La nouvelle


   Dans la salle à manger du club Pigreco, l'atmosphère était assez bizarre : un silence insolite d'où était absent l'habituel échange de répliques, en général teintées d'ironie, entre les commensaux. Et quand Jack Azimov, le célèbre écrivain de science-fiction, auteur de l'interminable saga des Mizarks, accueillit par un bruit gourmand de ses lèvres la monumentale portion de sanglier au porto sur lit de spätzli1, quelques-uns des convives sursautèrent, à croire que ce très léger bruit les avait soudain arrachés aux pensées dans lesquelles ils étaient profondément plongés.
   Victor Vance frappa dans ses mains : « Allons, messieurs ! Courage ! », dit-il, essayant de plaisanter. « Pourquoi ces têtes d'enterrement que je vois aujourd'hui ? »
   En effet, le célèbre savant, découvreur du victorsaure, était le seul qui, ce jour-là, n'avait pas l'air sombre et préoccupé, si l'on excepte Jack Azimov qui, incorrigible gourmand, semblait trop occupé à déguster les délices préparés par le chef Salvatore Cacciapuoti, Ciccio pour les intimes, et semblait étranger à tout ce qui pouvait le distraire de ses délectations gastronomiques.
   « Exact ! », fit en écho l'écrivain qui, retranché derrière son traditionnel bavoir sexy, représentant une demoiselle provocante, peu vêtue et le monstrueux extraterrestre à quatre bras qui la couvrait d'un regard concupiscent, se préparait à affronter son précieux sanglier. « Vous n'allez pas me dire que vous vous préoccupez de cette foutaise, la prétendue fin du monde ? Que deviendraient alors nos merveilleuses rencontres auxquelles s'ajoutent les succulentes prouesses d'un chef, le meilleur des deux mondes ? »
   Laszlo Nagy, expert en langues mongoles, esquissa un sourire forcé : « Pour ne pas parler des conversations intelligentes qui ont lieu d'habitude entre ces murs. »
   « Oui, mais pas aujourd'hui », conclut Jack Azimov, qui planta sa fourchette dans sa part de sanglier et souleva résolument son couteau avant de l'abaisser voluptueusement sur l'objet de son désir. « Peut-être parce que nous avons décidé d'avancer à midi la rencontre qui aurait dû se tenir ce soir. »
   « Et dire que nous passons pour des êtres rationnels », commenta Joshua Murdoch, le physicien, éternel candidat au prix Nobel. Sa remarque, qui se voulait spirituelle, n'eut pas d'écho.

   Après cette amorce de conversation, le repas reprit dans un silence qu'interrompait seul le tintement des couverts sur les assiettes. Plusieurs fois, quelqu'un essaya de dire quelque chose, mais sans réussir à déclencher la série habituelle de questions et réponses qui caractérisait normalement les dîners et, plus rarement, les déjeuners de ce club exclusif de New York où se retrouvaient régulièrement les personnalités les plus en vue du monde de la science, de l'art et de divers autres domaines.
   « Une semaine de tension à Wall Street également », dit soudain, dans sa moustache digne d'un sergent major de sa majesté britannique, sir Reginald Bevington-Taylor, surnommé le " magicien de la Bourse " en raison de ses juteuses incursions sur les marchés des valeurs mobilières. « Jamais vu une série de hausses et de baisses aussi marquée. »
   « Et je parie que vous avez, comme d'habitude, réussi à gagner un paquet », commenta en riant Victor Vance. « Ne me dites pas que pour vous cela a été une semaine noire. »
   Sir Reginald s'essuya les bacchantes avec sa serviette. « Pas vraiment. En fin de compte, c'est souvent quand les indices grimpent et dégringolent comme les montagnes russes que l'on réussit les meilleurs coups et moi… » (Il sourit dans sa moustache) « je suis un mordu ! » conclut-il dans ce qui fut sans doute le premier rire sincère de la journée.
   Le dessert parut rasséréner un peu les convives, et on commença à voir quelques timides sourires pointer sur les lèvres. Cette fois, le silence fut rompu par Bernard della Torre, distingué galeriste de la Cinquième Avenue, qui se tourna vers Victor Vance : « Je présume que vous savez beaucoup de choses sur cette prétendue fin du monde du 21 décembre 2012, c'est-à-dire aujourd'hui. Parce que c'est la raison de la tension présente, n'est-ce pas, messieurs. »
   « Le fait est qu'il y a de nombreux signaux concomitants qui semblent concorder avec les anciennes prophéties », dit Gary Bennett, titulaire de la rubrique " Jeux mathématiques " de plusieurs périodiques, lequel s'était cependant toujours proclamé rationaliste convaincu, étranger à toute considération ésotérique.
