !
    — Tu sais ce qui t'attend ?
   — Et comment ! La mort ne me fait pas peur. Les neiges éternelles de la Brèche, ça te dit ? Avant le combat, on s'envoie en l'air dans la poudreuse à moins 30 degrés, O.K. ? J'ai toujours rêvé de ça ! »
    Ambitieuse, Pat', mais c'était un moyen amusant d'aller jusqu'au bout. Je doutais cependant de la revoir un jour. Son cul ! Son cul... Quelque chose m'échappait pourtant, et je ne savais quoi...
 
    La Brèche !
   Yenzo et moi avons fait l'amour dans la neige pendant des heures. Pas si pédé que ça, Yenzo, et je le savais bien. A voile et à vapeur plutôt. Je sentais sa verge puissante glisser en moi, me pénétrer sauvagement. L'épaisse graisse dont on nous avait enduit pour nous faire résister au froid, rendait nos étreintes plus profondes encore. La neige soulevée en violentes bourrasques n'avait pas de prise sur nous ; elle se pulvérisait contre les rochers déchirés comme des vagues océanes sur un paysage tourmenté de falaises et de criques au bord de désespoir. Comme si la passion mégalomane qui nous animait tous deux avait le pouvoir de déchaîner les éléments, de les faire se battre et s'affronter sans fin. Yenzo ! Son membre était brûlant, plus brûlant que jamais. Dans ce décor glacé, il jouait en moi une valse effrénée. Je crois que nous aurions pu claquer ensemble à ce moment-là, tellement il fut intense, presque désespéré. Ce furent ses lèvres chaudes, sa langue avide fouillant entre mes cuisse ouvertes, buvant notre bonheur à sa source et j'étais femme. Mes seins glissaient entre ses doigts, s'enorgueillant de leur liberté sauvage que ses ongles refusaient à retenir. Nos bouches jouaient un ballet de vie et de mort car l'un de nous serait plus tard mis à mort par l'autre. C'était la loi dictée par moi, par nous deux tacitement partagée...
    Yenzo, je l'aimais d'un amour dingue comme moi, ses yeux froids comme ceux d'une vipère prête à mordre, son visage de spectre, ses airs rêveurs et sa longue silhouette de femme, le timbre presque cassant de sa voix me faisant frissonner parfois. Je le savais écorché, écartelé, prêt à tuer ou à aimer n'importe quoi, pour le plaisir de l'acte gratuit. Ce décor lui convenait à merveille. Il était chez lui, enfin. Le feu couvant sous la neige, prêt à rompre à tout instant l'épaisse carapace de son silence pétrifié, de sa peur secrète de la vie des autres. Le véritable amour est de nature sado-masochiste, l'Union véritable ne peut se traduire que dans l'extrémité de la mort de Soi ou de celle de l'Autre.
    Je l'attends. Plusieurs jours sont passés sur la région de la Grande Brèche. Le froid commence à mordre à travers la pellicule de plus en plus fine qui recouvre mon corps. L'hélicoptère de reconnaissance est passé plusieurs fois, attendant l'issue pour récupérer le survivant. Yenzo ne semble pas pressé pour notre dernier corps à corps, mais je sais qu'il viendra me chercher si je ne le trouve avant. Non par respect des règles, mais pour me mettre à mort, tout comme moi je le cherche, au bord de l'épuisement.
    L'Université, où je n'ai brillé que pour Yenzo dès l'instant où je l'ai vu, la place de Sthör derrière sa caméra porno, Kurt le médiocre, et toutes ces laves rampantes, camées, ou pseudo militantes dans leur marécage d'idéologies à la con, je vous les lègue, je vous les donne contre une seconde, rien qu'une seconde de combat contre Yenzo, au corps à corps. Avec pour seule arme cette lame étincelante que je porte contre ma cuisse à demi bouffée par le gel, ma belle guibolle que je voudrais vous foutre au cul. VOUS FOUTRE AU CUL !!!


FIN

© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
  
Nouvelles Biographie L'Archipel Dernier clochard

14/05/04