   « Et voilà que nous avons maintenant l'élection du nouveau pape », intervint Myron Rosenfeld, de New York, célèbre avocat spécialisé dans les divorces, anti-pape de toujours, ou, plutôt, anti-tout, un peu par vocation, un peu par provocation.
   « Du calme, du calme », intervint Victor Vance, qui n'était pas seulement un célèbre paléontologue mais connaissait à fond les grands mystères et les grandioses légendes accompagnant l'histoire de l'homme. « Avant tout, il faut démythifier la croyance diffuse des médias selon laquelle les anciens Mayas auraient prévu la fin du monde précisément pour aujourd'hui, 21 décembre 2012. »
   Joshua Murdoch fit une grimace : « Soit, mais il y a d'autres prophéties, d'après ce que j'ai lu, et toutes semblent s'accorder en matière de dates. Je me considère comme un être rationnel, mais je reconnais que je me sens un peu mal à l'aise. »
   « Comme nous tous », dit alors Otis Mifune, le célèbre neurochirurgien aux traits indubitablement asiatiques. « Mais pourquoi est-ce que vous ne nous clarifiez pas un peu les idées en attendant… la fin du monde ? En fait, nous avons encore une dizaine d'heures à notre disposition avant la fin de la journée. »
   Raj singh, le garçon de café d'origine indienne, fit circuler les liqueurs, ce qui eut aussi pour effet de réduire la tension.
   « Alors commençons par la prophétie des Mayas, celle que tout le monde connaît sans doute le mieux grâce au cinéma et à la télévision », proposa Victor Vance. « Une prophétie qui ne parle pas du tout de la fin du monde. »
   « By Jove, elle est bien bonne ! », s'écria sir Reginald Bevington-Taylor. « Mais ça fait des mois qu'on nous tourmente avec la prophétie Maya sur le patatras final de notre civilisation déglinguée. »
   Victor Vance sourit : « En effet. Simplement on en a parlé à tort et à travers. Tout vient du calendrier Maya qui est organisé par cycles historiques, au nombre de trois : le cycle Tzolk'in, le cycle Haab et le Compte long. »
   « Pour la simplicité, on peut faire mieux », soupira Jack Azimov, mais personne ne lui prêta attention, tellement tout le monde était fasciné par les explications de Victor Vance.
   Celui-ci poursuivit : « Le premier est un calendrier religieux composé de deux cycles plus courts de 13 et 20 jours dont la combinaison donne le cycle Tzolk'in de 260 jours. Le second calendrier est le cycle Haab de 360 jours, appelés k'in, et c'est un calendrier civil de 18 mois appelé uinal, auquel s'ajoutent cinq jours supplémentaires qui constituaient un mois très court appelé uayeb et qui étaient considérés néfastes, à tel point que les Mayas s'abstenaient ces jours-là de toute activité. »
   « Une bonne excuse pour se reposer et se laisser vivre », commenta Myron Rosenfeld, qui, plus encore que son travail d'avocat aux honoraires coquets appréciait le dolce farniente en compagnie de jolies femmes bien moulées et court vêtues.
   La remarque fut accueillie par un éclat de rire général, mais l'attention restait rivée sur Victor Vance.
   « Les deux calendriers s'articulent et si nous les imaginons comme deux roues dentées, le croisement de deux dents détermine un jour particulier. Il est intéressant de noter comment les jours de l'uinal étaient numérotés non de 1 à 20, mais de 1 à 19 et comment l'usage du zéro a été découvert indépendamment de son utilisation en Inde. Peut-être même l'a-t-il précédée. »
   « Intéressant », se contenta de dire Joshua Murdoch.
   Victor Vance secoua la tête : « Mais je m'écarte. Revenons-en au Compte long qui nous intéresse plus particulièrement. Comme on ne numérotait pas les années, soit du cycle Tzolk'in soit du cycle Haab, pour mesurer le temps on recourait à la mesure progressive des jours avec un système de numération positionnelle très compliqué. Le nombre qui servait à les identifier était à cinq chiffres, le premier sur la base 20, le second sur la base 18, le troisième et le quatrième sur la base 20 et le cinquième sur la base 13… »
   Laszlo Nagy laissa échapper un cri de stupeur : « Je m'imagine mes enfants aux prises avec des calculs de ce genre. Déjà qu'ils ne savent pas combien font deux et deux s'ils n'ont pas la calculette de poche. »
   « En effet, les Mayas étaient de grands mathématiciens », observa Joshua Murdoch.
   « À se demander comment ils s'en seraient tirés pour les calculs de la Bourse », bougonna sir Reginald.
   Victor Vance attendit un instant, puis reprit : « Et c'est ici que nous en venons au Compte long, cycle complet de 1.872.000 jours, équivalent à quelque 5125 années. Un siècle comptait pour eux 52 ans, et une période de vingt ans de 360 jours chacune était appelée k'atun. Le premier jour du Compte long était identifié par les chiffres 13.0.0.0.0. Avec ce système d'indentification des jours, chaque chiffre se répète selon une périodicité fixe. Le premier chiffre au bout de 20 jours, le second au bout de 360 jours, le troisième au bout de 7200 jours, le quatrième au bout de 144.000 jours et le cinquième après le cycle complet. La prétendue date de la fin du monde, soit aujourd'hui 21 décembre 2012, serait, selon le calendrier Maya 13.0.0.0.04 Ahau 3 Kankin, où Ahau est le nom d'un mois du calendrier Tzolk'in, et Kank'in le nom d'un mois du calendrier Haab, et où les numéros représentent la position dans les cycles respectifs. Naturellement, j'ai quelque peu simplifié, parce que, comme je l'ai dit, le mode de calcul du temps est plutôt compliqué. »
   « Je suis complètement perdu », admit Jack Azimov qui jeta un regard découragé sur son verre de Drambuie désormais désespérément vide. Raj Singh fut prompt à saisir l'appel et répondit par une seconde et généreuse ration.
   « Et moi donc ! », reconnut Myron Rosenfeld, puis les autres firent de même. Seul Joshua Murdoch semblait suivre facilement les propos de Victor Vance.
   Ce dernier sourit : « Oui, il y aura sans doute lieu de simplifier. Je me suis un peu laissé aller à mon habitude d'enseignant. » Il fit une pause et but une gorgée d'eau avant de reprendre : « Le point important dans la tradition maya, c'est que chaque Compte long correspond à une nouvelle ère dans l'histoire du monde. Une nouvelle ère qui n'est pas nécessairement négative, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les prophètes de malheur. Le cycle qui se terminera ce soir s'est ouvert le onze août 3114 avant J.C. après quoi s'ouvrira un nouveau Compte long. Et donc une nouvelle ère. »
   « Alors je pourrai écrire à nouveau de grands romans ! », s'exclama Jack Azimov, rayonnant. « Pas de fin du monde ! Une ère nouvelle ! Une vie nouvelle ! De nouveaux romans et de nouveaux succès ! »
   « Et il nous faudra vous supporter pour qui sait combien de temps encore. » soupira Myron Rosenfeld. « Avec vos fichus romans de science-fiction à quatre sous. »
   Il y eut un rire collectif et libératoire, mais tandis que Raj Singh s'approchait avec son chariot de liqueurs pour une nouvelle distribution, Otis Mifune déclara : « D'accord, cher ami, mais il y a d'autres prophéties que celles des Mayas. Et la journée n'est pas encore finie. »
   « J'imagine que vous faites allusion à la prophétie de Malachie », fit observer Victor Vance. « En effet, il en a été beaucoup question ces derniers temps. »
   « Nous en avons tous entendu parler », souligna Joshua Murdoch. « Mais je dois admettre que j'ai lu dans les journaux des versions très contrastées. Sans doute pourrez-vous nous éclairer. »
   Victor Vance fit signe au garçon qu'il ne souhaitait pas davantage à boire et poursuivit : « Malachie, ou plutôt Saint Malachie d'Armagh était un évêque irlandais qui vécut de 1094 à 1148 et à qui on attribue une liste des futurs papes à partir de Célestin II, qui, si je ne m'abuse, fut élu un an ou deux avant la mort de Malachie. Chaque pape était identifié par une devise, ce qui veut dire que, parfois, l'identification est assez tirée par les cheveux, et c'est une des raisons pour lesquelles il y a tant de doutes quand à son exactitude.
   À quoi il faut ajouter que la liste de 111 papes, ce qui est le nombre des cas mentionnés, ou peut-être de 112, selon d'autres interprétations, n'a été publiée que quatre cents ans plus tard, en 1595, dans le Lignum Vitae du moine bénédictin Arnold Wion, ce qui laisse penser qu'elle a pu être l'objet de manipulations. »
   Myron Rosenfeld émit un rire sarcastique : « Qui dira pourquoi ces prophéties sont toujours aussi imprécises et sujettes à interprétations diverses ! »
   Jack Azimov lui adressa un regard ironique : « Et vous, en bon avocassier, vous parlez à votre aise de son interprétation, n'est-ce pas, cher Myron ? Si les lois et les interprétations n'étaient pas aussi fumeuses, vous en seriez à tourner la broche dans quelque malodorante rôtisserie. »
   L'avocat fit la grimace mais ne répliqua pas.
   Victor Vance attendit que le silence soit revenu, puis reprit : « Naturellement, les doutes sur l'authenticité de ces prophéties ne manquent pas. Également du fait qu'elles seraient nées de la collaboration avec Saint Bernard qui, cependant, n'en parle jamais dans la biographie qu'il a consacrée à Saint Malachie. En outre, parmi les papes il y a des éléments qui relèvent aussi des anti-papes, ce qui semble bizarre. Comme je l'ai dit, les papes ne sont pas désignés par leur nom mais par des devises latines qui se réfèrent à leur lieu d'origine, à leurs origines familiales ou à des faits historiques qui ont eu lieu durant leur pontificat. »
   « Peut-être aujourd'hui n'aurions nous pas donné tant d'importance aux prophéties de Saint Malachie s'il n'y avait pas la coïncidence avec celle des Mayas sur la fin du monde », intervint Bernard della Torre.
   « Ce qui n'est pas le cas », répéta Victor Vance. « Comme je l'ai déjà dit, les Mayas ne prévoient sur la base de leur calendrier qu'une nouvelle ère, un nouveau commencement. Mais revenons-en à Saint Malachie. Les devises latines identifient donc les papes. Maintenant, bien entendu, je ne les ai pas tous présents à l'esprit, mais je me souviens de quelques-uns. Par exemple, Célestin V, le pape du "renoncement"2, est désigné par la devise Ex eremo celsus, ce qui signifie qu'il était "ermite" quand il a été "élevé" à la dignité pontificale. Les identifications sont très impressionnantes lorsqu'il s'agit de notre époque. C'est ainsi que le 106ème pape de la prophétie est désigné par la devise Pastor angelicus, et le pape Pie XII, du nom de famille Pacelli, qui vient du latin Pax Caeli, donc Paix du ciel, fut justement surnommé de son vivant Pastor angelicus. »
   « Impressionnant, en effet, » commenta Jack Azimov qui parut tellement surpris qu'il posa le verre de Drambuie qu'il allait porter à ses lèvres.
   « Mais ce n'est pas tout », poursuivit Victor Vance, « le 109ème pape est identifié par la devise De media aetate Lunae, et, comme par hasard, le pape Jean-Paul Ier, le pape Luciani, dont le pontificat fut très court, environ un mois, c'est à dire la durée moyenne d'une lunaison.
   Mais celui qui nous intéresse le plus, c'est le 111ème pape identifié par la devise De gloria olivae, "De la gloire de l'olivier", qui semblerait désigner Benoît XVI. »
   Laszlo Nagy leva les sourcils : « Comment cela, désigner Benoît XVI ? »
   Victor Vance approuva d'un signe de tête : « Bonne question. Les religieux appartenant à l'ordre des Bénédictins sont aussi appelés "olivétains", ce qui est le premier élément d'identification. De plus, le pape Ratzinger est né le samedi saint, 16 avril 1927. C'est-à-dire pendant la période pascale qui est précisément caractérisée par le symbole de l'olivier. »
   Il y eut un moment de silence parmi les convives déconcertés. Puis Gary Burnett dit à voix basse : « Et De gloria olivae indique bien le dernier pape ? »
   « Du moins si l'on s'en tient à la liste de Saint Malachie », confirma Victor Vance. « Mais il y aurait aussi une confirmation transversale due à l'œuvre d'une religieuse de Dresde, une Allemande morte en 1706, qui aurait adressé des lettres prophétiques à de nombreuses hautes personnalités de l'époque, du pape Clément XI à Pierre Ier de Russie et Victor Amédée II de Savoie. Dans ces lettres, elle prédit des événements qui devaient, selon elle, se produire. Il s'agit parfois d'événements historiques, mais aussi de caractère scientifique. Elle aussi identifie les papes par une devise, et la devise Ange Guide dans la vallée de Josaphat3, avec le signe de la gloire semble s'adapter à Benoît XVI qui semblerait identifié également par ce que dit la religieuse dans une lettre à Frédéric 1er de Prusse où elle lui annonce que "le dernier Pierre viendra de ta terre". C'est à dire que le dernier pape viendra de Prusse. »
   « Eh non ! », s'exclama Myron Rosenfeld. « Même un mécréant comme moi sait que le pape Ratzinger est né en Bavière ! »
   Victor Vance sourit aimablement. « Vrai. Mais les choses ne sont jamais aussi simples. Parce qu'en fait, à l'époque, une partie de la Bavière appartenait à la Prusse. »

   Le regard de tous les présents exprimait un intérêt attentif, profond, mais en même temps on pouvait lire de nouveau dans leurs yeux un peu de cette préoccupation que le repas semblait avoir en partie dissipé.
   Ce fut Joshua Murdoch qui reprit la parole, s'adressant à Victor Vance : « Au début, vous avez dit que les papes de la liste de Saint Malachie ne sont peut-être pas 111 mais 112, n'est-ce pas ? »
   Victor Vance hocha la tête : « C'est juste. Selon d'autres versions de la liste il y aurait un 112ème pape appelé Petrus Romanus, et celui-ci serait vraiment le dernier. Mais d'après certains, il s'agirait d'une interpolation survenue dans la première moitié du XIXème siècle. »
   C'est alors que revint dans la salle Tom Perkins, le secrétaire du club, qui, un peu plus tôt, était sorti sans que personne ne s'en aperçoive. Il avait maintenant en main un gros livre qu'il déposa sur la table.
   « J'ai trouvé quelque chose d'intéressant », dit-il. « Le texte où il est question de Petrus Romanus. » Et il donna lecture : « In persecutione extrema Sanctae Romanae Ecclesiae sedebit Petrus Romanus, qui pascet oves in multis tribulationibus ; quibus transactis, civitas septicollis diruetur, et Judex tremendus iudicabat populum suum. Finis. » Ce qui donne en traduction: « Au cours de la dernière persécution de la Sainte Eglise Romaine siègera Pierre le Romain, qui paîtra le troupeau à travers maintes épreuves ; celles-ci terminées, la ville aux sept collines sera détruite et le terrible Juge jugera son peuple. Amen. »
   « Mais l'Eglise n'est pas soumise à persécution en ce moment », s'écria Myron Rosenfeld. « Et même elle n'a jamais été aussi puissante. »
   Victor Vance secoua la tête : « Ce n'est pas du tout vrai. L'Islam a, ces dernières décennies, relevé la tête et a déclenché une véritable guerre politique et religieuse, même s'il n'est pas "politiquement correct" de l'admettre publiquement. Dans de nombreux pays islamiques, les catholiques sont fréquemment tués, les églises sont brûlées. On dit que c'est l'œuvre de quelques fanatiques, mais en réalité ils ne semblent pas être si peu nombreux et, surtout, ils semblent jouir de complicités à haut niveau, spécialement depuis la chute de gouvernants considérés comme criminels mais laïques. En outre, dans le cas de Petrus Romanus, il y a une autre objection à faire. Une objection de taille. »
   « Et laquelle ? » demanda Laszlo Nagy en ajustant ses lunettes qui lui tombaient sur le nez.
   « Qu'aucun pape n'a jamais choisi le nom de Pierre. Aucun n'a eu l'audace et la présomption de se nommer comme le premier pape de la chrétienté. C'est pourquoi il est très improbable qu'il y ait dans le futur un pape de ce nom. »
   « Et alors le dernier pape reste Benoît XVI », conclut Bernard della Torre.
   « Sauf qu'en ce moment, le conclave est réuni pour élire le nouveau pape », fit observer Jack Azimov, « d'où on peut déduire que l'Eglise vit et végète, que bientôt sera élu un nouveau pape et que tout continuera comme avant, au grand dam des prophètes de malheur. »
   D'un coup, les visages des convives parurent se rasséréner.
   « Mais Petrus Romanus pourrait ne pas du tout désigner un pape », laissa tomber, comme une bombe, Victor Vance.
   « Que voulez-vous dire ? » demandèrent en même temps sir Reginald et Peter Askenazi, le champion d'échecs qui, jusqu'alors, était resté silencieux.
   « Selon une interprétation récente, Petrus Romanus ne désignerait pas du tout un pape mais le cardinal camerlingue qui, après la mort du souverain pontife, en assume les fonctions ad interim en attendant l'élection du nouveau pape. Et, comme par hasard, si les devises sont numérotées, cette phrase ne l'est pas, ce qui semblerait vouloir dire qu'elle n'identifie pas un pape. Et de plus… »
   Personne ne pipa mot, et Victor Vance, après une pause savamment calculée, poursuivit : « Le cardinal camerlingue actuel est monseigneur Tarcisio Pietro Evasio Bertone, né à Romano Canavese. Donc… Petrus Romanus pourrait bien désigner le cardinal camerlingue, d'après l'un de ses prénoms et son lieu de naissance. »
   « Oh ! » laissa échapper Jack Azimov. « Je n'aime pas ça. Je n'aime pas du tout ça. »
   « Je ne crois toujours pas à la fin du monde », fit sèchement remarquer Myron Rosenfeld, et d'autres approuvèrent d'un signe de tête, mais avec une lueur inquiète dans les yeux.
   Pendant quelques secondes, il régna un silence surnaturel, puis tous se mirent à parler en même temps. Mais ils s'interrompirent au retour de Tom Perkins qui s'était éloigné un instant pour aller chercher un autre livre. Sauf que cette fois, il n'avait pas de livre en main et paraissait plutôt agité. On le vit se précipiter vers le téléviseur qui était présent dans la salle à manger mais était maintenu rigoureusement éteint. Il l'alluma.
   « J'ai entendu à la radio que la fumée est blanche et on attend, d'un moment à l'autre, l'apparition du nouveau pape. »
   Sur l'écran du téléviseur se dessinèrent les contours du balcon de Saint Pierre, vide. Puis, un instant après, apparut le cardinal camerlingue Bertone.
   « Nous y voilà », dit doucement Victor Vance, « Maintenant nous allons savoir qui a été élu. »
   La voix du camerlingue proclama solennellement : « Annuncio vobis gaudium magnum : habemus Papam. Eminentissimum ac revendissimum dominum, dominum Johannem, Sanctae romanae ecclesiae cardinalem Sudarto. »
   Une clameur s'éleva de la foule massée sur la place Saint-Pierre.
   « Qui est-ce ? » demanda Jack Azimov, « Je n'en avais jamais entendu parler jusqu'ici. »
   « D'après le nom, on dirait que c'est un Asiatique », observa Laszlo Nagy.
   Le présentateur de la télévision avait dû recevoir quelques instructions des responsables de la chaîne, car il dit : « Il s'agit du cardinal indonésien Jean Ali Sudarto. Le premier Oriental à accéder au trône pontifical. »
   Quand la clameur eut cessé, le camerlingue poursuivit : « Qui sibi imposuit nomen Hussein Primi. »
   « Hussein ? », s'interrogea Victor Vance, interloqué.
   Encore quelques instants d'attente, puis apparut une silhouette de petite taille revêtue des attributs pontificaux.
   Le pape nouvellement élu s'avança sur le balcon.
   « Il ne porte aucun symbole de la croix ! » s'écria Victor Vance. « C'est étrange. Mais qu'est-ce qui se passe ? »
   Le présentateur baratinait dans le vide, comme s'il avait été, lui aussi, surpris par cette élection inattendue.
   Le nouveau pape souleva les deux bras en manière de salut, mais ne fit aucun signe de bénédiction. Sa voix était forte et ferme. Au lieu du traditionnel « Chers frères et sœurs », la voix prononça distinctement : « Au nom d'Allah miséricordieux et compatissant… »
   « Quoi ! », s'écria, ébahi, Bernard della Torre.
   Jack Azimov pâlit.
   Il y eut un instant de silence.
   Puis Reginald Bevington-Taylor rugit : « Un pape islamique ! »
   « C'est la fin du monde », commenta à voix basse Joshua Murdoch.
   Victor Vance secoua la tête, l'air sombre. « Non. Ce n'est pas la fin du monde. C'est la fin de l'ère de l'Église de Rome comme nous l'avons connue et comme l'ont prédite les prophéties de Saint Malachie et de la religieuse de Dresde. Le début d'une ère nouvelle, comme prévu par les anciens Mayas. »

   Du téléviseur continuait à parvenir la litanie du pape Hussein 1er déclinant les quatre-vingt dix-neuf noms d'Allah : « … le Miséricordieux, le Compatissant, le Roi, le Saint, le Fidèle, le Gardien, le Puissant… »


FIN


1. Recette du Sud-Tyrol comparable aux gnocchi italiens.
2. Célestin V démissionna.
3. Où Dieu jugera les ennemis de son peuple, selon la tradition biblique.



© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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La Flamme verte

22/02/14